LA CERTITUDE
doute. Tout cela s'explique par la présence de Xidée^ son absence momentanée, Téclipse qu'elle subit, le jour qui y succède, etc.
Mais, ne l'oublions pas, pour la voir, l'affirmer et y croire, il faut que l'esprit soit placé dans les conditions que veut sa nature; sans cela il ne saurait la voir et rien croire, du moins avec certitude, de ce qui est la vérité, h'idée est pour lui la mesure et lui sert de contrôle dans tous ses jugements; elle légitime toutes les opérations de Idipensée, Elle est placée en haut, en bas, au milieu, à tous les degrés où la vérité se trouve.
Au sommet esiVidéedu Bien, le vrai principe d'où rayonne toute lumière. En elle résident les autres idées. Au-dessous, là où la connaissance est dérivée, où Vopinion est raisonnée, Tesprit aperçoit la vérité, mais il ne la voit qu'à la clarté de l'idée et de ses principes. Là pourtant la certitude existe encore. Tombée plus bas de la région moyenne, Vopinion non raisonnée peut être vraie (opBr,), mais elle a perdu avec sa clarté son entière certitude, ou elle est devenue incertaine et confuse. Un demi-jour a succédé qui n'est pas tout à fait l'obscurité ; avec elle sont nés le doute et l'incertitude. Plus haut est le milieu entre la science et Y ignorance. La région la plus obscure est celle des sens souvent trompeurs qui, par eux-mêmes, ne donnent que des apparences que la raison doit contrôler et juger. Toutes leurs données doivent être jugées et corrigées par la raison. Autrement c'est le champ de V illusion ou de la conjecture.
C'est ainsi que Platon envisage le problème de la vérité et de la certitude. Ce problème, pour nous si compliqué et si difficile à résoudre, est pour lui très simple, ou du moins ne lui offre pas les mêmes difficultés.
On voit pourquoi. C'est que la distinction qui plus tard sera faite d'abord par les sceptiques, puis, après des siècles, par Descartes., Kant, etc. : celle du sujet et de V objet, pour lui n'existe pas. Platon, qui a derrière lui toute une époque de dogmatisme à laquelle a succédé la sophistique, se borne à combattre les opinions régnantes opposées à la sienne. C'est sur ce terrain que le problème est placé.
d84 DIALECTIQUE
L'avènement d'un nouveau scepticisme, plus savant et plus profond, forcera l'esprit à le soulever de nouveau, à trouver d'autres arguments et à suivre une autre méthode.
Platon n'a pas moins le haut mérite, après son maître, de l'avoir fortement agité et, en un sens, selon nous, résolu. Au moins a-t-il celui d'avoir engagé la lutte, sinon enchaîné le Protée et terrassé le monstre, de lui avoir porté des coups dont il ne s'est pas guéri; ses arguments sont de ceux que les sceptiques de tous les temps n'ont jamais pu réfuter.
III. De l'erreur. — La question de Terreur, de sa possibilité, de sa nature et de ses causes, de ses formes ou espèces, etc., tient une place aussi très grande dans la doctrine et les écrits de Platon. Des discussions souvent subtiles qui lui sont consacrées en divers dialogues {Théétète^ 148-167; Sophiste, 340; Cratyle^ 385; Enthydème^ 284; Ménon\ Philèbe, 38; Enthydème; lUp., II, 366, III, 412, VIII, 560; Lois, XI, 917, etc.), il n'est pas toujours aisé de dégager la pensée véritable. Pour nous, ce qui suit est le plus clair et a une réelle importance.
D'abord, l'erreur est-elle possible^ Ce point de controverse abstraite et subtile, longuement débattu entre les écoles alors régnantes, la Sophistique d'une part, de l'autre les Eléates et les Mégariques, a pour nous perdu son intérêt. Nous n'en disons que quelques mots. La question posée par les Sophistes est par eux résolue négativement sous cette forme : « Personne ne peut se tromper. Il n'y a pas d'erreur, puisqu'il n'y a pas de vérité. Socrate, en réintégrant la vérité, a mis à nu ce que cette assertion a de superficiel et de contradictoire. «
La dialectique de Platon en a fait également justice en faisant voir que l'être et le non-être, le vrai et le faux, également existent : P' dans la réalité de l'objet en soi; 2° dans le sujet ou dans l'esprit et dans ses jugements. Sans cela, la pensée ellemême se détruit. En s'énonçant, elle se renie et se contredit. Le sceptique, en niant la vérité, l'affirme et l'invoque; il la prend pour mesure des jugements qu'il porte; lui-même admet son autorité à laquelle il s'en réfère. II a un type supérieur auquel il compare sa pensée et le jugement des autres. Autre-
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ment ce qu'il dit n'a plus de sens. La négation et Taffirmation venant à se confondre, le discours est inintelligible, il n'y a plus à articuler une parole qui ne soit un démenti donné à celui qui s'en sert. 3" Mais la thèse a une forme plus sérieuse ailleurs, chez les Eléates et les Mégariques. Ceux-ci soutiennent que l'erreur n'est pas possible à un autre point de vue, celui de l'unité absolue de l'être qui seul existe. Lui seul, disent-ils, doit être affirmé. En l'affirmant, on ne peut se tromper. Du non-être, qui n'existe pas, il n'y a rien à dire, ou bien il s'agit d'une fausse apparence dont se repaît l'opinion vulgaire. Celleci est une pure illusion. Platon, en cela opposé à Parménide et à ses disciples, en rétablissant la réalité du second terme, le non-être, la pluralité, soit sensible, soit dans les idées, rétablit aussi la possibilité de l'erreur.
