SECTION II
1. Authenticité, date et ordre de succession. Problèmes à ce sujet. Points fixes à maintenir. — II. La forme de ces écrits : le Dialogue platonicien; sa nature et son rapport avec le système. Sa valeur absolue et historique. — III. Le Mythe platonicien; sa place et son rôle dans la philosophie de Platon. Règles d'interprétation.
Authenticité, date et ordre de succession.
Socrate n'avait rien écrit : nullam litteram 7'eliquit {Ça\q>., Orat.^ III). Sa doctrine ne nous est connue que par ce que deux de ses disciples, Xénophonet Platon, nous en ont directement transmis, non sans faire regretter le modèle. D'autres, Aristote, Plutarque, etc., l'ont moins exposée que jugée et ne l'ont fait qu'en partie. Platon a consigné la sienne dans des écrits de tout temps justement admirés, de ceux mêmes qui ne partagent pas ses idées. Leur contenu est un des plus riches trésors de la pensée humaine. Par un rare destin ils sont tous arrivés jusqu'à nous, et, ce qui est plus rare encore, dans leur intégrité. Ce n'est pas toutefois sans laisser à la critique de graves et difficiles problèmes dont plusieurs peuvent être plus ou moins jugés insolubles.
I. — En ce qui est d'abord de V authenticité^ on peut dire que le débat, loin d'être terminé, ne le sera jamais. Du moins en est-il ainsi de plusieurs dialogues. Ne pouvant y prendre part, nous nous bornons à quelques réflexions. — La première est que ce dont tout le monde convient doit être maintenu. Ainsi : 1** plusieurs de ces dialogues, de peu d'importance, il est vrai, déjà reconnus par les anciens comme
apocryplies, doivent être rejetës. 2" Des plus importants : le P/u'drc, le Banf/uet, le Théêtète, le Protagoras, le Phédon, le Thnêe, le Gorgias, la République et les Zo^'v, l'authenticité est parfaite et ne saurait être contestée. Ils suffiraient déjà à donner du système, de la méthode, etc., une idée exacte sinon complète en toutes les parties. 3° D'autres, d'une grande portée spéculative, le Parménide^ le Sophiste^ le Cratyle, le Philèbe, etc., admis par les anciens, sont aujourd'hui contestés. Rejelés par les uns, défendus par d'autres, ils offrent des doutes plus ou moins fondés, tout en conservant pour eux de graves autorités. Toutefois il serait peu rationnel de ne pas s'en servir pour l'établissement de la doctrine dans ce qu'elle a de plus élevé, comme pour la méthode qui y est suivie. ¥ Des dialogues, quoique de moindre étendue, d'un mérite incontestable et du plus vif intérêt, de tout temps ont été attribués à Platon comme faisant partie du cercle de ses écrits. Aujourd'hui qu'une critique plus sévère a élevé des doutes à leur égard, ils n'en conservent pas moins leur valeur, et ne sauraient être aussi légèrement rejetés; ils restent, au moins, très probables. Ce qu'on peut dire c'est que, tout à fait dignes du maître, s'ils ne sont de sa main , ils sont au moins de ses disciples. Ceux-ci, imbus de ses idées, parfaitement au fait de sa doctrine, étaient astreints à la fidèlement reproduire, sans quoi ils eussent été contredits. Qu'ils aient été composés sous ses yeux ou plus tard, ils seront toujours regardés comme vraiment platoniciens. Il serait de l'esprit le plus étroit de les exclure comme ne faisant pas assez bien connaître et apprécier les doctrines du grand philosophe qui lésa inspirés. Il en sera toujours ainsi de ces charmants dialogues, les uns purement socratiques, les autres où la doctrine de Platon se mêle il celle de son maître : V Apologie, le Cri ton, le Me non, VKuhjplu'on, VUippias, I, etc., où la vivante figure de Socrale est reproduite en traits d'une originalité parfaite, où sa méthode est mise en action et sont débattus les points intéressants de sa philosophie.
0° Quant à ceux que la critique la plus récente, par des raisons qu'elle croit décisives et qui ne le sont pas toutes, a cru
devoir définitivement rejeter, il y a encore quelque parti à en tirer, ne fût-ce que pour compléter et préciser divers points que les disciples et les anciens, plus rapprochés du véritable auteur, connaissaient mieux que nous, et sur lesquels ils sont plus à même de nous renseigner *.
