‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 5 sur 168 · RAPPORTS AVEC LES HÉBREUX · texte numérisé non relu

RAPPORTS AVEC LES HÉBREUX

Pendant son séjour en Egypte, Platon a-t-il pris connaissance des livres des Hébreux, et s'est-il inspiré de la révélation mosaïque? A-t-il fait des emprunts non seulement à Moïse, mais à Salomon, aux Prophètes, etc.? Le nom qui lui est donné par saint Clément de philosophe hébraïsant, 6 il éopaicov ^tXoo-o^oç, peut-il se justifier?

Cette opinion qu'on trouve chez les Pères de l'Église (voir Eusèbe, Prxp. evang.) et dans saint Augustin {Cité de D., VIII, ii), depuis affirmée par les uns (Dacier, van Weyer au xvu« siècle), niée par les autres (Leclerc, Ménage, Buddée, Lentant), admise par des historiens de la philosophie (Brucker), plus récemment reproduite en notre siècle {de Maistre, Soirées, Ventura, Schopenhauer, Teichmiiller, etc.), et qui compte toujours des partisans très respectables, ne saurait ici être discutée. Selon nous, l'examen des preuves extérieures et intérieures montre qu'elle n'a pas de fondement solide. Elle s'appuie : !« sur l'autorité des Juifs de la période alexandrine (de Philon, etc.). Or, on sait ce que vaut ce témoignage. Aristobule, saint Justin, saint Clément, Eusèbe, saint Cyrille, Théodoret, saint Ambroise l'ont reproduite sans rien ajouter de concluant qui la fortifie; — 2^^ L'existence supposée d'une traduction en Egypte de l'Ancien Testament, antérieure à celle des Septante, n'est nul-

VI. — Ce qui suit, moins obscur, est loin d'offrir dans le détail la clarté désirable.

Platon fit trois voyages en Sicile, le premier à la cour de Denys TAncien, les deux autres auprès de Denys le Jeune. Du premier, le dénouement seul est bien connu. Fut-il appelé par Denys? Le désir devoir les Pythagoriciens et de connaître les Éléates fut-il le motif principal? Ce qui est clair, c'est que le philosophe et le tyran ne purent se convenir. On rapporte que blessé de sa hardiesse Denys aurait conçu une haine violente contre Platon, qui, par son ordre, fut embarqué, confié à Pollis, le Lacédémonien, jeté sur les côtes de Sicile, vendu comme captif ou esclave. Racheté par un Annicéris de Gyrène, il revint à Athènes et fut rendu à ses amis. (Diog. L.)

De ce voyage, il dut au moins profiter pour mieux connaître les Pythagoriciens, étudier leurs doctrines et leurs livres. Il dut aussi plus fortement s'initier à la doctrine des Éléates, de Parménide et de Zenon dont les écrits étaient répandus dans la Grande Grèce. L'influence dut en être grande sur ses propres idées et la formation de son système

lement prouvée. La présomption d'une vive curiosité de la part des Égyptiens relativement aux livres juifs, la retraite et le retour de Bariick en Egyi)te ne sont ^'uère d'une plus grande valeur historique; — 3" Pour ce qui est de l'accord des dogmes platoniciens avec les dogmes judaïques, la comparaison des doctrines fait plutôt éclater les différences. Aux yeux d'une critique sérieuse, qui ne se laisse pas abuser par des analogies extérieures, sur tous les points où l'on essaie le rapprochement (von Stein, lîaucr, etc.), les divergences sont telles que les idées du philosophe grec conservent toute leur originalité, et les prétendus emprunts disparaissent; — 4° Ce qui a été dit plus haut des dogmes égyptiens s'applique à plus forte raison à la tradition hébraïque, celle-ci toute religieuse, nullement conçue dans le sens de la pensée philosophique [Phil. ttm\, xxi). L'opposition avec l'esprit grec n'y est pas moins manifeste. Les rcssemltlances, s'il en est, doivent être mises sur le compte de l'identité de l'esprit humain. qui, malgré sa diversité, se retrouve au fond le même dans les dogmes religieux et dans les doctrines philoso- I)hiques. Leibnitz qui avait étudié U question des origines do la philosophie grrrqur conclut ainsi : « utrum ab Ha-braiis aliquid Pythagoras et Plato, quod id crcdi suadeat, nihil comperi. » (0pp., t. "^11, 222. Cf. Zellei-, hitroil., 20.)

