LA VÉRITÉ
quérir d*un critérium. Platon, qui emploie ce mot, ne le prend pas dans le sens qui plus tard lui sera donné. Le signe dis- ! tinctif de la vérité, dirait-il, c'est la vérité même; il est en elle, sXsi To xpiTTÎpiov £v auTco (Tliéétète^ 178, c), à savoir : la lumière qu'elle porte en elle-même et qui la manifeste. Venun index sid et falsi, comme dira plus tard Spinoza, en cela disciple de Platon aussi bien que de Descartes. Ce signe c'est \ évidence., non celle des sens, souvent trompeuse, mais de la raison; c'est cette lumière souveraine qui éclaire tout homme venant au monde. Aucun être intelligent ne peut s'y soustraire; car c'est sa nature même ou son essence qui agit en lui; sa puissance est irrésistible. Au moins en est-il ainsi des premiers principes, ou des idées, « ces premières lumières ». La raison, dans sa source, n'est-ce pas le Soleil des esprits qui les éclaire et les vivifie, comme le soleil des corps éclaire la nature et la féconde de ses rayons bienfaisants? {Rép., YII.)
L'œil de l'esprit peut d'abord être ébloui de cette lumière, supporter difficilement son éclat; mais peu à peu, il s'y habitue. Sa vue se fortifie, à mesure qu'il la considère; il peut alors fixer sur elle son regard assuré. Il peut, s'il sait se servir des moyens qu'il a en lui de la connaître, suivre la marche qui a été indiquée. Il saura ainsi s'élever jusqu'à elle, la contempler en elle-même ou dans son principe. Ravi de l'apercevoir, il ne voudra plus en détacher sa vue! [Rép.^ YI, YII.) Il y a plus; s'il redescend de cette sphère supérieure où tout est lumière, il a de la peine à discerner les objets réels que le vulgaire, lui aussi, appelle la vérité, ce qui n'est que son ombre. Il est des esprits malades ou aveugles qui refusent d'admettre ce qui est le vrai en toute chose ou qui le méconnaissent. Il faut les plaindre et tâcher de les guérir. , D'autres, qui ne veulent pas la voir, hardiment la nient. Mais quiconque ferme les yeux à la lumière en est puni par son aveuglement même. D'autres se contentent des vérités particulières qu'enseignent les sciences exactes, qui ne sont telles que par leur participation à la vraie vérité, la seule qui soit absolue. Il n'y aurait qu'à rappeler ici tout ce qui a été dit de la méthode platonicienne sous forme allégorique ou abstraite des idées. (Ibid.)
Cette réponse générale est celle que feront plus tard toutes les écoles idéalistes dont Platon est le chef, réponse dogmatique si l'on veut, qui n'empêchera pas le scepticisme de se produire. Est-il sûr qu'on en ait trouvé une meilleure?
Elle n'est pas d'ailleurs tout à fait dogmatique. Platon l'établit au moins par voie indirecte; sa solution est-elle niée, alors, en vrai disciple de Socrate, logicien non moins que métaphysicien, il s'arme de la dialectique et l'on sait comment il en use à l'égard de ses adversaires. Il combat à outrance, chez ceux-ci qu'il appelle misologues ^ ce scepticisme ennemi de la raison qui, pour se soutenir, s'appuie lui-même sur la raison; il le poursuit dans toutes ses voies et ses détours, dans ses déguisements; il dévoile la fausseté de ses arguments jusqu'à ce qu'il Tait amené à se contredire et forcé ainsi à se taire. Il lui montre qu'il ne peut formuler un seul raisonnement, émettre une proposition, énoncer une parole qui ait un sens, sans invoquer cette même raison qu'il rejette et sans reconnaître la vérité qu'il nie, sans extravagance, semblable, dit-il, à ce fou d'Euryclès {Sophiste^ 252, c.) qui tirait de son ventre des paroles contraires à celles qu'émettait sa bouche.
Toute la dialectique platonicienne, comme celle de Socrate, est dirigée vers ce but : réintégrer la vérité niée par les sophistes, la replacer sur sa véritable base, celle de la raison et de l'absolu des idées. Aristote lui-même qui combat les idées soutient au fond la même thèse ; il fait voir que la vérité des premiers principes qui ne se démontre pas, n'est pas moins certaine et d'une absolue certitude. {Mct.^ IV, Anahjt. Post. : I, ix, 11.)
Qu'on entende et qu'on juge comme on voudra Platon et son système, le service qu'il a rendu à la science et à la raison ici n'est pas moins grand et ne saurait s'oublier.
II. De la certitude et du doute. — Cette face du problème (le côté subjectif) n'apparaît pas non plus dans Platon tout à fait comme chez les modernes. Pour lui, la certitude n'est autre que le fait même de la conscience que l'esprit a de la vérité qu'il possède. Une fois qu'il s'est fermement établi dans sa