CHAPITRE VIII
DE l'amour
I. Sa place dans la philosophie de Platon; son rapport avec la dialectique et la théorie des idées. — Les antécédents de la théorie platonicienne. — Exposé de cette théorie. — Analyse du Banquet. — Les éléments de la doctrine représentés par les personnages. — IL l"* L'amour, sa puissance et ses effets. — 2° Les deux amours et les deux Vénus. — 3° L'amour au point de vue cosmologique. — 4*^ L'amour au point de vue physiologique et anthropologique. — 5" Défaut de ces explications. — IIL La théorie platonicienne proprement dite. L'amour né du besoin chez les êtres finis, intermédiaire entre l'imparfait et le parfait. — Sa fin, le bonheur parfait; son objet, la génération dans la beauté. — Ses formes ou espèces; leur gradation.
— La Beauté divine ou absolue, but suprême et dernier terme de l'amour.
— L'hymne à la beauté. — Le complément de cette théorie. — IV. Son appréciation, ses mérites et ses défauts. — Comparaison avec l'amour chrétien. — L'amour platonique. — Conclusion.
I. — A la théorie des idées se rattache, par un hen nécessaire, celle de l'amour. Mêlé à toutes les autres parties du système, ce sujet doit former ici le complément de la dialectique platonicienne.
La philosophie de Platon, en effet, n'est pas ce qu'on peut appeler un pur et froid intellectualisme. L'intelligence, sans doute, y a le premier rôle; c'est par elle que l'homme, être doué de raison, se met en communication avec la vérité des idées. Mais, ainsi qu'il a été dit, l'âme, pour atteindre ce but, doit mettre en jeu toutes ses facultés ; l'entendement seul n'y suffit pas. Le désir de connaître, la volonté, le sentiment doivent y participer et concourir à l'œuvre commune. Dans la
notion même de la philosophie (p. 45, 64, 69), de la science véritable, l'amour s'ajoutant à la connaissance doit caractériser la sagesse humaine.
On a vu comment en obéissant aux lois de la pensée l'homme, par un effort successif de sa raison, peut s'élever, de degré en degré, jusqu'à l'idée suprême, le Bien, source de lumière et de vie (106, 128). Mais, à sa vue, l'âme ne reste pas impassible et indifférente. Elle se sent émue et attirée. L'attrait vif et puissant qu'elle éprouve, l'élan, qui la porte vers cet idéal, c'est l'amour. Le mouvement qui se produit en elle, c'est lu tendance à s'unir à l'objet aimable, non seulement pour le contempler, mais s'unir à lui, le posséder et en jouir, afin de trouver en lui son repos et sa félicité. Cette vertu d'attirer les âmes qu'exerce sur elles la vue des objets où apparaît l'essence éternelle et divine, n'est pas le privilège d'une seule de ces idées; toutes la possèdent. S'il en est une qui l'ait au plus haut degré, c'est l'idée du beau, l'objet à la fois « le plus manifeste et le plus aimable », comme il est dit dans le Phèdre, 550, D). Mais le beau lui-même qu'es t-il, sinon l'éclat ou la splendeur du bien? avec l'amour naît l'enthousiasme, qui est une sorte de délire [ibid.). Par là s'expliquent les autres sentiments qu'excite, dans l'âme humaine, la vue du beau et qui prennent des noms différents selon les divers objets où son idée apparaît et se rend visible.
Avant d'exposer la théorie de Platon, qui tient une si grande place dans l'histoire de la pensée humaine, il est bon d'en rappeler brièvement les antécédents, ce qui permettra de la mieux apprécier.