Mais à quoi bon nous appesantir sur ce sujet déjà plusieurs fois traité? L'erreur, elle n'est que trop réelle. Nous passons donc à ce qui est le vrai problème, celui de sa nature, de ses causes, etc.
Sa nature. — Platon [Théétète) donne de l'erreur plusieurs définitions que, tour à tour, du moins à ce qu'il semble, il rejette : 1° L'erreur est une opinion fausse, ^suSrj; o6;a; 2" Le faux dit ce qui n'est pas ou dit autre chose que ce qui est; 3° Il dit ce qui n'est pas comme étant ce qui est, -rà ^'r\ ov-ua cbç ovTa Xi-^zi; 4° OU juger ce qui n'est pas, prendre une chose pour une autre, à)J.oôoÇia, c'est se tromper. [Ibid.) Ce n'est pas que toutes ces définitions soient mauvaises, mais elles sont insuffisantes et n'échappent pas aux objections des Sophistes.
Il semble s'arrêter à celle-ci :
Croire, penser et dire ce qui n'est pas est ce qui fait le faux dans la pensée et les discours, to yap ik Y-y\ ovTa ooHàue'.v -/i \i-\^vyj to'Jt' £(TT'1 tcou to (j^euoo^ £v oiavoia xal Xo'^OK.q -^'ijvô^zyoy. [Soph.^ 260.) — Le point essentiel à noter de cette définition, c'est que l'erreur y est placée dans le jugement que porte l'esprit sur la vérité. L'analyse, sur ce point, est d'une clarté et d'une exactitude parfaites. Avant Aristote, Platon démontre que le discours n'est tel que par le verbe^ p'^i;^^, qui donne un sens aux
mots, les unit et les sépare, o-uaTrXixwv -zk pr,uLaTa to»,^ ôvoi^aa-t.
{Soph., 262, D.) La pensée elle-même (otàvoia), qui est un discours intérieur, n'est \s,pe?îsée que par le jugement ou l'affirmation qui s'y joint et la caractérise. Enfin il est montré que Terreur consiste non à affirmer une chose qui n'est pas absolument (le non-être absolu), ce qui est inintelligible (Sop/i. , ibid.)^ mais à établir un faux rapport entre deux termes : l'attribut et le sujet d'une proposition. 1° Ce rapport est manifeste pour les erreurs des sens, de Vhnaginatioii, où \ apparence diffère de l'objet réel. 2° Il en est de môme de l'accord ou du désaccord entre les idées. 3° S'il s'agit de la pensée discursive ou du raisonnement, c'est le lien logique qui unit les pensées qui est faux — 4" Quant à l'opération supérieure de la pensée (le Aôyoç, la voTiO-Lç), l'esprit bien dirigé échappe à Terreur. Celle-ci n'y a aucune part, Tobjet étant simple de sa nature et de la plus parfaite évidence (supra).
Telle est, dans sa généralité, la théorie platonicienne de Terreur, au point de vue logique et psychologique. Le côté métaphysique qui s'y ajoute est plus difficile à déterminer. Platon le traite aussi dans le Théétète^ le Sophiste et le Cratyle. Il faut y revenir aux idées d'unité, de pluralité, etc. (voy. supra) ^ sujet par nous suffisamment indiqué.
Son origine. — La cause première de Terreur est connue; mais il convient de la préciser; la solution est toujours dans le sens de la doctrine et de la méthode.
l"" Subjectivement^ sans remonter jusqu'à la matière, la cause du mal en général et par conséquent aussi de Terreur qui elle-même est un mal, ainsi que de l'ignorance, etc., Torigine première de Terreur est dans la nature même de l'esprit, dans Télat d'imperfection de sa condition présente, dans la faiblesse de ses facultés ou moyens de connaître, dans la multiplicité des actes nécessaires pour se mettre en possession de la vérité, non seulement pour l'atteindre mais pour la conserver, dans le grand nombre de causes tant internes qu'externes qui nuisent à la connaissance, l'altèrent, l'effacent, la corrompent, dans une foule d'obstacles qui se placent entre l'intelligence et son objet.