Ave- un auteur plus récent, il nous semble qu'on peut dire : « Il faut ôlrc chrétien pour comprendre toute la grandeur de Platon; mais toute sa grandeur disparaît dés (pi'on fait de lui un disciple ou un maître de rAncicn Testament. .. (Von Stein, Sieben Biicher, t. II, 325-35L)

qui porte des traces si profondes du pythagorisme et de réléatisme.

YII. — De retour à Athènes (il avait quarante ans), il fonda son école qui prit le nom d'Académie^ de celui du lieu où il donnait ses leçons. L\\cadémie était un gymnase planté d'arbres : Academia3 sylvis, Academiae inter sylvas (Hor.), ainsi appelé du nom du héros Hécadémus, à quelques stades d'Athènes. (Voir Chaignet, Vie de Plat. , 76.) Il y avait là un bois sacré de Diane avec une statue et un temple dédié à l'Amour. Là se trouvaient les tombeaux des guerriers morts à Marathon. Platon y eut un petit jardin et une petite maison (hortulus, villula. Gic). Il y consacra un temple aux Muses. Luimême V enseigna et en devint comme le dieu ou le héros. (Hegel.)

Sans anticiper sur la doctrine, plusieurs caractères distinguent son enseignement de celui de ses prédécesseurs, de Socrate en particulier. D'abord il est plus fermé. Socrate s'adressait à tous; il allait chercher le premier venu sur la place publique, de quelque état ou condition qu'il fût, s'entretenait avec lui, le questionnait, etc. {Phil. anc, 120.)

Platon n'admettait que des esprits préparés à l'entendre : « Nul n'entre ici qui n'est géomètre ». Cette devise peu authentique, au sens large, fait allusion à l'éhte des esprits qui venaient écouter le grand philosophe. Mais ce n'est plus l'enseignement pythagoricien fait pour des initiés. Plus libéral et moins dogmatique, le sien, comme celui de Socrate, ne réclame en rien la soumission à la parole du maître. Il laisse au contraire toute la liberté de penser, qu'il excite même et provoque. On verra ce qu'il faut penser de l'ésotérisme de la doctrine.

Le mode d'exposition est plus difficile à décider. Etait-ce le discours suivi ou le dialogue ou l'un et l'autre, et dans quelle mesure? Le plus probable est que les deux formes devaient se mêler ou se succéder (voir Steinhart, 103; Zeller, 362). Il est à croire aussi que la partie la plus élevée et la plus difficile, àxpoaTiç^ était réservée à un petit nombre de disciples; mais on ne saurait admettre qu'il y eut une doctrine secrète, autre que celle qui nous est livrée dans les écrits. On peut donc

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caractériser cet enseignement et l'école elle-même de Platon, comme une sorte de milieu entre la société pythagoricienne et celle des amis ou disciples de Socrate ^•

La renommée de Platon et la célébrité de la nouvelle école lui attirèrent bientôt de nombreux disciples. Non seulement Pélite de la jeunesse athénienne se presse autour de lui; mais de toutes parts des hommes de profession diverse se joignent à elle pour l'entendre et profiter de ses leçons. (Diogène Laerce en donne la liste, 111, 46.) Les principaux, cités parmi les philosophes, sont Speusippe^ le neveu de Platon, Xénomile, Dion de Syracuse et celui qui les éclipsa tous, Aristote, dont la gloire devait au moins égaler celle de son maître. On voit figurer dans cette liste parmi les orateurs et les hommes d'État : llypêride^ Lycurgiie, Isocrate^ et le plus grand de tous, Démostkènc^ qui, au dire de Gicéron, ne fut pas le moins empressé à recueillir ses paroles et à profiter de sa doctrine : Cujus epistolis intelhgi licet quam frequens fuerit Platonis auditor [de Orat.,^.; \d.,deOrat., I, 20, 89. ^n//., 31. Oraf.,A, 15. Cf. Quintil.,XII; Vlularq., Vit. Demos th.) On trouve des généraux : C/iahrias, Phocion (Plut. adv. Golot. Voir Steinhart, 195, ±22). Il y avait aussi des femmes : Last/iénie , célèbre courtisane; AxiotJiêe de Phliase, qui assistait en habits d'homme à ses leçons ^ On peut discuter cette liste, en retrancher des noms, Démosthène et d'autres (Voir Steinhart). Néanmoins, si elle ne reste entière, les plus connus des vrais disciples ou successeurs, Speusippe, Xénocrate, Aristote suffisent à attester que Platon eut un auditoire digne de lui et que sa parole, comme ses écrits, exerça autour de lui une grande influence.