Ce mystérieux et universel problème de l'amour n'était pas nouveau pour l'esprit humain quand Platon entreprit de le traiter dans le sens de sa doctrine et selon sa méthode. La solution en était au fond des mythes les plus anciens. L'Amour y est donné comme étant le plus ancien des dieux ayant tiré le monde du chaos. Partout il joue un rôle considérable dans ces fables. Cette notion y était sous la forme qui leur est propre, symbolique ou énigmatique, c'est-à-dire obscure et voilée [Phil. anc.^ LI), avec la diversité de ses sens, plus ou
l'amour 193
moins difficiles à interpréter, quelquefois même contradictoires. D'autre part, ce que, d'un si grand fait, le spectacle de la nature et l'expérience journalière mettent sans cesse sous nos yeux, dans la vie réelle, se trouvait déposé dans des sentences, maximes ou proverbes appelés gnomes, par lesquels s'exprime, non sans justesse ni profondeur, le bon sens naïf de la sagesse populaire {ibid., LIX). I7art lui-même qui représente les idées sous des formes sensibles, plus transparentes que la réalité, est une sorte d'enseignement visible qui les fait entrer dans l'esprit par la porte des sens. On sait jusqu'à quel point, chez les Grecs, ce sujet avait inspiré les artistes. C'est à la poésie surtout, elle qui devance la science, qui offre à l'homme dans un tableau successif et animé, l'image idéalisée de sa vie entière, de ses intérêts, de ses idées, de ses passions, qu'il était donné de représenter celle-ci dans son développement complet, ses phases, ses conflits, etc. [ibid. , LX). De tout temps, l'amour fut le thème favori des poètes. Bien que sa place ne soit ni aussi grande ni la même chez les anciens que chez les modernes, l'amour, sous ses diverses formes, avec ses joies, ses souffrances, les malheurs et les tourments qu'il cause, apparaît partout dans les œuvres qu'inspire la muse la plus élevée et la plus légère. Homère, Hésiode, comme Anacréon, l'avaient chanté. Mais ni les récits épiques ni les accents lyriques, ni la mise en scène de cette ardente passion, si féconde en effets dramatiques, même avec les réflexions qui se mêlent à l'action dans la bouche des personnages, ne sauraient^ pas plus que les maximes et les sentences, tenir lieu d'une véritable théorie, abstraite, raisonnée et systématique. Celle-ci, la spéculation philosophique seule est capable de la donner.
La philosophie grecque, dans sa première période, n'y était pas restée tout à fait étrangère. Chacune de ses grandes écoles avait envisagé le problème à son point de vue, cosmologique ou physique, plutôt que par le côté anthropologique et moral.
Celui-ci du moins y apparaît peu. Les Pythagoriciens, les Éléates, Heraclite, Empédocle, Parménide, avaient émis des vues générales conformes à leur système et laissé des for-
mules devenues célèbres; mais aucun de ces philosophes n'avait embrassé le sujet dans son ensemble, ni essayé de le traiter en lui-même et pour lui-même, d'en faire l'objet d'une étude sérieuse et approfondie.
Socrate lui-même qui, pourtant, se disait expert en amour et n'avoir point d'autre science S n'avait, à Tappui de sa cîevise, émis aucune doctrine bien connue et précise qui put la justifier. Pour ce qui est des Sophistes, s'il est vrai, comme il est dit dans le Banquet (177, B), qu'ils eussent tout à fait omis d'en parler (ce qui n'est guère vraisemblable), même en traitant des objets les plus frivoles {Eloge du Sel, ibid.), on ne pouvait attendre d'eux que ce qui était selon leur esprit et leur méthode, quelque chose d'analogue aux discours d'apparat de Lysias, leur disciple, dont l'ironie de Socrate met à nu l'inconsistance superficielle et les contradictions {Phèdre^ 227, B).
Platon est le premier philosophe qui, méthodiquement et théoriquement, ait traité de l'Amour, en ait scruté la nature intime si complexe et si mystérieuse; il est le premier qui Tait étudié sous ses faces diverses et ait su remonter au principe. Son nom est resté attaché à la forme la plus élevée et la plus pure, qui répond à l'idéalité de son système.
