LE MONDE; LA CRÉATION
au f a tti 771 aniique ni à la Némésis, à la Dicé, le Dieu suprême, qui, loin de créer, détruit ^ » {Gesch. de7' Phil.)
Mais, si le passage est ainsi trouvé, de l'idéal au réel, de Dieu au monde, de l'invisible au visible, bien des difficultés subsistent qui rendent la pensée de Platon peu claire et insuffisante surtout pour les modernes.
D'abord, il ne s'agit pas ici de c7^éation au sens propre; Dieu est cause sans doute. Mais comment cette cause agitelle? comment se conçoit l'action divine? Celle-ci, suivant Platon, opère au moyen des idées. Mais comment du lieu intelligible où elles habitent, de l'entendement divin, le Xoyoç, les idées passent-elles dans le monde réel, pour ellesmêmes s'y réaliser? La dialectique ne nous l'a pas appris; la physique l'explique encore moins. Il n'y a aucune déduction possible (voyez Zeller). Les idées sont absolues, éternelles, indépendantes, simples et séparées, ywp'.o-Tal. Gomment, sans perdre leur pureté, conservent-elles leur immutabilité, leur simplicité en s'introduisant dans le monde sensible? Gela reste un mystère. La pensée de Platon sans doute est formelle. Seulement, à la prendre en ce qu'il dit, les difficultés s'accroissent; on ne voit pas à quel titre, ni comment on sort de la sphère idéale. Reste toujours en effet que l'idée, c'est \êt7'e. Tout ce qui n'est pas l'idée est le 7ion-êi7'e. Gomment le nonêtre devient-il l'être, au moins son reflet, son image ? Gomment acquiert-il un certain degré d'être ou d'existence réelle, qui devient de plus en plus grande à mesure que l'on s'avance dans la création, ou que l'on gravit l'échelle des êtres créés? Gomment la négation y devient-elle Taffirmation-?
Gomment en sort-elle et y rentre-t-elle? Encore une fois, là est le mystère et il reste tel.
Le problème est toujours de savoir comment le monde de
1. L'observation est juste, mais l'idée hégélienne qui, dans son mouvement dialectique, nous fait assister au spectacle de la destruction incessante, aussi bien qu'au renouvellement des êtres, n'est-elle pas un autre fatum substitué à la Némésis antique?
2. M. Fouillée fait ici de louables eiTorts pour l'expliquer (liv. II, ch. i). On ne voit pas qu'il y réussisse. Son explication ingénieuse, trop dogmatique et subtile, manque de clarté. Le Parménide est-il un guide bien sûr? La langue dont il se sert : détermination, évolution, etc., n'est plus de Platon; et rappelle de nouveaux systèmes.
la réalité visible est engendré de cet idéal invisible qui lui sert de modèle. Est-ce un développement? un perfectionnement ou une chute? Est-ce une simple manifestation? Si le réel vient de l'idéal, s'il est sa détermination, on ne voit pas comment cette détermination s'opère, ni même sa nécessité. Y a-t-il évolution ou simple émanationl ou bien, ce que semble indiquer le terme de bonté, où l'amour est implicite, est-ce par un acte libre de la volonté divine que le monde a été créé? Sur ce point capital, qui engendrera plus tard tant et de si hautes disputes, le système est muet. Uimmanence des idées au sein du monde sensible (Spinoza, Hegel, Teichmiiller), telle que l'entendent les modernes, ne peut s'admettre de Platon. Ce serait un contresens là où le réel est une ombre, un reflet de l'idée [Rép., VI; Phédon), La matière vient encore compliquer le problème [infrd). On a beau soutenir (Fouillée) que le passage est dans la nature même de l'idée et dans le rapport des idées entre elles. C'est précisément ce qui est à prouver. L'idée, dit-on, est à la fois une et multiple; elle ne conserve pas son immobilité. « Elle s'épanche, s'épanouit, se développe. De plus, les idées se distinguent entre elles et s'ordonnent. Elles rentrent les unes dans les autres et dans l'unité suprême qui les comprend toutes et d'où elles dérivent. » {Ibid.)
Au fond, cela n'explique rien. C'est masquer le problème sans le résoudre. Et même l'amour y étant ajouté, avec sa fécondité, n'y suffit pas; Aristote est ici peut-être trop sévère pour son maître {Mét.^ XIV); mais ses objections subsistent. Lui-même a-t-il donné la solution?
11 vaut mieux avouer qu'il y a là une lacune dans le système. L'idée même conçue comme vivante dans son principe, le Bien, exphque-t-elle la création? La tendance platonicienne n'est-elle pas de tout sacrifier à l'idée? C'est là ce qui a nécessité un progrès et de nouveaux essais. Platon qui voit luimême la difficulté, l'élude. Imitation, participation, commu^ nication, présence^ ces mots ne remplissent pas le vide, c'est le grand écueil de l'idéalisme que ce passage de V idéal au réel, l'éternelle antinomie de V infini ai du fini léguée aux systèmes postérieurs.