A côté des admirateurs et des disciples, les adversaires, les ennemis même ne manquèrent pas. Les purs socratiques, y compris Xénophon \ ne virent pas d'un œil fcivorable, peut-

1. Il faut tenir compte aussi non seulement des sujets à traiter et des auditeurs, mais aussi des époques. L'élément acroatique dut de plus en plus dominer. Les écrits en oiTrent le type variable et pourtant au fond le même. (Slemliurl.)

•l. Us femmes, les liélaircs, rlierchaicut déjà la culture de l'esprit. Depuis, parmi les femmes (pu s'adonnèrent à la philosophie, beaucoup suivirent la <loetrino plalonirienne. (Voir Ménage.)

3. Il ur li^M.re pas une seule fois dans les Dialogues de Platon. Lui-même

être même sans jalousie, le succès du nouvel enseignement si différent pour eux de celui du maître. Leur peu de goût pour la spéculation et la hardiesse du nouveau système devaient les mal disposer pour son auteur. Eschine, Phédon, Antisthène, Aristippe n'étaient pas des plus bienveillants. On connaît les plaisanteries de Diogène [Phil. anc.^ 205). Antisthène composa un dialogue {Sathon) contre lui (Diog. L., III, 35). Les ëpigrammes et les satires des poètes comiques ne l'épargnèrent pas. Diogène Laerce en a recueilli plusieurs qui font allusion au faste de Platon, à son orgueil, plus à son caractère qu'à sa philosophie.

Cette rivalité d'en bas a pour nous peu d'intérêt. Ce qui est dit d'Aristote, delà mésintelligence du maître et du disciple a plus de gravité, mais doit trouver place ailleurs.

Les incidents de cette longue carrière du philosophe, de son enseignement et de sa vie privée sont tout à fait inconnus. Le cours paisible n'en fut guère interrompu que par de nouveaux voyages en Sicile.

YIII. — Cette partie de la biographie de Platon consignée dans ses Lettres (la 7") n'est pas non plus sans obscurité et a donné lieu à de nombreuses conjectures.

Divers motifs durent engager le philosophe à entreprendre un second voyage malgré l'issue peu encourageante du premier : d'abord ses relations avec Dion, oncle et beau-frère de Denys, le désir de lui être utile, peut-être aussi des vues politiques (voir Steinhart, 143), l'espoir de réaliser sous un jeune prince, ami de la philosophie, son rêve d'une république idéale sur une terre vierge de révolutions. Tout cela put n'être pas étranger à sa détermination comme le donne à penser le passage des Lois^ IV, 709, où Ton a cru reconnaître les traits de Denys. En tout cas, le bien qu'on disait du jeune prince, de ses heureuses dispositions pour la philosophie, de son vif désir d'être dirigé dans son étude devait suffire. Plus tard Platon dut être singulièrement désabusé. Il crut alors devoir se rendre

ne cite Platon qu'une fois (Mcm., liv. Ilf, vi; Aulu-Gelle, XIV). La mésintelligence fut-elle aussi grande qu'on le dit? Plus âgé que Platon, longtemps absent d'Athènes, avant des rapports peu suivis, etc. (Voir Steinhart, p. 195, 222.)