Déjà indiquée dans le Phèdre^ le Lysis et en d'autres endroits {Philèbe, Timée^ Lois), la théorie platonicienne de l'amour est exposée tout entière dans le Banquet, auquel elle fournit son titre. Dans ce chef-d'œuvre, sont réunies les qualités les plus diverses de son génie, celles de l'artiste, du poète et du mythologue, comme du dialecticien philosophe. Elle est mise dans la bouche des personnages qui y prennent successivement la parole, et dont le dernier est Socrate, c'est-àdire Platon lui-même, de Socrate dont le portrait fait par Alcibiade et qui termine le dialogue, nous rend vivante, dans le contraste harmonisé de ses traits, une des figures les plus originales de l'antiquité classique. Diotime, la femme de Mantinée,
\. Bniu/uef. l", E : oùôsv ^r,{x\ a)>).o ÈTrldTasQai r, Ta èpwTtxa. Cf. T/iéarfrs, 128, B. (' Je ne sais rien, pour aiusi dire, si ce n'est une petite science, l'amour; mais dans ceUe science j'ose me vantor d'être plus profond que tous les hommes d'autrefois et d'à présent. '>
l'amour, ses effets 195
de qui Socrate dit avoir appris toute sa science de l'amour (201, D), qui l'a initié aux mystères [ibid.), est là pour personnifier ce que la tradition religieuse ajoute à la spéculation philosophique. Elle achève ce que celle-ci ne fait qu'entrevoir et ne saurait préciser. Quant à la pensée propre du philosophe, si Ton se reporte à la théorie générale, celle des idées, il est aisé de la reconnaître et de la dégager. Mais surtout, ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est le caractère, souvent signalé, de cette méthode, qui est, on le sait, non d'exclure, mais au contraire de concilier les opinions diverses ou même opposées qui sont mises en scène, et, après en avoir montré le côté faible ou l'insuffisance, de les unir dans une doctrine supérieure, dont le lien est le point principal de la théorie. Nulle part, moins que dans le Banquet, cette méthode n'est dissimulée et plus heureusement pratiquée.
Aussi ce qu'il y a de mieux à faire est d'extraire de chacun de ces discours, le contenu abrégé, en insistant particulièrement sur le dernier qui est le point essentiel de la théorie platonicienne, et en observant la gradation qui y est elle-même clairement marquée.
II. — 1° Ce qui frappe d'abord dans l'amour (dise, de Phèdre), c'est sa puissance, son action bienfaisante et universelle. Aussi, les poètes l'ont chanté, les théologiens en ont fait le plus ancien des Dieux. Les Dieux eux-mêmes sont soumJs à son empire. Rien de grand et de beau ne se fait sans l'amour. Il enflamme les courages et inspire les dévouements les plus subhmes. Ce n'est pas seulement Orphée descendant aux enfers pour en ramener Eurydice; ce sont aussi des femmes, Alceste qui meurt à la place de son mari. Achille et Patrocle fournissent d'autres exemples. L'amour, dit la fable, est le plus ancien et le plus puissant des Dieux, Tipsa-êuTaToçxalxDpt.wTaToç.
2" Un simple aperçu, et c'est encore la fable qui le fournit, fait distinguer en lui deux formes ou espèces qui répondent à deux espèces de beauté; car l'amour accompagne toujours la beauté et la beauté n'est pas sans l'amour : ojx so-t'.v àvs-j spwTo; 'AcppoSiTTjÇ. En lui-même l'amour n'est ni beau ni laid, il est beau ou laid selon son objet : beau, s'il est honnête.
laid, s'il est déshonnête. Il est honnête si c'est l'âme qui est son objet, laid si c'est du corps qu'il fait son idole. 11 y a deux Vénus, l'une, la Vénus populaire ou démotique, l'autre, la Vénus céleste, Tràvorj [jlov xal oùpàviov (180, E), comme la fable le reconnaît, l'une plus âgée, fille de Jupiter et sans mère, a|jLy,-r^,p ; l'autre qui suit le corps est plus jeune. De même aussi il y a deux amours, ol>6 spwTa, l'un l'amour du corps, l'autre l'amour de Vâme^ tF.ç 'i^-jy/jç. Ce qui est remarquable c'est que l'amour d'une belle âme lui reste fidèle toute sa vie, tandis que l'amour du corps s'affaiblit à mesure que lui-même vieillit et s'affaiblit. L'amour vicieux est passager; la beauté du corps est une fleur qui passe vite et se fane : la beauté de l'âme est durable et ne se flétrit jamais. Donc l'amour est beau si l'on aime selon les règles de l'honnêteté.
Pourquoi faut-il qu'à une si belle et si pure doctrine soient associés des images et des exemples en contraste avec elle et qui la déparent? Le vice antique, que Platon ailleurs flétrit et condamne,, y est donné comme la chose la plus naturelle et la plus honnête. Le moraliste a beau faire, même avec le correctif qui le transforme en amitié, son objet étant selon lui l'âme seule dont la beauté corporelle n'est que l'image ou l'emblème, le simple récit d'une passion semblable et les traits qui s'y mêlent nous choquent et nous révoltent.