IL — D'autres questions relatives à ces écrits : 1° sur la date de leur composition ^ T l'ordre de leur succession^, 3° la manière de les classer et de les coordonner *, ne sont pas moins difficiles à décider ^. Ce sont des points sur lesquels la
1. Les Écrits de Platon au nombre de 44, réduits à 36, y compris les Lettres, sont les suivants : 1" Dialogues dont V authenticité n'est pas contestée : Phèdre, Protagoras, Théététe, Banquet, Gorgias, riépublique, Timée, Phédon, Lois; — 2" AutJient icité contestée : Parrnénide, Sophiste, Euthydème, Philèhe, Politique, Critias, Lysis; — '^° Authenticité probable quoique également contestée : 1^'^ Alci' biade , Apologie, Criton , Ménon, Eutyphron, Ion, /" Hippias, Ménexène; — 4° Dialogues no7i authentiques : Lacliés, 2" Alcibiade, 2^ Hippias, Charmide^ Hipparque, Rivaux, Theagès, Minos, Épinomis, Eryxias, Sysyphe, Axiochus; — 5° Lettres (toutes apocryphes, sauf, peut-être, la T)-, 6" les 10 rejetés par les anciens, Diog. Laerce) : Médon, Eryxias, Alcyon; Sysyphes, Axiochus, les Phéaciens, Demodochus, Chélidon, la Semaine, Epiménide. — On ajoute des Définitions.
2. Dates ou chronologie. Préciser la date de chacun de ces écrits est impossible. Plusieurs périodes sont admises dans la longue carrière d'écrivain (50 ans) du philosophe, auxquelles sont attribués ses ouvrages, i^^ Période : Écrits de la jeunesse, celle où Platon est en rapport avec Socrate; Dialogues socratiques où sa doctrine est fidèlement reproduite; 1" Période : celle de la maturité où le système est formé et où la doctrine est tout à fait platonicienne; 3^ Période : Écrits de la vieillesse. Retour au Pythagorisme (les Lois). La difficulté est de reconnaître et d'assigner les ouvrages qui appartiennent à ces trois périodes.
3. Oindre de succession. Problème analogue au précédent. Même divergence d'opinions. But et moyens différents servant de critérium. Principaux auteurs qui ont traité ce sujet : Schleiermacher, Ast, Ed. Zeller, Schwe- (jler, Steinhart, Uberveg, Teichmûller, Susemihl.
4. Division et Classement. Même diversité d'opinions. Divisions principales : i° ancienne division, celle de Thrasyle ou Tétralogies, tout à fait extérieure et artificielle. Divisions plus modernes : 2° celle de Schleier mâcher, plus naturelle et plus philosophique, mais conçue d'après un plan unique successivement développé de la philosophie de Platon (voir Ast); 3° Uberweg : Uber der Echtheit und Zufolge der Plat. Schriflen. Ed. Zeller divisé en quatre périodes : Gesch. der phil. der Griech, Steinhart, Plat. Leben, Hermann. G. Teichmûller : Die Reihenfolge... — Selon Schivegler et Kôstlin, 3 périodes : 1° Platon, disciple de Socrate, Dial. socratiques ou négatifs ou réfutatifs; 2° période : Apologétiques et polémiques; S'' période : Platon s'élève à la spéculation, dialogues spéculatifs. La totalité du système au point de vue des idées, Phèdre, Banquet, etc.; 4" période : les Lois. — Autre classification : Trendelenburg, Schaarschmid. (Voir Ed. Zeller.)
5. Les questions d'authenticité soulevées à l'occasion de plusieurs des écrits de Platon ont été en France récemment l'objet d'études spéciales. On doit citer surtout celles de M. Ch. Huit, auquel l'Académie des sciences morales a décerné le grand prix Cousin, 1887. Ce savant écrivain refuse nettement à Platon : le Pannénide (Thèse de Doctorat, Paris, 1873); le Sophiste
lumière est loin d'être faite, malgré les efforts multipliés des savants, des érudits et des philologues qui ont cru et croient y réussir, dont chacun a son critérium et prétend sûrement l'appliquer. 11 serait injuste de déclarer leurs efforts stériles. Mais, à quelque degré de vraisemhlance qu'aient jusqu'ici conduit ces recherches, il serait aussi trop hardi d'affirmer que l'incertitude puisse en être bannie; une grande place y devra être faite à l'hypothèse et à la conjecture.