aux sollicitations de Dion *. Pris d'un vif désir de voir Platon Denys lui fait une réception magnifique. Il est amené sur un char traîné par quatre chevaux blancs conduit par Denys lui-même. (Pline, Hist. nat., YII 30.) Mais l'esprit mobile du jeune prince gâté par les flatteurs ne résista pas longtemps aux intrigues et aux calomnies des courtisans ligués contre Dion et Platon. Dion accusé de conspirer est exilé, embarqué, jeté sur les côtes d'Italie, Platon gardé à vue quoique accablé de témoignages d'amitié. Blessé et peu rassuré il revient à Athènes. Denys, jaloux, s'entoure alors de philosophes et de sophistes, puis dégoûté d'eux veut revoir Platon. Celui-ci à la sollicitation d'Archytas et d'autres pythagoriciens puissants à Grotone, dans l'intérêt de Dion, se décide à retourner de nouveau en Sicile.

Ce troisième voyage ne fut pas plus heureux que les précédents. Malgré les honneurs dont il était comblé, la situation pour Platon se trouva la même, aussi équivoque, avec les mêmes dangers. Entre le grave, le profond philosophe, et le tyran, esprit superficiel, médiocre et léger, habitué à être flatté, aucun lien de sérieuse amitié ne pouvait s'établir. La défiance était réciproque. Étranger à la cour, exposé aux outrages, sentant sa vie même en péril, Platon se vit dans la position la plus critique. Redemandé par une députation de ses amis, il est renvoyé par Denys toujours avec les mêmes honneurs.

IX. — Revenu à Athènes, Platon consacra les dernières années de sa vie aux Muses et à la Philosophie; tout entier à son enseignement, à Pachèvement et à l'amélioration de ses œuvres. Ses dernières années furent paisibles. 11 mourut à «luatre-vingts ou quatre-vingt-un ans, les uns disent dans un festin de noces, evYà{JLO'.ç os-.ttvcov (Diog. L., III, 2 ; O///w//.,108); les autres, corrigeant ses écrits, le début de sa Republique \ Il fut enterré dans le Céramique, auprès de l'Académie. Pau-

1. Sur Dion, son caractère, ses rapports avec Platon, Steinliart. (Plat., L., 146.)

2. . Kst enim (julctc et pure et eloganter actœ tctatis placida ac leuis scnectus qual.'m acccpimus Piatonis qui uno et octogesimo anno scribens est morluus. (Cic, de Sencct.)

sanias vit encore son tombeau (I, 30). De grands honneurs furent rendus à sa mémoire. Une statue, œuvre du sculpteur Silanion, lui fut élevée par le Perse Mithridate. Elle représentait le philosophe assis s'entretenant avec ses amis. On dit aussi qu'un autel lui fut consacré par Aristote. On frappa des médailles en son nom. Plus tard il fut comme divinisé par les philosophes et presque canonisé par les chrétiens *.

Sa personne, son caractère, son génie.

I. — Ce qu'on sait de digne de foi sur sa personne et son caractère, son genre de vie et sa conduite, le montre d'accord avec son génie. On vantait sa douceur et son aménité, la pureté de sa conduite et de ses mœurs, sa continence. Sa gravité fut telle qu'on ne Pavait jamais vu rire. Il avait sur lui-même un empire absolu, qu'attestent divers traits racontés par les auteurs. Rien de plus éloigné de son caractère que Pamour du gain et le soin d'amasser des richesses ^

En butte, de son vivant, aux attaques de ses adversaires, Platon devait encore moins y échapper après sa mort. Les propos malveillants de la médisance, les inventions odieuses de la calomnie ne lui furent pas épargnés. La plupart ne méritent pas d'être relevés. Les accusations d'orgueil et de vanité, de faste, de flatterie envers les tyrans se comprennent de la part d'un Diogène et des autres Cyniques; ailleurs elles n'ont plus de sens. D*un rang distingué et d'une famille illustre, son genre de vie ne pouvait être celui de Socrate; pas plus que par son système il ne devait tout à fait Pimiter, ni calquer sa méthode sur la sienne. Il est ridicule de vouloir qu'un philosophe ressemble de tout point à un autre parce qu'il fut son ami ou disciple, qu'il s'attache à copier sa vie, ses manières (voir Zeller, 377). Cela convient à la médiocrité d'un Antisthène.Les natures supérieures ne ressemblent qu'à

1. Nieolai Securi : « Plato beatus sive de salute Platonis, pia contemplatio (Venise, 1866); — Maximi Sandarii Plato christianus (Mayence, 1624).