Ainsi se continue ce parallèle dont Aristote lui-même s'est servi pour sa théorie de l'amitié [Eth. Nie, X et XI). De ces deux amours, l'un est libre, l'autre est esclave. Car la servitude volontaire où l'on s'engage pour la vertu est la liberté véritable. Ce n'est pas tout, l'amour doit donner la science et la vertu à celui qui s'y attache, qui aime et désire la sagesse. « Tant il est beau d'aimer pour la vertu. C'est le plus beau des amours. » (185, B.) Cet amour est celui de la Vénus céleste. Il est céleste lui-même. Il est utile aux Etats comme aux particuliers parce qu'il oblige l'amant et l'aimé à veiller sans cesse sur eux-mêmes et à se rendre véritablement vertueux. Tous les autres appartiennent à la Vénus populaire (ibitL).
Tout cela est bien socratique et platonicien. Mais il sera pour nous toujours très difficile d'accorder le fond avec la
l'amour, loi universelle 3^7
forme en conservant celle-ci et de rester dans les limites de Tamour purement platonique.
3° Mais c'est encore trop restreindre le rôle de l'amour et ses effets. Si on l'envisage d'une façon plus générale au point de vue de la science {Enjsimaque), il apparaît tel que l'ont considéré les anciens savants, physiciens ou médecins, L/amour y est donné comme la grande loi de l'univers^ phy" sique et moral. Ainsi en est-il aussi dans les anciens mystères orphiques, etc. L'amour y est V harmonie des contraires, Heraclite Tavait ainsi formulée : Tamitié et la discorde^ coiX'la xal epiç.
La même pensée était exprimée symboliquement dans la mythologie. Esculape, le dieu de la médecine et de la musique, en est la personnification, dans l'harmonie de l'arc et de la lyre, too-Tisp àppioviav toÇo'j xal Xupa^ [ibid,]. Dans Platon, cette conception prend une forme supérieure. C'est l'unité de Vidée qui, en se développant, se divise et retourne à elle-même, est ramenée à l'unité. Platon le dit : « Il y a nécessité d'une conciliation. Autrement tant que l'opposition subsiste entre les choses, elles ne peuvent s'accorder (/ô?^/.). » Les pythagoriciens déjà l'avaient aperçu. La triade pythagoricienne opère cette réunion [Phil. anc.). L^amour réalise cet accord des contraires : IpwTa xal 6|ji.6viav à)OvYiX(ov s-oivia-aTo (187, C). Ainsi s'explique sa puissance universelle. Cette puissance, qui partout se fait sentir dans la nature : en astronomie, en médecine, dans les arts, dans la divination, etc. Elle régit les actes humains, la vie humaine tout entière soit privée, soit publique. Là aussi règne la même loi et c'est ici surtout que la distinction des deux amours a son importance. Aussi l'éducation y est soumise. « L'éducateur y fera l'attention la plus grande. S'il est un habile artiste, il devra encourager l'amour légitime et céleste, celui de la Muse Uranie, » (Cf. Rép, , VII;L(?2>, II, VIL)
4° Mais cela ne donne pas encore le secret de l'amour, sui^ tout au point de vue physiologique ou anthropologique. En sondant son origine peut-être y réussira-t-on mieux. Cette origine, elle est racontée diversement par les poètes et les mythologues dans les fables inventées pour la symboliser.
Et cependant tous s'accordent sur un point, Yunité primitive du genre humain qui, s'étant divisée, cherche à se reconstituer. L'amour estje besoin^ retour à Tunité. L'amour nous ramène a notre unité primitive. Platon qui met cette exphcation dans la bouche à^ Aristojphane ^ pour se conformer à l'esprit et au procédé de son art, lui donne une forme burlesque : dans la fable de l'homme androgyne ^ il est aisé de reconnaître la pensée du philosophe.