L'àme en effet, enfermée dans un corps, liée à des organes
l'erreur et ses causes 187
périssables qui sont ses instruments, douée de facultés multiples et diverses, forcée d'exécuter des opérations difficiles et délicates, obligée de se servir d'un autre instrument, le discours, lui-même imparfait mais nécessaire pour penser avec elle-même comme pour communiquer la pensée aux autres êtres nos semblables, est condamnée à l'erreur qui pour elle est inévitable. L'homme, en cette vie, se sent incapable de jamais embrasser la vérité entière et pure. Dans le peu qu'il lui est donné de savoir avec certitude, il est exposé à errer ou à se tromper. S'il n'est sans cesse attentif et sur ses gardes, l'erreur vient se glisser en tous ses jugements et les fausser. Il en est ainsi dans les cas les plus simples, à plus forte raison partout où ceux-ci ne le sont pas, où il y a des termes à démêler, à distinguer, des genres différents à associer, à combiner ou à séparer. L'erreur passe dans le langage, ce miroir lui-même trompeur et infidèle de la pensée, complice et dépositaire de toutes nos erreurs et de nos préjugés.
Dans un pareil état, sauf ce qui a été dit des idées les plus simples et des premières vérités, l'âme n'aperçoit la vérité que par fragments, morcelée, divisée, sous des aspects divers souvent opposés, à travers des intermédiaires qui la lui cachent ou la dérobent, l'empêchent de la bien voir, claire et distincte ou sous des dehors trompeurs et qu'elle prend pour vrais. L'erreur absolue, pour elle, n'est pas possible, mais par combien de portes l'erreur proprement dite ou le mensonge ne pénètrent-ils pas dans la tête humaine et une fois qu'ils y sont entrés ne sont-ils pas difficiles à expulser et à déraciner? Ce lieu commun, depuis si souvent rebattu, ici chez Platon, n'en est pas un. Nul n'a mieux retracé cet état de l'esprit humain, mieux décrit ses faiblesses sans lui ôter la confiance en lui-même et dans ses forces, dans le triomphe de la vérité comme de la justice. Pour lui, la cause principale, la mère de toutes les erreurs, c'est Vignorance, qui entraîne comme conséquence l'erreur.
Celle-ci, l'erreur, n'est-ce pas avant tout la privation, le défaut de connaissance! — Elle est surtout dans l'ignorance dont nous n'avons pas conscience, la première et la plus fâcheuse de toutes les ignorances, comme l'avait enseigné
Socrate, celle qui fait croire qu'on sait quand on ne sait pas. [Soph., 359.)
2° Objectivement y si Ton veut remonter plus haut, c'est bien le rapport et la participation du non-être à Yêtre^ du multiple à Vunité^ du monde sensible au monde intellectuel, qui explique l'erreur et sa nécessité. La participation aux idées en est le dernier mot. La question logique et psychologique se trouve ainsi ramenée à la question métaphysique, au centre du système. Platon considère en effet Terreur comme une forme de Texistence finie, contingente, conséquence de la chute des âmes et des idées. Elle est fatalement attachée à la condition humaine. L'homme, être fini, intelligence bornée, éloignée de son principe, participe à l'être et aux idées, mais aussi au non-être et à la matière source du mal et de l'imperfection. L'erreur ainsi conçue, comme le non-être opposé à l'être, est attachée à Tesprit individuel et à sa raison. Elle est partout ici-bas à côté du vrai, dans toutes les formes de la pensée; dans les sens, l'opinion non raisonnée ou raisonnée, dans les sciences mêmes, où il est si difficile de se maintenir dans la vérité, partout où le multiple s'associe à l'unilé. Ceci nous conduit à examiner quelques-unes de ses formes principales.