2. Dans son testament transmis par Diog. L., dont il n'y a pas de raison de contester l'authenticité, on voit qu'il eut une très petite fortune, deux fonds de terre et quelques esclaves. — Cf. Aulu-Gelle, 1. III, 17. « Memoriai mandatum est Platonem philosophum tenui admodum pecunia familiari fuisse, •»

elles-mêmes et gardent, avec leur indépendance, leur originalité.

Les autres griefs n'ont pas plus de valeur aux yeux d'une critique sérieuse (voir Steinhart, Ast, Ghaignet).

Au physique, Platon nous est connu par ses portraits. Ce sont des bustes qui offrent ses traits sans doute idéalisés. La comparaison avec Homère, comme écrivain, trop naturelle pour n'être pas étendue à la personne, a dû diriger aussi la main des artistes. C'étaient deux âmes en tout harmoniques (ravap'jLÔvioi), nous dit son biographe (Olympiodore). Ce qu'on sait, c'est qu'il était grand et beau, doué d'une force physique (xaAo; xal Iryypô:;) qui lui permit dans sa jeunesse de se mesurer avec les athlètes. Sa santé se soutint jusque dans la vieillesse, mais sa voix était grêle. Sa physionomie calme, noble et sérieuse, où se reflétait son âme, autorisait le rapprochement avec Apollon qu'on trouve chez ses admirateurs.

II. Son Génie. — L'étude approfondie des œuvres et du système peut seule donner l'idée de son génie. Le système atteste la puissance créatrice qui l'a conçu dans son ensemble et exécuté dans toutes ses parties. Et quant à la forme d'exposition, on sait ce qu'il faut penser de l'artiste et de Técrivain. Ce qu'on peut dire ici de plus général du génie de Platon, c'est qu'en lui se sont trouvées réunies à un degré qu'aucun philosophe n'a offert avant et après lui, les deux grandes facultés de l'esprit que la nature ordinairement sépare ou qu'elle répartit très inégalement chez ceux qu'elle gratifie le plus lihéralement de ses dons : la raison spéculative qui conçoit les idées abstraites, et Vimagination créatrice qui les rend sensibles. D'autres sans doute les ont eues encore à un de«îré supérieur ( Plotin , saint Augustin, Malebranche, Schelling, etc.), aucun dans une aussi grande perfection harmonique, surtout avec une aussi parfaite appropriation au système.

11 en résulte qu'en étudiant ses œuvres, si l'on essaie de faire la part du métaphysicien et celle de l'artiste ou du poète, la distinction est artificielle, tant la synthèse des opérations (le l'esprit roncourantau nuniie but par des procédés différents, est vivante et natnn^llc. Le résultat est l'unité d'un tout orga-

nique et indivisible. Il est des dialogues, comme le Parmenide, le Tliéétète et le Sophiste^ où la différence paraît mieux autorisée; mais, là même encore, la prédominance du raisonnement abstrait, jointe à la subtilité d'analyse du dialecticien, n'empêche pas la spontanéité naturelle de l'imagination de se produire. Le souffle de l'inspiration parcourt et pénètre l'ensemble. Tout cela est inné dans Platon, découle sans effort des sources jaillissantes de son génie. Il est vrai qu'un heureux accord de circonstances lui permit de cultiver ses talents divers et de les faire arriver à leur parfaite maturité.

Un des traits saillants de l'esprit de Platon est ce qu'on est convenu d'appeler sa tendance contemplative ou mystique. Mystique au sens propre, Platon ne l'est pas, ce qui sera démontré plus tard ; le vrai mysticisme a d'autres caractères. Pour ce qui est du côté spéculatif, il ne faut pas non plus l'exagérer (voir infra). On n'en doit parler ici que pour indiquer les causes qui ont dû favoriser cette tendance et lui donner une direction particulière.