Nous n'avons pas à nous engager heureusement dans ces controverses. L'authenticité parfaite des dialogues principaux auxquels les autres d'une provenance moins certaine, ou même réputée fausse, consultés avec mesure , doivent s'ajouter, sans négliger les sources postérieures dont Aristote est la principale, permet de recomposer le système platonicien dans ses traits essentiels, ce qui suffit à la tâche que nous avons entreprise.
Mais ce qui doit fixer notre attention, c'est la forme de ces écrits. Si, sur bien des points, la doctrine de Platon a pu changer, ou se modifier, cette forme n'a pas varié. C'est qu'elle tient à la méthode et au fond môme de sa philosophie et la caractérise. A ce titre, elle n'appartient pas seulement à l'histoire littéraire et doit être ici sérieusement examinée.
Le Dialogue platonicien.
Sauf les Lettres, au nombre de treize et dont la septième seule est, peut-être, authentique, tous les écrits de Platon sont des dialogues. 1° Quelle est la nature du dialogue platonicien ? 2° Pourquoi Platon a-t-il choisi exclusivement cette forme pour l'exposé de son système? S*' Est-elle la, meilleure qu'on doive préférer en philosophie et qui con-
(Complos nuidijs de l'Acad. des se. mor.), 1870-1880: le Politique (Étude sur le Voltt., Paris, 18S5); le Mcnexène (Journal de l'Insl. publ., 1885); les Lettres (Comptes rendus de l'Aead.des se. mor., 1889). Dans d'autres articles, il discute lori«in.' F>lftlonicienne du 1" Alcibinde (Comptes rendus, 18S9), de IMpo/oy/V (Inslr. publique, 1882), du Mcnon {ibid., 1884) et du Vhilèhe (Paris, 1886). Dans les deux volumes qu'il .^e propose de publier sous ce titre : Plalou et so„ tUMtrre, Il promet d'autres études sur le Gorgias, le Protagonis, le Phédon, le Hatujwl, lu date du PhMrc, etc.
vienne le mieux à celte science? 4° Quel rôle après Platon a dû lui être réservé dans les écrits des philosophes?
De ces questions les deux premières surtout doivent être ici traitées avec quelque détail.
I. Sa nature. — Le dialogue platonicien est à la fois une composition philosophique et une œuvre d'art. On l'a défini avec raison un drame en prose \ (Von Stein.)
Quoique partout Socrate y soit le personnage principal et que sa méthode y soit suivie, là même où c'est sa doctrine qui est mise en action, le disciple s'éloigne du maître. Par la manière dont l'œuvre est conçue et exécutée, celle-ci diffère de Ventretien socratique^ tel que les autres disciples ont essayé de le reproduire, Chez Socrate, la discussion conduite avec une grande habileté, est sujette aux hasards de la conversation ordinaire. Les incidents qui s'y mêlent, doivent, sans cesse, en interrompre la marche et en changer le cours. Ici, rien de pareil, rien qui soit livré à l'aventure ou à l'arbitraire. Pour Platon, qui compose à loisir, tout est calculé, prévu, arrangé, combiné d'après un but fixé d'avance quoique soigneusement dissimulé. Deux choses doivent ici s'accorder, qui semblent s'exclure ou se contredire : la nécessité logique, d'ure part, et la liberté artistique, de l'autre. Dans le dialogue platonicien, l'artiste a autant de part que le penseur; tous deux doivent marcher de front sans se nuire. L'un, l'artiste, doit cacher son dessein, conserver son allure libre et spontanée; le second est obligé par là de laisser au lecteur le soin de deviner sa pensée; il ne peut l'énoncer ni catégoriquement ni régulièrement, comme le voudrait l'exposé scientifique et logique.
L'œuvre totale conserve son unité; mais c'est une unité variée qui admet, pour le fond même du sujet, une grande diversité d'éléments en apparence hétérogènes. La forme se déploie en une riche multiplicité d'incidents et de détails qui autorise la plus grande liberté.
