LA VÉRITÉ
I. De la vérité. — Au point de vue objectif ou métaphysique, le vrai pour Platon, tq àXr,G£;, la vérité, àX/iOst-a, c'est l'être, To ov, ou Vidée, seul objet de la connaissance véritable : To -avTsXwçov, -avTîXto; yvwcrTOv [Rép., V, 27). C'est par', l'acte le plus élevé de la pensée que l'homme se met en rapport direct avec elle {supra). Il en est comme de l'être lui-même ou du bien , source de toute vérité comme de bonté, de justice, etc. [Ibid.)
A un autre point de vue, celui de la vérité proprement dite où il s'agit, de la connaissance, l'homme est-il capable de connaître la vérité? Selon la doctrine platonicienne il l'est au moins d'y participer. Car sa raison qui est un reflet de la raison divine est sa nature même et son essence. Par la raison, il est sans cesse en rapport direct ou indirect avec la vérité. Intérieurement même il la possède; il ne peut jamais en être complètement séparé; il ne serait plus alors lui-même. Mais comme être fini il ne la possède pas entièrement ni parfaitement. Sa raison d'abord sommeille. Elle est enveloppée, obscurcie, voilée. Elle subit des éclipses. Elle n'est d'abord qu'à l'état virtuel ou en puissance. Quand elle est développée, convenablement dirigée, elle peut de la connaissance la plus basse et la plus vulgaire s'élever à la connaissance la plus haute, celle des idées. Rien à ajouter, sur ce point, à ce qui précède (voir p. 67, 106, 116).
Le problème, on le voit, pour Platon, ne se pose pas, comme pour les modernes, où il s'agit de passer de Vidée à Vêtre, du subjectif à V objectif. 11 est résolu par l'identité des deux termes. Il suffît que l'intelligence humaine, c'est-à-dire la raison, dans son activité pure et d'accord avec elle-même, soit mise en face de son objet pour qu'elle l'aperçoive et le reconnaisse; car cet objet, on le sait, n'est pas distinct d'elle; c'est l'esprit lui-même avec ses idées. Si elle ne le voit pas ou si elle le voit mal, ce n'est pas à elle qu'il faut s'en prendre; c'est que la condition de la vision claire et distincte n'est pas remplie. Entre elle et son objet un obstacle existe qui lui en dérobe ou lui en cache la vue. L'œil de l'esprit est mal dirigé, ou il est aveuglé, obscurci, troublé par une ou plusieurs des causes que l'on connaît et qui l'empêchent de voir
OU de bien voir : l'ignorance, la passion, le préjugé, la faiblesse des organes, l'impression trop vive que font sur eux les objets sensibles, leurs illusions, etc.
Mais la raison, pour mieux dire l'âme humaine, rendue à elle-même et purgée de ses vices, affranchie du joug qui pesait sur elle, aperçoit et ne peut pas ne pas apercevoir la vérité. Elle la saisit, soit immédiatement, par Tacte pur de la pensée, ^intuition, soit par les moyens indirects qui lui en sont donnés, le raisonnement^ la mémoire, etc. Elle la voit moins bien par ces actes inférieurs. Celle-ci lui apparaît alors divisée, fractionnée, imparfaite; elle la voit néanmoins et peut la discerner de ce qui n'est pas elle. L'erreur, en tout cas, n'est jamais absolue. Souvent l'esprit de l'homme est obligé de se contenter d*une demi-vérité ou du vraisemblable et du probable. Sans cesse il doit faire effort pour arriver au but et s'y maintenir, pour se mettre à Tabri de Terreur et du mensonge. Il y parvient le plus souvent; s'il s'y prend bien, ses efforts ne sauraient être vains. L'obstacle étant levé, qui lui cachait la vérité, celle-ci lui apparaît. La communication s'établit; la lumière de l'objet lumineux pénètre dans rintelhgence. L'adhésion, qui suit la vision^ n'est pas moins nécessaire. L'âme cède à l'attrait de la vérité; elle se soumet à son irrésistible empire.
Telle est, dans sa généralité, la théorie platonicienne du vrai, ainsi que la contient le système et telle qu'elle est exposée en plusieurs endroits. {Rép., YI, YII, Phèdre, P/ié don, Ménon, etc. )
Sur un point aussi important, il convient d'insister afin de bien constater ce qui caractérise ici la philosophie ancienne et en particulier le système qui, à ce degré, la représente.
Dans Platon, disons-nous, il n'y a pas à se demander si, pour l'homme, la vérité existe, s'il est ou non capable de la connaître. Le problème, s'il se pose, est dogmatiquement résolu. Il l'est comme résultat du nouveau système et de la polémique engagée par son auteur contre ses adversaires, les sophistes.
Cette réponse est celle de l'idéalisme platonicien, il n'y en a pas d'autre à lui demander. On n'a pas davantage ici à s'en-