Parmi ces causes, l'état social et politique de la Grèce, d'Athènes surtout, fut sans doute la principale. Comme son maître Socrate, Platon comprit qu'il n'y avait pour lui rien à faire dans la société où il était appelé à vivre. Ses talents oratoires, quoique sa voix fut grêle (ce qui n'arrêta pas Démosthène) et que son genre d'éloquence, quoi qu'en dise Gicéron {De Off.^ 1), ne fût pas l'éloquence politique, lui permettaient encore d'v briller. Il se tint constamment éloio;né des affaires publiques. Sa naissance aristocratique et ses relations devaient déjà sans doute l'exclure ; mais le spectacle, qu'il avait sous les yeux, des mœurs publiques et privées de ses contemporains, n'était pas propre à pousser vers la vie active un esprit aussi élevé que le sien, encore moins à l'entraîner dans Tarène des passions politiques. Il était né dans la seconde année de la guerre du Péloponèse, qui fut si fatale aux Athéniens. A l'âge de .seize ans, il vit l'expédition de Sicile et sa malheureuse issue, quelques années plus tard la prise d'Athènes et la tyrannie des Trente; huit mois après leur tyrannie abohe, succède le règne de la démocratie qui dégénère vite en démagogie. A vingt-huit ans, il eut la douleur de perdre son maître, victime de l'orgueil,

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des préjugés démocratiques et de l'ignorance de ses juges. On conçoit sa haine de la démocratie et des démagogues, son mépris qui s'exhale partout dans ses écrits [Rêp.,Lois^ Gorgias^ Théêtètc^ Apologie, Criton,Phédon, etc. , etc.). La fin tragique de Socrate, surtout, laissa dans son âme une amertume qu'il ne cherche pas à dissimuler. Il suffît de citer le passage, par lui mis dans la bouche de Socrate lui-même parlant à ses juges : « Non, il n'échappera pas à la mort l'homme qui tentera de lutter contre les passions du peuple athénien ou de tout autre peuple. 11 faut que celui qui combat pour la justice, s'il veut vivre au moins pour quelque temps, reste dans une condition privée sans prendre part au gouvernement. » Iouotsjs'.v aÂ/à. |jL-ri or,pLOT'.£'j£'.v. {Apolog.j 32.)

On connaît aussi l'endroit de la ^é/??/^%?Ye (VI, 110) où, après avoir tracé le tableau des mœurs d'Athènes et de la démagogie athénienne, Platon représente le petit nombre d'hommes esprits élevés, vivant dans la retraite, le sage convaincu de la folie des hommes et du désordre introduit dans les États, etc. \

Tel est Platon, génie spéculatif et contemplatif, mais non mystique, aristocratique et que sa naissance avait fait tel, mais en qui les circonstances qu'il n'avait pas faites ne contribuèrent pas peu à développer ses dispositions innées. Luimême conçoit ainsi le philosophe dans le portrait qu'il trace de Tesprit spéculatif opposé à l'homme pratique, dans le Théétète, probablement à l'époque encore de sa jeunesse *. Plus tard il

1. • Il est pourtant encore un petit nombre de vrais philosophes, d'esprits élevés, qui, retirés dans la solitude, se consacrent à la philosophie par le mépris (ju'ils ont avec raison des charges publiques. Or, parmi ce petit nombre, ceux qui goûtent le bonheur dans la possession de la sagesse, convaiucus de la folie des hommes et du désordre introduit dans les États par ceux qui se mêlent do les gouverner, se regardent comme étant au milieu d'une multitude de IxHes féroces, dont ils ne veulent point partager les injuslices et à la rage descjuels ils essaieraient en vain de s'opposer, sans se rendre inutiles à eux-mêmes et aux autres et de périr avant d'avoir rendu service à leur patrie et à leurs amis. Pleins de ces réflexions, ils se tiennent en repos, uniquement occupés d'eux-mêmes. I5t comme un voyageur assailli par l'orage s'eslim»^ heureux de rencontrer uu mur pour se mettre à l'abri de la pluie et des vetjls.... Ailleurs il prodigue les épithètes comme celles-ci : Ar,[xo; ê'jTiv a-/ipt»TTOv, ûfl/i/.ôpov, iI>[iov, oâTxavov, aTrat'crJtov. (Voir Ast, Lexicon.)