Tel est le dialogue platonicien pris dans son ensemble,
1. Les anciens comparaient le dialogue platonicien aux Mimes de Sophron. — Cf. Quinlilien, I, 10; Athénée, XI, 15: Olympiodore (voir Chaignet : Psych. de PlaL,io5).
véritable drame et qui en offre les conditions. Le lieu de la scène {Phèdre, JkuKjuet, Rép., Gorgias, etc.) est admirablement clioisi. Le sujet, en ce qui en forme le nœud, est amené naturellement et comme à l'imprévu. Les personnages ont un rôle distinct. Gbacun y a son caractère et sa physionomie propres qu'il conserve jusqu'à la fin. L'action s'y meut librement. Uien d'apprêté, de commandé, de contraint. Le tout a Tapparence d'une conversation animée, où chaque interlocuteur intervient, prend la parole, la conserve, la quitte et la reprend quand il veut, ou la laisse à d'autres et disparaît. Il n'y a là rien qui ressemble à une discussion suivie entre gens venus pour débattre une question d'intérêt pratique, pressés de la résoudre, ainsi qu'il s'agit au barreau ou dans une assemblée publique ou une réunion privée.
Il en résulte que, si l'on se place au point de vue ordinaire, une pareille œuvre sera mal comprise et l'on s'expose à prendre des qualités pour des défauts. On y trouvera des loni^ueurs * et des répétitions, un manque d'unité. On s'étonne et on est choqué de voir qu'à la question principale succèdent ou se mêlent d'autres questions secondaires ou importantes, qui souvent prennent sa place et la font perdre de vue, pour qu'on y soit ramené ensuite, sans plus de nécessité, après de longs détours. La conclusion le plus souvent omise ou purement négative, ou contraire à ce qu'on attendait, achève de dérouter le lecteur. L'esprit ainsi tenu en suspens, puis troublé et embarrassé, se trouve finalement en face de plusieurs énigmes au lieu d'une, dont aucune n'est résolue ou dont la solution est renvoyée à un autre temps.
Telle est l'impression produite sur quiconque ne s'est pas, par une élude longue et difficile, non toujours couronnée de succès, initié aux secrets de ce grand artiste, ne s'est pas familiarisé avec les procédés de son art et de sa méthode.
Artiste sans doute, mais philosophe avant tout et dialecticien. Sous ce désordre apparent un ordre réel se cache et est
!.• La licence des temps nrexciisera-l-elle de trouver Iraîuanlslesdialopismes de Platon inôiue cstoulTant par trop la inaliùre et de plaindre le temps que met à s^es longues interlociitions vaines et préparatoires, un homme qui avait tant de medleurcs choses A dire? . (Monlaii,'De, Essais.)
observé; la logique et la dialectique ont conservé tous leurs droits. Quoique non accusé, le but qu'elles poursuivent n'est pas un instant oublié et perdu de vue. A travers cette complication de raisonnements et de détails, souvent d'une finesse extrême, un œil exercé sait reconnaître et démêler la pensée principale, rattacher les parties au tout et saisir l'ensemble. L'enchaînement régulier que commande le mouvement interne de la pensée est maintenu tel que le prescrit la plus sévère méthode. L'extérieur même le prouve. Ainsi, il est clair qu'un seul personnage, Socrate, conduit toute la discussion; il en tient en main le fil; lui seul la dirige à son gré et la mène où il veut, à tel point que les autres personnages ou interlocuteurs sont réduits souvent au rôle de muets, tantôt se bornent à répondre par oui et par non aux questions qui leur sont faites ; en tout cas ils se laissent conduire de la façon la plus docile et la plus complaisante, comme le fait très bien remarquer le rhéteur Quintilien*.
Quand la discussion roule sur des points ardus et difficiles, qui ont besoin d'être approfondis et longuement débattus {Sophiste, Parménide, Théétète, etc.), la marche du dialogue paraît fatigante, surtout au lecteur moderne habitué à d'autres méthodes, pressé d'arriver au but, impatient d'être retardé par de si longs détours, accoutumé à mesurer le temps à qui s'est emparé de la parole. On ne voit pas que c'est l'inconvénient du genre, moindre d'ailleurs pour les Grecs, qui passaient leur vie à discourir ou à converser, sans s'inquiéter de la clepsydre ^
Aussi, qu'on le fasse au point de vue de l'art ou à celui de la science, rien n'est plus difficile que d'analyser un dialogue de Platon. Et même on n'y réussit jamais tout à fait. Est-ce l'artiste qu'on étudie? il en est comme d'une œuvre de Phidias, de Sophocle ou d'Aristophane, d'un fond si riche qu'il ne peut être épuisé. Si c'est le philosophe dont on cherche à saisir et à étreindre la pensée, le plus souvent elle échappe à
1. « Adeo SGilœ sunt interrogationes, ut quum plerisque bene respondeatur, res tamen ad id quod volunt efficere perveniat. » {Inst., V, 7, 28. Cf. Cic.)