L'unité primitive y est symbolisée. C'est la raison de l'universelle sympathie qu'éprouvent les uns pour les autres tous les membres de la grande famille humaine : 6 £poj; ejji'^jToç aXXrjlo'.ç àvOpwTîO'.ç. C'est celle aussi de l'amour proprement dit : de l'amour restreint, exclusif, borné à deux êtres, de l'amour sexuel, comme de l'amitié proprement dite. Il tend à faire de deux un seul, s-nLy^sipwv 7:oiy,a-at. sv sx ô-joiv (191, D). Car si le semblable cherche son semblable, c'est aussi le dissemblable. L'harmonie réside dans cette opposition ellemême ramenée à l'unité. L'amour a pour principe la tendance des êtres finis à chercher dans les êtres qui leur ressemblent le complément des qualités qui leur manquent.
La force ainsi s'unit à la faiblesse et à la douceur; l'énergie virile, à la grâce féminine; la raison s'allie au sentiment, etc. Le but poursuivi est toujours l'union de deux natures d'essence diverse bien qu'identiques, le désir de deux êtres différents et semblables, de se fondre ensemble, de ne faire qu'une personne de deux êtres réunis, àvT-, ouslv £va£lva!.(l92, E).
Platon emploie les expressions les plus fortes, depuis tant de fois reproduites par les morahstes (Aristote, Plutarque, Plotin, Montaigne, etc.).
Avec le fait en est aussi donnée la cause. Cette cause, c'est que, à l'origine, notre nature primitive, àpy aia cp-jo-t.;, était une et parfaite; c'est que nous étions un tout complet. « On donne le nom d'amour au désir ou à la poursuite de cet ancien état » (193, A).
5° Toutes ces explications, la tradition mythologique, le bon sens, la science même, l'opinion raisonnée les avaient émises. Le problème, en quelques-unes de ses faces, y est résolu, mais
l'amour, sa nature et son origine 199
non d'ane façon satisfaisante. Leur principal défaut, c'est de n'être pas vraiment philosophiques. L'absence de méthode dans la recherche s'y fait sentir; l'amour d'ailleurs y est considéré plutôt dans ses effets que dans sa nature véritable. Or, avant d'énumérerles avantages d'une chose, il faut savoir quelle est sa nature vraie et première, TrpwTov ouo-'.v (195, E), ou son essence, oùo-iav. D'où la nécessité de changer de méthode.
Avant de donner la parole à Socrate à qui revient cette tâche, Platon fait parler Agathon, le poète tragique, en l'honneur de qui la fête est donnée et qui y préside. Il représente Vopinion vraie, op8rj ooÇa, qui n'est pas encore la science, mais la devance et y prépare [supra^ 65). Ce qu'il peut faire est de marquer la transition, d'ouvrir la voie à un plus habile que lui, au vrai théoricien ou au philosophe. Lui, le poète inspiré, pour rester dans son rôle, en appellera encore à la mythologie, à la tradition, aux anciens discours. Mais la réflexion dont il est doué, lui fait déjà très bien remarquer qu'il y a contradiction dans ce qu'ont dit les autres avant lui.
L'amour, a-t-on dit, est le plus ancien des dieux. C'est le contraire qui est vrai. Est-il même un dieu? Ce qui est bien plus selon la vérité, c'est que l'amour est le plus jeune des dieux, qu'il se plaît dans la jeunesse; c'est qu'il s'attache à la beauté parce qu'il ne peut produire dans le désordre et la laideur; il est tendre et délicat, d'une essence subtile, il pénètre dans les cœurs. De même il est inoffensif, circonspect, bienveillant; il est juste, tempérant, fort, habile en expédients. Il est le lien des familles et des sociétés, le principe de la concorde et de la paix. Il inspire les poètes et les artistes; son but est la production dans la beauté, c'est de procurer aux êtres mortels une sorte d'immortalité terrestre.
Tout cela est d'une parfaite justesse; c'est tout ce qu'un poète bien inspiré peut dire; mais cela ne peut satisfaire un philosophe. Ce sont autant de faces diverses du sujet, des quahlés, les unes plus extérieures, les autres plus profondes, d'un même fait qui n'a pas livré son secret et dont le principe est à trouver et à définir, comme on doit savoir en déduire les conséquences et en tirer la conclusion.