• Voyant (jue l'injustice règne partout impunément, ils mettent leur bonheur à vivre dans la retraite. » [Hep., VI, 110.)

2. Le philosophe uo counuit pas le chemin de la place pubHque. etc., etc. {ThéèhHe.)

paraît être revenu en partie de cette opinion (voir Zeller, Schwegler, 57). Il déclare qu'il n'y a pas de salut pour les États s'ils ne sont gouvernés par les philosophes. D'autre part, il ne croit pas que le philosophe ait rempli sa destination la plus haute s'il n'a pas pris en main la direction des affaires humaines et des sociétés {Rêp., VII). Enfin s'il ne croit pas à l'efficacité d'une intervention directe, il pense qu'il doit s'employer à conseiller les Princes, à tracer le plan des institutions. C'est peut-être le secret motif qui le décida à obtempérer aux désirs de Denys.

On voit d'ailleurs que, s'il ne croyait pas qu'une réforme efficace pour sa patrie fût possible, il ne désespérait pas autant des autres cités plus près de la simplicité des mœurs primitives. On en a la preuve dans le crédit dont il jouissait auprès des villes et des princes de la Grèce. Les Arcadiens et lesThébains lui demandèrent des lois. On parle de sa faveur auprès de Perdiccas de Macédoine. Il entretenait des relations avec les Pythagoriciens (Archytas), très puissants à Grotone et dans d'autres villes. Son amitié avec Dion, l'oncle de Denys, n'était pas de pure sympathie. Il n'est pas invraisemblable qu'il ait songé à réaliser ses vues politiques en Sicile et à y fonder une république. Le portrait qu'il trace d'un prince comme il le désire autorise assez à le croire *.

S'il en est ainsi, outre qu'il se serait bercé d'un espoir chimérique, Platon se serait trompé sur lui-même et sur le rôle que la philosophie pouvait jouer à son époque et dans les âges suivants. La mission du philosophe en Grèce et dans le monde ancien est désormais tout autre. Déjà, une nouvelle direction a été imprimée à la pensée par Socrate : le retour de l'esprit sur lui-même, la concentration de ses forces à l'intérieur. Le véritable objet ce sont les idées. Ce mouvement qui se continue dans toutes les écoles socratiques se prononce et s'achève en Platon qui en donne la formule. (Voir PhiLanc, 129, 174.)

La philosophie, dès lors, abandonne le monde de l'action

1. « Donnez-moi une ville gouvernée par un tyran, que ce tyran soit jeune, qu'il ait de la mémoire, de la pénétration, du courage, de l'élévation dans les sentiments, etc. » [Lois, IV, 709.)

pour celui de hi pensée, qui est son vrai domaine. Dans la période antérieure, presque tous les philosophes (Heraclite excepté) furent à la fois des penseurs et des hommes d'État, législateurs ou nomothètes, aussi bien que des savants et des physiciens, y compris les Sophistes. C'est de la pensée pure que maintenant elle relève et son empire est celui des idées. Aristote lui-même, esprit positif, vante la spéculation qu'il préfère à l'action {Et/i. Nie, X, viii). La vie du philosophe devient une vie à part; philosopher est une profession en dehors des autres professions qui ont un rang et une fonction dans l'Etat.

Platon comprenait donc mal son propre rôle et l'influence qu'il devait exercer sur les esprits. iMais en se renfermant dans sa sphère propre, la philosophie n'est que plus puissante et son action plus profonde. Placée au centre du monde intellectuel, qu'elle remue en tout sens, elle agit sur les idées et les croyances, les transforme, les détruit et les renouvelle, et par là aussi elle change et renouvelle les institutions et les mœurs.

Quelle fut, sous ce rapport et à ce point de vue, la part du Platonisme? C'est ce que l'histoire de l'esprit humain, aux siècles suivants, peut seule nous apprendre.

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