2. Platon lui-même l'a reconnu et le constate sans trop se mettre en peine de se justifier. (Voir Rép., III, 394.) — Sur la txaxpoAo'Yia, cf. le Politique, 286.
l'esprit le plus exercé et le plus pénétrant, ou elle ne se livre pas tout entière *. Le sujet lui-même n'est pas toujours clairement délini et l'on n'est pas sur de le tenir ^ Sur un seul point trois ou quatre questions se mêlent et se confondent, entre lesquelles il est malaisé de discerner la principale. Ce qu'on doit dire c*est que tout est dans tout, chez Platon; du moins en est-il ainsi des grands dialogues. Bien d'autres difficultés, qui seront plus tard indiquées, s'y joignent relatives à la forme poétique allégorique ou symbolique, etc. Il y a, de plus, à compter avec la distinction des époques, et les variations d'une doctrine qui s'est formée successivement et a dû se modifier, ce qui fait le désespoir et aussi l'excuse de l'historien chargé de l'exposer.
II. llAPPoivr AVEC LE SYSTEME. — On peut se demander si cette forme d'exposition que Platon a préférée puisqu'il l'a partout employée est, chez lui, l'effet d'un choix arbitraire, ou si d'accord avec son génie d'artiste, elle est liée aussi au système et est un caractère propre de sa philosophie. Est-il à regretter qu'il n'en ait pas adopté une autre? Ce point mérite d'être examiné.
Une observation générale est celle-ci : le moment où nous sommes parvenus dans la Grèce, cette terre classique du beau, est celui où la philosophie, même après deux siècles d'existence, ne s'est pas encore tout à fait séparée de l'art. Du moins, en est-il ainsi quant à l'expression des idées. L'alliance qui n'a jamais cessé, ne doit pas brusquement se rompre. Dans la première époque, la forme, on le sait, est
1. C'csl ce (jui a fait dire de Platon : où )iv£'., oCxs -/.aTaxojuTsi, aUà cxraatvst. (Voir Slein.) '
ti. « Lorsqu'on a commencé un dialof?iic de Plalon on trouve (ral)ord une magnirnjue inlroduclion, de belles scènes, quelque chose qui vous élève l'âme (erhcbendes), ce (|iii convient parliculièrement à la jeunesse. Le commencement et la lin produisent cet elTet. S'esl-oii laissé exalter par les belles scènes et vieot-on ù passer à la partie dialectique et spéculative, il faut y renoncer et, pour ue pus se sentir piquer par les épines et les ronces, sauter par-dessus la dialectique et la mélapli\si(pie. Sinlcresse-l-on à ce qui est spéculatif, on passe ce qui est .l'imaginalion et de sentiment. 11 eu est comme du jeune homme de la Bible qui, ayant lait ceci ou cela, demande au Christ ce qu'il doit fuirr pour le suivre. Mais comme le Seigneur lui demande de vendre ses biens cl de les .lonner aux pauvres, il s'en va tout triste... 11 en est de même «le In philosophie pour ces hommes. Du vrai, du bicu et du beau, ils ont le cœur plein, de. m {Uegcl, XIV, 22i<.'>
empruntée à la poésie; les premiers philosophes écrivent en vers; leurs systèmes (Parménicle, Empédocle, etc.) sont des poèmes. Peu à peu, la pensée tend à s'émanciper. Devenue plus réfléchie, elle engendre un langage abstrait comme elle et, par là, plus ou moins prosaïque; mais la science n'est pas moins un art, et la philosophie, la science par excellence, £7r(.a-:yîtjLyi, le premier et le plus grand des arts. Platon, qui l'appelle ainsi {Phédon, 61), est la plus haute personnification de ce moment dans la philosophie ancienne.
Moment de transition, sans doute, mais nécessaire. La forme elle aussi change et d'épique devient dramatique. Le dialogue est ici le mode d'exposition le plus propre, celui où la pensée discursive est mise en action, vivante, animée et figurée. Elle s'exprime par la bouche de personnages qui jouent un rôle dans le drame, comme il convient à une œuvre d'art qui s'adresse à la fois à l'imagination et à la raison.
