‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 68 sur 168 · LE MONDE; SA FORMATION · texte numérisé non relu

LE MONDE; SA FORMATION

Les expressions dont il se sert sont ici d'une force singulière. Pour le reste, parlant du contingent ou du devenir^ il hésite ou il se contente du vraisemblable. Mais ce qui est stable demande des expressions constantes et immuables qui, autant que possible, ne puissent être ni réfutées ni ébranlées : Ce que l'être est au devenir la vérité l'est à la vraisemblance (493).

Suivent les conséquences : la première est Vimité de l'œuvre totale.

De l'unité du modèle suit l'unité du monde. Platon l'appelle l'animal dont les autres animaux intelligibles (les idées) sont sortis, de même que le monde comprend tous les êtres visibles. « Ainsi Dieu, voulant rendre le monde semblable au plus beau et au plus parfait des êtres intelligibles, en forma un animal visible, unique. Il n'a fait ni deux mondes ni une infinité, il n'a produit que le seul ciel qui est et sera unique. »

La seconde est relative à la durée, La création s'accomplit dans le temps et son existence est temporelle. Le monde ne peut-être éternel; mais en cela comme en tout il imite son modèle, dans sa durée mobile, l'éternité immobile. D'où la définition du temps donnée par Platon, sur laquelle on reviendra plus loin.

Un autre point plus difficile à expliquer est Vâme du monde ^ ainsi que le rôle que Platon lui donne dans sa genèse. Ce qui est clair, c'est que Platon a besoin d'un intermédiaire entre les idées et les êtres du monde sensible, et cela afin de les animer et vivifier, afin de répandre partout la vie, avec l'ordre et la régularité dans la nature. Vdme est cet intermédiaire. Elle-même ici est créée, bien qu'ailleurs les âmes soient dites éternelles {Phèdre, Phédon).

Qu'est-elle? et quel est son rapport avec les idées? nouveau problème plein d'obscurité, et qui plane sur tout le système.

L'âme, c'est le principe de la vie des. êtres, il n'y a pas de vie sans elle. Mais elle-même diff'ère-t-elle des idées? Gomment l'âme du monde sort-elle de Dieu? Est-ce par émanation, production, génération, participation? Platon ne le dit qas.

A côté de l'âme universelle il y a les âmes particulières nées de la première. Dans quel rapport sont-elles avec elle? Gomment en dérivent-elles? Les âmes en sortent ou sont engendrées de l'âme universelle et voilà tout. Platon ne s'explique bien que sur la nature et la dignité de l'âme, sur sa composition, sa supériorité vis-à-vis du corps et son antériorité. 11 le fait en termes en un sens très clairs et très énergiques.

« Dieu ne la fit pas la dernière : Dieu fit l'âme plus respectable que le corps et par son âge et par sa vertu, comme étant sa maîtresse et faite pour lui commander. » Quant à sa composition, Platon l'explique par une théorie métaphysique qui laisse beaucoup à désirer et qu'Aristote déclare en dehors du système {de Anima). Pour le reste, il a recours à une explication mathématique arbitraire et à peu près inintelligible, celle des cercles de l'âme.

Métaphysiquement l'âme se compose de trois principes, 1** \ essence indivisible ou identique, du même, TajTov; 2° l'essence divisible et variable, 8àT£pov, de l'autre; 3" l'essence du même et de l'autre. Faut-il entendre les trois principes, qui plus tard seront dans l'âme humaine? « Il les mélangea en une seule espèce et en fît un tout; puis il divisa le tout en autant de parties qu'il le fallait. Même laconisme. Ici commence la théorie mathématique d'abord arithmétique, puis géométrique des cercles de l'âme, du même et de l'autre. On y trouve la progression et les principales lois du monde astronomique et musical. Tout cela emprunté aux Pythagoriciens n'a pas pour nous un véritable intérêt ^ L'âme humaine et ses facultés, voilà ce qui, à un haut degré, doit nous intéresser.

Mais un point à remarquer, c'est le rapport de l'âme au corps ou au monde corporel. Ce rapport, Platon le conçoit à l'inverse de l'opinion commune. Le corps est enfermé dans l'âme, non l'âme dans le corps. Non seulement par là de l'âme est exprimée l'ubiquité, mais sa vraie fonction, qui est d'être le lien de toutes les parties de l'organisme, comme elle est le centre, le principe de la vie du tout, qui l'anime en toutes ses

1, Voir l'application assez plausible, mais pour nous conjecturale, qu'a donnée M. Zeller.