III. — 6° L'explication dernière et définitive est réservée à la philosophie. La dialectique sera la vraie méthode. C'est à Socrate (Platon) qu'il appartient de trouver la vraie solution du problème.
Quelle est donc la vraie nature de l'amour? Il s'agit ici de l'amour tel que nous le connaissons en nous, non en Dieu, l'être parfait. La vérité est que Famour chez tout être fini, non parfait, est un besoin, qu'il provient d'un manque ou défaut, c'est-à-dire d'une imperfection sentie. Ainsi conçu, il se confond avec le désir, £7:t.Qu}jLia, lui-même né du besoin^ £v6£va. Il a pour objet ce qui doit le satisfaire, « la plénitude ou l'abondance ». Ce que l'être imparfait désire, c'est de posséder la perfection qui lui manque. En soi donc, l'amour n'est ni bon ni mauvais, ni immortel ni mortel ; mais il est le lien de deux termes qui se fuient et se rapprochent sans cesse, le fini et l'infini, la négation et l'affirmation, le néant et l'être. L'amour ainsi conçu est un intermédiaire ^ [jLSTaçù, entre \ imparfait et \q parfait) il est le lien qui les unit. C'est ce qu'explique très bien un autre mythe qui contredit le précédent. L'amour y est le fils de la Pauvreté^ irsv.a, et de -opo;, le Dieu de \ abondance. Lui-même est un demi-dieu, un démon, non un dieu. Dieu étant parfait n'a besoin de rien; parfait il est heureux. L'amour en général est « le désir de ce qui est bon et nous rend heureux. C'est là le grand et séduisant amour inné dans tous les cœurs, asyia-TOs t£ xal oolzph^ spcoç TiavTl. » (205.) L'amour tend au bonheur, il aspire à la félicité, c'est la soif de l'infini qui est le fond de l'amour chez tout être fini, qui aspire au parfait sentant son imperfection.
« La nature mortelle cherche, autant qu'il est en elle, à être immortelle, h ^yrl'ZT^ cpùo-iç 'Qr^'ztl xaTà to ouvaTOv àsi tî clva'. xal àOavaToç. » (207, D.)
Ainsi l'amour suppose à la fois ce qu'il a et ce qu'il n'a pas. La science en fournit un exemple. L'ignorant, s'il n'en avait aucune idée, ne la chercherait pas. Il a l'idée d'un bien qu'il n'a pas, mais que sa nature réclame, sans quoi il ne voudrait pas avoir ce qu'il ne possède qu'en partie. Sa demi-ignorance l'invile à chercher la vérité totale. L'aspiration au vrai suppose que déjà on le connaît. L'amour n'tjst pas sage, mais
l'amour et la. beauté divine 201
il est philosophe. La philosophie est l'amour de la sagesse. L'amour naît et périt pour renaître, vivre et mourir.
Quel est son objet? L'objet de l'amour, on l'a dit, c'est la génération par le corps et par l'esprit, la production dans la beauté^ tôxoç h xa);(o (206, B); caria beauté, c'est le signe de Tordre ; elle-même est harmonie. C'est : 1*^ la tendance à revivre par le corps dans des êtres semblables à nous; 2" à se perpétuer par l'esprit dans des œuvres dignes elles-mêmes de vivre ou d'être conservées. Ultérieurement et finalement, c'est le désir de V immortalité. Tout être mortel, autant qu'il est en lui, cherche à se la procurer. Les hommes la poursuivent sous des formes diverses selon la diversité de leurs facultés et de leurs caractères. Ceux-ci, qui veulent revivre par le corps, s'attachent à la beauté corporelle; d'autres préfèrent la beauté intellectuelle. Féconds par l'esprit, ils produisent la sagesse et la vertu.
Mais le vrai principe et la fin de l'amour, son objet véritable c'est la beauté absolue, la beauté éternelle ou divine. L'amour suit cette gradation. Les divers genres de beauté ne sont que des degrés pour y arriver. Ces degrés, Platon les marque et les décrit avec soin selon sa méthode, l"" C'est la beauté physique, celle des beaux corps ; mais celle-ci n'est pas dans une forme individuelle, elle est dans la forme générale qui s'offre en plusieurs individus, dépouillée de ses imperfections, purifiée de ses taches.