Cette forme si bien adaptée à ce moment ne l'est pas moins au nouveau système? C'est ce qu'il est aisé de démontrer par des raisons prises dans la nature même de cette philosophie.
1° D'abord la méthode qu'emploie Platon et qui sert à édifier son système, comme à réfuter ce qui lui est opposé, c'est la dialectique. Le dialogue, qui la met en scène, est aussi le meilleur moyen de rendre possible l'emploi de tous les procédés de cette méthode savante. Sans cela ceux-ci ne pourraient trouver place ou manqueraient d'espace, comme il sera montré dans l'exposé de cette méthode. Cette forme s'y prête à merveille.
Le but et Tesprit de cette méthode l'appellent également.
La dialectique socratique, en etïet, devenue la dialectique platonicienne n'est pas la logique ordinaire, celle qui déduit et démontre {Phil. anc.^ p. 132) et qui pour cela s'appuie sur des principes. C'est l'inverse. Partant des données fournies par les opinions régnantes et qui sont en question, ou bien encore des maximes obscures et voilées de la conscience humaine, elle s'efforce d'en extraire par voie d'analyse la vérité cachée sous des apparences souvent trompeuses ou
des erreurs même qui la dérobent aux regards de l'esprit dans les jugements particuliers que portent les hommes sur leurs propres actes ou sur ceux de leurs semblables. Le but que se propose Platon est de dégager du particulier Viiniverscl, pour lui Vidée. Cette dialectique, qui n'est ni celle des Éléates, ni celle des Sophistes, est seule propre à y conduire. L'office du dialecticien est de soumettre à l'examen les opinions particulières, exclusives ou fausses, de les discuter, de les sonder, d'en démêler le côté faible ou exclusif, mais aussi d'en dégager Vidée générale et vraie. Le philosophe, par de longs détours et d'une manière indirecte, parvient ainsi à se frayer la voie à ce qui échappe et est supérieur à la démonstration ordinaire , aux vérités premières, aux causes ou aux principes (stt' àpyà;). Bref le procédé est V analyse, le moyen la discussion^ le résultat V induction. La forme la plus naturelle est le dialogue \ lui seul permet do placer l'esprit dans les conditions nécessaires ou les plus favorables, de lui présenter toutes les faces d'un sujet tour à tour ou successivement et de les lui donner à considérer.
Cette métRode, Socrate en avait déjà donné l'exemple. Platon qui se l'approprie, la régularise et la constitue. Chez lui plus systématique, elle est aussi plus dogmatique. Il la fait servir à un but positif et qui est son propre système. Elle l'y mène j)ar des routes que lui seul connaît et qui toujours y ramènent. Or, pour cela, le dialogue est la forme la plus convenable, la mieux appropriée au dessein que se propose le philosophe et à sa méthode.
2" Par un autre côté, le système aussi la réclame. Le centre en effet, c'est Vidée. Or ce principe du système nouveau, on le verra, permet au métaphysicien d'opérer la synthèse des éléments contenus dans les autres systèmes, ses devanciers. L'auteur qui les réfute essaie ensuite de les réintégrer, de réunir les contraires, ainsi absorbés, accordés et conciliés dans l'unité totale d'un j)rincipe supérieur. De toutes les doctrines que lui lègue le passé Platon extrait ce qui est homogène à la sienne, comme il rejette ce qui est hétérogène ou contraire. Or, celte synthèse des opinions opposées ou diverses par la
vertu d'une idée nouvelle et supérieure, elle exige un travail antérieur, long et difficile, d'examen et de discussion. Tous ces éléments doivent être corrigés, façonnés pour entrer dans le cadre plus vaste qui doit les recevoir. Ils doivent passer au feu de la critique pour être ainsi purifiés et utilisés. C'est l'office encore de la dialectique, non d'une dialectique stérile et négative comme celle des sophistes, d'opérer cette fusion ou ce choix.
Aussi le dialogue qui la représente n'est pas seulement la mise en scène, comme on l'a cru souvent, des opinions contraires dans un but négatif, réfutatif ou sceptique (Grote, Lewes). La dialectique y a un rôle plus élevé, tout autre même que celui que lui reconnaît Aristote {Topiques), quand il le réduit à n'atteindre que le probable ou le vraisemblable. C'est le vrai, la vraie vérité qui en sort harmonique et pure.