Ses formes ou espèces. — Il ne faut pas en chercher dans Platon une analyse complète, exacte et régulière; mais conforme à la théorie elle n'est pas moins intéressante. 1° Il y a les erreurs des sens, celles de Vimagination et de la mémoire. Platon, pour les désigner, emploie des comparaisons d'une parfaite justesse; il montre très bien comment elles se forment. Les sens ne nous montrent que la face extérieure et mobile des choses. Leurs apparences nous trompent; la raison doit les distinguer et les rectifier, etc. — 2° La mémoire assimilée à des tablettes de cire dont les empreintes aisément s'eflacent, comparaison bien des fois reproduite, n'est pas moins bien caractérisée. — 3° Quant à Y imagination, on se trompe en prenant une image pour une autre ou une apparence pour une réalité, comme à distance on prend une apparence pour un objet réel. On se trompe ensuite en prenant une
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réalité pour une autre réalité, comme la chaussure d'un pied pour un autre. On s'écarte de la réalité en adaptant mal un moyen à une fin. — 4^ U opinion fausse rapporte l'image de l'objet à la sensation, semblable à un archer maladroit qui met à côté du but, etc. — 5'' Il y a aussi confusion de signes avec d'autres signes. Nous ne parlons pas des sophismes auxquels le vulgaire se laisse si aisément prendre (voy. Euthydèmé), etc. Toute cette théorie a dû être mise à profit par Aristote. {De Soph.Elenchis.) Les germes en sont dans Platon. — 6° Les erreurs de Vàpensée et du raisonnement sont plus difficiles à expliquer. Il faut entrer plus avant dans l'analyse et la théorie pour les distinguer. Platon essaie de montrer comment l'esprit doué qu'il est de la faculté de comiprendre et possédant en lui virtuellement les germes de toutes les connaissances (qu'il appelle ici des sciences), se trompe quand il veut prendre possession de ces sciences ou de la vérité à l'aide des opérations de son intelligence, qui lui sont données pour discerner les objets, les distinguer, les analyser, les comparer et dont les deux principales sont, comme on sait [Méthode)^ V analyse et la synthèse. La formation des genres et des espèces, leur coordination^ la manière subtile de s'en servir et de les appliquer, tout cela exige la plus grande attention. En tout cela que d'erreurs sont possibles! Platon se sert ici d'une gracieuse métaphore. L'esprit humain [Théétète^ 197, c.) est comparé à un colombier où sont enfermés des pigeons avec toutes sortes d'oiseaux sauvages ou apprivoisés. [Ibid.) Il possède les sciences virtuellement, mais il ne les tient pas, et quand il veut les saisir elles lui échappent. Il prend souvent, comme cela arrive pour le plus simple calcul, l'une pour l'autre. Dans cette recherche où le désordre de ses idées est fréquent, il est exposé à se tromper, à prendre un objet pour un autre, un pigeon pour une tourterelle ou une tourterelle pour un pigeon. {Théétète, 199, B.)
On ne peut mieux symboliser l'état d'un esprit qui possède en soi virtuellement la vérité, qui a en lui le germe de toutes les connaissances, mais n'en est pas moins obhgé de former et de créer sa science, de la perfectionner, de l'utiliser et de l'appliquer, qui, dans les opérations auxquelles il se hvre, est
exposé sans cesse à confondre et assimiler ce qui est différent comme à séparer et opposer ce qui est semblable, et, dans l'inévitable confusion de ses idées, ne peut échapper à Terreur attachée à sa condition présente.
Le sens de cette comparaison est que Terreur réside surtout dans un rapport difficile à apercevoir entre les idées, comme par exemple dans la distinction des genres et des espèces et de celle des individus.
Dans ce travail si compliqué auquel est condamné Tesprit humain, Terreur sans cesse est à craindre. Il est sujet à toutes sortes de méprises; car, comme le dira plus tard Aristote, Terreur est toujours dans ce qui est composé : sv a-uvOso-et. à.h.
Quant aux éléments, o-Toiyela, comme ils sont simples, Tesprit qui les possède ne se trompe pas ou ne se trompe guère, mais bien dans leur combinaison. De là les erreurs de calcul et de raisonnement. Ce sont de fausses combinaisons. Platon en donne des exemples tirés de la science des nombres. Nous n'irons pas plus loin.
Causes morales de Terreur. — Platon, si grand moraliste, et chez lequel le côté moral n'est jamais séparé du côté intellectuel, excelle à les décrire. Sa description se trouve partout mêlée à tous les sujets où il s'agit de la sagesse, de la justice, du beau, du bien comme du vrai. Il suffit de rappeler sa maxime principale et fondamentale, \^ purification^ xaGàpo-Lç. C'est que, pour voir et contempler la vérité, il faut que Tœil soit pur, Tàme dégagée et purifiée de ses souillures. Elle se formule ainsi : A celui qui n'est pas pur, il n'est pas permis de contempler la vérité {Phédon).
Sur les Causes physiques^ qu'il est loin de méconnaître, voir Timée^ Rép., Lois, etc.
Ses remèdes. — La nature des causes de Terreur en indique les remèdes. Platon n'en traite donc pas séparément. L'erreur^ ayant, selon lui, sa cause première dans l'ignorance, c'est" celle-ci surtout que par tous les moyens il s'agit de combattre. La méthode fournit le moyen principal; la science, si elle est réelle, est infaillible. On sait comment oq v arrive (voy. Méthode).