2^ De ce genre de beautés considérées dans leur type, non dans leur individualité, mais où déjà reluit l'idée du beau, l'esprit s'élève à la beauté de l'âme, qui se traduit et se manifeste par les beaux sentiments, les actions éclatantes, les belles œuvres où rayonne le génie, les actes où se fait admirer l'héroïsme, etc.
3** Au-dessus est le beau intellectuel, là où il s'agit vraiment des créations de l'esprit, dans leur plus haute générahté, la beauté des lois, des sciences, etc.
4° Mais toutes ces beautés elles-mêmes ne sont que des degrés et des formes par lesquels la raison, dans sa marche ascensionnelle, en vertu d'une dialectique naturelle, doit passer avant de parvenir à la beauté unique, celle qui est la vraie
JDeauté, la beauté suprême, dont celles-ci ne sont que des images, des reflets et des ombres. Indépendante des temps et des lieux, immuable et incréée, elle est la beauté dont toutes les autres dérivent, celle à laquelle elles aspirent à s'unir, dont l'union seule peut procurer la paix et la félicité. Socrate (Platon), ici, par la bouche de la femme inspirée qui l'a initié aux mystères de l'amour, adresse à la beauté divine une espèce d'hymne, partout cité et que tout le monde connaît. Nousmême ne pouvons nous dispenser d'en reproduire quelques paroles comme complément de cette imparfaite analyse \
Pour achever cette théorie, il y aurait à joindre ce que Platon dit ailleurs : 1^ dans le Phèdre , 241 de V enthousiasme que fait naître la vue du beau dans l'âme qui s'est élevée jusqu'à son idée; de l'espèce de délire^ [jLàv(.a, propre à l'amour et aux amants {ibid.)\ « des ailes de l'âme » qui la portent vers la région supérieure des idées {ibid.)\ de ce qui est plus figuré encore, « de l'attelage et des deux coursiers, du cocher qui les dirige » {ibid., 254), etc. 2° Dans le LijsiSy le sujet est V amitié et la définition répond à celle de l'amour, comme étant le désir de la perfection, etc. 3" Il y aurait
1. « Celui qui dans les mystères de l'amour s'est avancé jusqu'au point où nous en sommes par une contemplation progressive et bien conduite, parvenu au dernier degré de l'initiation, verra tout à coup apparaître à ses regards une beauté merveilleuse qui est la fin de tous ses travaux précédents : beauté éternelle, non engendrée et non périssable, exempte de décadence comme d'accroissement, qui n'est point belle dans telle partie et laide dans telle autre, belle seulement en un temps, dans tel lieu, sous tel rapport, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là, beauté qui n'a point de forme sensible.... Quand de ces beautés inférieures on s'est élevé par un amour bien entendu jusqu'à la beauté parfaite et qu'on commence à l'entrevoir, on n'est pas loin du but de l'amour. En effet, le vrai chemin de l'amour est de commencer par les beautés d'ici-bas et, les yeux attacliés sur la beauté suprême, de s'y élever sans cesse en passant, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances, jusqu'à ce que de connaissances en connaissances on arrive à la connaissance par excellence, qui n'a pour objet (jue le beau lui-même et qu'on finisse par le connaître tel qu'il est en soi. 0 mon cher Socrate, continue l'étrangère de Mantinêe, ce qui peut donner du prix à celte vie est le spectacle de la beauté éternelle. Auprès d'un tel spectacle que seraient l'or et la parure, etc.? Je le demande, quelle ne serait pas la destinée d'un mortel à qui il serait donné de contempler le beau dans sa pureté et sa simplicité, à qui il serait donné de voir face à face la beauté divine? « — Trad. Cousin.