Quoi qu'il en soit de ce côté du platonisme, qui sera plus loin démontré, les opinions dont il s'agit, pour être contrôlées et jugées, doivent descendre dans l'arène, être attaquées et défendues par les auteurs eux-mêmes qui les représentent. Ce n'est qu'après avoir été convaincues d'insuffisance ou d'exclusivité qu'elles doivent livrer ce qu'elles ont de réel et de vrai, de vital qui doit leur survivre.
Lesystème, d'ailleurs, n'est pas achevé. Platon, qui, comme Socrate, est un grand promoteur d'idées, va plus loin que lui dans la carrière par lui ouverte. Mais il ne la ferme pas. On a tort de voir en lui un sceptique ou demi-sceptique (Grote). Sur bien des points, il est très dogmatique ; mais sur d'autres, il est loin d'être fixé et affirmatif. Une multitude de problèmes se dressent devant lui qu'il ne se croit pas en état de résoudre. Il y a dans son système, avec les tâtonnements de sa méthode, des lacunes, des imperfections, des contradictions que lui-même aperçoit; sur d'autres, il a des doutes et des incertitudes. Il ne dit pas qu'il ne sait rien, mais qu'il ignore encore plus qu'il ne sait. Beaucoup de ses opinions sont de simples conjectures ou des hypothèses. Platon fait , défait et refait souvent ses opinions. Du moins il les modifie. Il cherche en tâtonnant la vérité. Il invite les autres à faire de même afin de découvrir ce qu'il ne sait pas. Il le dit et le répète.
3i) LES ÉCRITS DE PLATON
Il ne faudrait pas en inférer qu'il ne conclut rien, qu'il ne fait que remuer les idées (Grote). Mais ce rôle, à coup sur, est aussi le sien. Il soulève et agite plus de questions qu'il ne peut en résoudre. Il laisse libre chacun de choisir ce qui à ses yeux est la vérité ou s'en rapproche le plus. Niera-t-on que le dialogue, tel qu'il l'a conçu, ne soit parfaitement adapté à cette fin comme il Test à tout le système?
:io Ce n'est pas tout. Platon, comme Socrate, a en face de lui des adversaires et la lutte contre les sophistes n'est pas finie. Le fùt-elle, le souvenir n'en doit pas être effacé. La postérité, elle aussi, doit assister à ce grand débat où la vérité morale et pratique aussi bien que théorique fut en cause, et, quoi qu'on dise, en péril. Cette polémique savante, animée, dramatique qui remplit les dialogues de Platon, n'est pas un des moindres services rendus à l'humanité comme à la philosophie.
Un autre mérite est de nous avoir rendu présent et vivant celui qui fut le héros et le martyr de cette lutte. Autrement Socrate qui n'a rien écrit n'eût laissé après lui de sa personne, de sa vie, de son enseignement, qu'un imparfait souvenir. Son portrait dessiné en traits généraux, avec les points principaux de sa doctrine, par Xénophon et d'autres disciples, est bien pâle et insuffisant. Cette histoire, réduite au simple récit de son procès et de sa mort et à quelques maximes, restait audessous de la réalité du rôle accompli par un si grand homme. Le génie de Platon Ta ressuscité; il en a fait une figure éternellement vivante, immortelle, un des types les plus élevés de l'humanité.
4° Ces motifs sont palpables. Pour qui a pénétré plus avant dans la pensée du philosophe, il est une raison plus profonde encore et plus cachée qui explique et justifie le choix du dialogue par Platon , et cela comme expression ou forme adéquate de sa doctrine combinée avec sa méthode. Je veux (hrc la manière dont lui-même comprend la pensée, dans son mouvement interne, et son procédé discursif. N'a-t-il pas défini la pensée un discours intérieur, ou l'identité du discours et de la pensée : o.âvo-a xa- aôvo^- TajTÔv? Le raisonnement, c'est un discours muet, àvrj -^om,;, que l'àme se tient à elle-
même {Soph., 263). Au fond Socrate l'entendait ainsi, lui qui interroge sans cesse, qui invite son interlocuteur à rentrer en lui-même, à s'interroger et à se consulter. Le dialogue extérieur ne fait que refléter le dialogue intérieur. Il le traduit et le formule. Dans le Phèdre l'enseignement écrit est placé bien au-dessous de l'enseignement verbal ou oral, le seul qui sème ou qui écrit dans les âmes, seul fécond, qui vivifie et fructifie. Celui-ci est la parole vivante qui fait éclore les germes déposés dans l'âme, ce que ne saurait faire la parole écrite [ibid.]. Mais ce qui est vrai du discours suivi ne Test plus autant du dialogue où revit la conversation réelle et qui participe de son efficacité.