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parties. Elle Tenveloppe, le maintient et le conserve comme elle dirige ses mouvements. Elle assure au monde une vie sans fin. « Invisible, elle préside à tous ses mouvements. Participant de la raison et de Tharmonie des êtres intelligibles qui existent toujours, elle fut la meilleure des choses produites par le meilleur des êtres. »

Quand le suprême ordonnateur eut achevé à son gré la composition de Cdme^ il construisit au dedans d'elle le monde corporel et les unit tous deux en plaçant le milieu de l'un sur le milieu de l'autre. Quant à l'âme s'étendant partout dans le Ciel, du centre aux extrémités, l'enveloppant en cercle extérieurement en tournant sur elle-même, elle commença divinement une vie sans fin et sagement ordonnée pour toute la suite des temps. Le corps du Ciel devint visible, mais l'âme demeura invisible et participant à la raison et à l'harmonie des êtres intelligibles qui existent toujours elle fut la meilleure des choses produites par le meilleur des êtres.

Le Timée se termine ainsi : « Voilà comment a été produit ce monde qui comprend tous les animaux mortels et immortels et qui en est rempli, cet animal visible dans lequel tous les animaux visibles sont enfermés, ce Dieu sensible, image de l'inteUigible, ce Dieu très grand, très bon, très beau et très parfait, ce ciel, un et unique. » (Tim., 91, G.)

Le monde a été formé dans le temps\ mais qu'est-ce que le temps? Platon, qui le distingue de l'éternité, le confond avec le monde. Il naît et périt avec lui, se continue avec lui, se divise de même en passé, présent et avenir. Il est mesuré et réglé par le nombre.

Le passage, dont le début rappelle la Genèse, quoique bien •connu, mérite d'être cité : « Lorsque le père du monde vit l'être qu'il avait produit à l'image des dieux éternels, se mouvoir et vivre, il fut ravi d'admiration et, dans sa joie, il songea à le rendre encore plus semblable à son modèle. Comme celui-ci était un animal éternel, il résolut de donner cette perfection à l'univers autant que cela est possible. Or la nature de l'animal en soi, l'exemplaire éternel, se trouvant être éternelle, il n'élait pas possible de l'attribuer •complètement à l'animal qui avait été produit (l'univers

visible). Il entreprend de faire alors une image mobile de rélernité; elxova x^vr^Tov Ttva alwvoç et, en même temps qu'il dispose tout avec ordre dans le ciel et que l'éternité demeure dans son unité, il en crée l'image éternelle, mais soumise dans sa marche au nombre, que nous avons appelée le temps. Car les jours, les nuits, les mois et les années n'existent pas avant le ciel et ce fut en le formant que Dieu leur donna naissance. Ce sont des parties du temps; et le passé et le futur sont des formes du temps que nous appliquons sans réflexion et sans fondement à l'être éternel. »

Le temps naquit donc avec le ciel, afin que, nés ensemble, ils périssent ensemble, s'ils sont destinés à périr un jour; et il fut fait à l'image de la nature éternelle afin qu'il lui ressemblât le plus possible. Le modèle est durant toute l'éternité, tandis que le monde a été et sera jusqu'à la fin pendant toute la durée du temps (506).

Cette fin, qui semble assigner au monde une durée infinie, cependant le limite à la durée finie.

Dans le passage plus haut cité, avec le motif est compris déjà le but de la création. Ce but est de produire un monde qui soit Vimage de Dieu et où se reflètent les perfections divines. Sans revenir sur ce qui précède, nous ferons remarquer que le beau y est toujours confondu avec le bien. Le monde est l'œuvre la plus excellente et aussi la plus belle. « La meilleure des choses est aussi la plus belle. » C'est toujours l'ordre qui en est le principe. Trouvant les choses dans une agitation sans règle et désordonnée, il les fait passer delà confusion à l'ordre, jugeant que c'était tout à fait préférable. »

En conséquence de cette réflexion il met l'intelligence dans une àme, l'âme dans un corps et organise l'univers de manière à en faire un ouvrage qui fut par sa nature même d'une beauté et d'une bonté parfaites, otl xà).)via-:ov v.y\ v.o.'z^l ^UTLV àp'lo-TOv T£ spyov...

Ainsi est donné, disons-nous, à la fois avec le motif le but de la création. Le motif est la bonté, le but le bien et le beau qui doivent s'y réaliser. C'est de communiquer au monde et aux êtres qu'il renferme quelque chose de la perfection de l'être bon et qui a en lui son modèle, de le rendre semblable à lui

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