Telle est la théorie platonicienne du Banquet. Le reste est un épilogue.
l'amour, la théorie platonicienne 203
aussi à citer d'autres passages du Philèbe^ des Lois^ de la République, du Phédo/i, où l'amour pur, l'amour vraiment platonique, inséparable de la vertu, est opposé à l'amour sensuel, cette passion intempérante et fougueuse dont l'objet est la volupté et qui engendre d'insatiables désirs. L'amour pur chez Platon, sans doute, est désintéressé, mais lié à un certain degré à l'attrait de la beauté physique. 4" On doit aussi mentionner ce qui est relatif à l'amour contre nature que Platon condamme sévèrement {Lois), quoiqu'il se conforme aux habitudes de son temps et lui emprunte ses comparaisons. 5° Enfin ce qui dans la partie psychologique concerne le 8'j{jLoç, ce principe des affections nobles et généreuses, ne serait pas à négliger dans cette théorie, l'amour ayant été donné par les moralistes comme le principe unique de toutes les passions (Bossuet, C. de D,, I, § 6; Malebr., Rech. de la Véi\, V, ix). On aura occasion ailleurs d'y revenir. Mieux vaut ici l'apprécier dans sa généralité et, à cet effet, la comparer à ce qui est le plus propre à en faire ressortir le mérite et l'insuffisance, à l'amour chrétien, dont la nature et les effets bien connus donnent un intérêt particulier à ce parallèle.
IV. — Un mérite plus haut démontré et, selon nous, trop souvent oublié, de cette théorie c'est d'avoir été la première en date dans l'ordre de la pensée spéculative ou philosophique.
A-t-elle été beaucoup dépassée? Ce qui est évident, c'est qu'elle est la source commune où tous les successeurs de Platon, platoniciens ou non-platoniciens, philosophes des diverses écoles, moralistes, théologiens, etc., ont puisé, souvent en se bornant à la reproduire et à la commenter, plus souvent encore en l'affaiblissant, l'altérant, la défigurant ou l'exagérant.
La partie empirique, cela va sans dire, a dû s'enrichir des observations de la science, etc. Au point de vue théorique, elle a pu se modifier dans le sens propre de chaque système. On ne voit pas toutefois que le fond essentiel ait varié. Elle reste la même dans ses points principaux, au moins pour l'idéalisme; ce qu'un court examen suffit à justifier.
1" L*amour, pour Platon, dans sa vraie nature, c'est le
désir de s'unir au divin, de participer au bonheur parfait qui n'existe que dans Dieu. Son origine est le besoin des âmes sorties de l'essence divine, de retrouver dans cette union avec Tètre parfait, la félicité dont il jouit et qui est un de ses attributs. L'amour ainsi conçu n'existe pas dans Dieu, auquel rien ne manque, puisqu'il est la perfection même. En Dieu, l'amour, c'est sa bonté qui lui fait créer des êtres semblables à lui et communiquer à ses créatures, autant qu'il est possible, à des degrés différents, quelques-unes de ses perfections. Dans celles-ci, c'est toujours l'aspiration au bonheur, la soif de l'infini qui partout cherche à s'apaiser et se satisfaire, mais qui ne trouve cet apaisement que dans l'union complète avec celui qui est la source de tout bien comme il est la beauté et la bonté absolues.
Sauf le matérialisme, qui est aussi l'athéisme, on ne voit pas trop ce que, je ne dis pas le spiritualisme chrétien, dont le dogme est identique, mais l'idéalisme de toutes les écoles qui se sont succédé dans la philosophie ancienne et moderne, a trouvé à redire à cette conception dans cette généralité. De même le mysticisme et le panthéisme ont pu exagérer; mais l'idée principale et fondamentale n'a pas été sérieusement attaquée ni remplacée.
Lui-même Epicure n'admet-il pas un idéal de bonheur parfait dans la conception de ses dieux, et cela pour répondre à ridée et à la croyance communes? (Voir, dans Diogène Laërce, la lettre à Ménécée).
Un des grands mérites de Platon, selon nous, c'est précisément d'être resté dans les limites d'un idéalisme sage et modéré, où le principe peut seulement être accepté de la raison et du bon sens. L'union en effet, chez lui, ne va pas jusqu'à l'identification complète de l'un des" lérmes "dans l'autre, au point de s'y perdre ou de s'anéantir. Encore moins sa dialectique, malgré sa tendance abstraite, le conduit-elle jusqu'à ce degré de perfection chimérique où les deux termes s'absorbent dans l'unilé d'un principe soi-disant supérieur, lui-même sans conscience ni personnalité. On ne voit pas que Platon (je ne dis pas ses successeurs) ait donné dans cet excès, ce qui est l'inévitable écueil du panthéisme ou d'un mysti-