Par tous ces côtés est évident le rapport étroit et nécessaire de la forme du dialogue avec toute la philosophie de Platon.
III. Sa valeur relative et son rôle historique. — Ce mode d'exposition de la pensée philosophique est-il le plus propre qui lui convienne? Des esprits éminents l'ont pu croire; ils se sont trompés*. i^'On peut remarquer d'abord que cette perfection du dialogue, tant a^' ^irée dans Platon, n'existe que chez lui. Tous ceux qui dep ^armi les écrivains plus ou moins philosophes , Pont ii. ^ont restés fort au-dessous du
modèle. Chez Gicéron, elle dégénère en plaidoyer. La rhétorique, chez les uns, en fait les frais (Plutarque); chez d'autres, la satire (Lucien), etc. Quand les modernes s'en servent, c'est en général comme d'un moyen commode pour mettre aux prises des opinions diverses qui s'exposent chacune à leur tour, se réfutent, dont l'une triomphe des autres ou qui, par une discussion suivie, arrivent à une conciliation finale. C'est alors plutôt l'Entretien, lequel diflere du vrai dialogue ^ Ici pas de fable ni d'action, le côté dramatique est nul ou faible; au lieu de vrais types, de pâles figures personnifiant des généraUtés. Chez Platon, l'œuvre d'art est vivante, libre, naturelle; ailleurs
\. X Le dialogue est la plus haute forme, la seule, à notre opinion, que la philosophie arrivée à son développement puisse admettre dans un esprit indépendant et libre : Die einzige, nach meiner Meinting welche die bis zur Selbstandigkeit ausgebildete Philosophie, in einem freien Geiste annehmen kann. (Schelling. cité par Teichmuller : die Wirkliche und Scheinbare Welt^ préf., XXXVII. »
2. Voir Malebranche, Leibnitz, Loeke, Hume, Berkeley, Schelling, etc.
34 LES ÉCRITS DE PLATOiN
c'est une composition réfléchie plus ou moins froide et artificielle. Les personnages sont des étiquettes ou des noms apposés à des systèmes. Tout y est transparent. Le ton oratoire domine, etc. — 2° Pour Platon le dialogue est la forme même de sa philosophie; mais par là même elle est transitoire. Avec Platon le dialogue trône dans la philosophie ancienne, parce qu'il représente ce moment unique où l'art et la science ne sont pas séparés. Après lui, il descend de ce haut rang et joue un rôle secondaire. Il rend encore d'éminents services ; mais n'est plus qu'un auxiliaire utile affecté à un but spécial, réfutatif, polémique^ zététique ou didactique, pédagogique, édi/icatifon satirique^ etc. Le Traité prend sa place. Avec lui l'exposition devient simple et directe, abstraite et régulière. Le discours se dépouille de ses ornements. La discussion conserve son importance, mais l'analyse et la démonstration dominent. Ne visant qu'à la clarté méthodique, l'auteur qui fait connaître une doctrine se borne à l'exposer; il rejette tout ce qui peut nuire à la clarté de la pensée, ce qui l'embarrasse, la complique ou la retarde, marchant à pas comptés, sans détours ni points d'arrêt, vers le but que lui marque la logique, comme le veut et l'exige la science. A la savante ordonnance du dialogue platonicien se substitue une forme du discours moins agréable, nullement dramatique, mais claire, réguhère et précise, celle qu'Aristote, le premier, a donnée à la philosophie et qu'après hii elle ne quittera plus.
Le Mythe platonicien.
L(^ mythe a aussi un rôle important dans l'exposé de la philosophie platonicienne. Il apparaît dans tous les grands dialogues : le Timée, la République, le Protagoras, le Politique, le Gorgias^ le Phêdon, le Banquet, les Lois, le Théctète, etc. Pourquoi cette autre forme d'exposition de sa pensée, adoptée par le philosophe? Quelle est la nature du mythe platonicien? Comment doit-il s'interpréter?
Ces points, longuement débattus par les auteurs, doivent être ici brièvement indiqués.