CHAPITRE III
l'homme. ANTHROPOLOGIE
Anthropologie.
L'homme, sa place dans la création. ^ — L'homme, âme et corps. — Le corps façonné pour l'âme. — Le corps humain. — Sa structure générale et particulière. — Sa forme totale et ses principaux organes. — La tête, le tronc, les membres. — La station droite. — Les sens : la vue et l'ouïe. La voix et la parole, la musique et le chant musical, — Les autres sens. — L'âme marquée dans les divisions du corps. — Localisation de ses facultés. — Influence du physique sur le moral. — Les maladies: leur cause générale.
— Leurs remèdes. — Hygiène et gymnastique. — Médecine. — Appendice.
— Les sexes. — La femme; les animaux.
L'homme, dans la pensée de Platon, doit être considéré comme le but et le centre de la création terrestre. De l'homme selon lui procèdent tous les autres êtres animés et inanimés. A rinverse de l'opinion commune qui, pour arriver à lui, suit une marche ascendante, eux, au contraire, les êtres inférieurs sont formés par dégradation du type huuiain qui leur a servi de modèle. Socrate s'était contenté d'assigner à l'être humain le premier rang dans la création. Platon va plus loin, sa genèse nous montre l'homme comme une sorte d'abrégé de la création entière, le petit monde dans le grand, le microcosme dans le macrocosme. Il est aisé de voir du reste que , l'auteur du Timée attache à cette partie de son sujet une importance toute spéciale et qu'il s'y étend le plus volontiers. ■
La partie descriptive du Timée (44-48), à ce point de vue, : offre un intérêt tout spécial, ce qui nous oblige à y insister. \
Arrivé à l'homme, c'est avec un soin particulier qu'il étudie la forme du corps humain, sa structure générale, la nature et la destination spéciale de ses principaux organes, leur corrélation, etc. Gomme chez le physicien, le métaphysicien, encore plus le moraliste, se révèlent dans le naturaliste. Si ce qui est conforme à la science d'alors, ou lui est emprunté, nous paraît peu de chose, on ne peut nier, qu'au point de vue où il se place et où il est plus original, l'idée a priori du système ne suggère à l'auteur plus d'une conception heureuse, que la science actuelle la plus sévère accueille ou ne dément pas. On est forcé de reconnaître qu'il a plus d'une fois rencontré juste. Plusieurs naturahstes philosophes (Blumenbach, Schubert, Goethe) n'ont pas hésité à lui en faire honneur.
Dans la façon toute mythique ou symbolique dont est annoncée l'apparition de l'homme sur la terre, est manifeste déjà l'intention de faire ressortir la supériorité de sa nature et sa dignité comme un être à part qui s'élève au-dessus des autres êtres et forme une espèce particulière. « Les âmes semées dans le temps devaient produire l'animal religieux^ Gsoa-sêso-TaTOv » (42, A), etc.
G'est par ce caractère distinctif que Thomme se définit : la notion que seul il a et qui lui est innée, de la divinité, sa participation directe et réfléchie aux idées.
Toutefois, dans ce récit symbolique, l'homme n'est pas l'ouvrage direct de Dieu. Le soin de le former est confié aux dieux inférieurs [supra). Seulement le Dieu suprême leur fait des recommandations toutes spéciales de donner à l'âme et au corps toute la perfection possible.
De ces détails conçus dans le même esprit, ce qui suit, pour nous mérite seul d'être signalé.
L'homme est dme et corps \ mais, dans ce tout, Tàme domine, elle est la partie maîtresse, le principe et le but; lui, le corps n'est que Vinstrumcnt ou le moyen. Tout se fait et s'organise en vue d'elle. Un premier aspect nous montre le corps répondant aux trois parties de Tâme : la tête, le tronc et les membres. En la tête, de forme sphérique, pour imiter la forme ronde de l'univers, loge la partie divine ou supé-
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rieure, la pensée. Le corps entier est le serviteur de l'âme. Les membres étendus et flexibles, aptes à tous les mouvements, lui servent à exécuter tous ses actes. La raison de cette structure, c'est que ce qu'il y a de plus sacré en nous est placé au point le plus élevé.
La station droite, comme attribut distinctif de l'homme, est en rapport avec son origine et sa destination. En vertu de sa parenté céleste, elle nous élève de terre comme étant des plantes, non de la terre, mais du ciel, w; ov-ca; cpuTov oùx lyvctov hXX o'jphioy (90, A). Suspendant la tête, etc., la divinité dresse vers le ciel le corps entier, op^o^ Tiàv to o-wfjia \
Cette description continue dans le même sens téléologlque , « Pour tous ces motifs, les bras, les jambes, s'ajoutent au corps. Les parties antérieures sont les plus nobles, plus dignes de commander que les postérieures. Notre marche s'exécute en avant, le visage tourné de ce côté auquel sont attachés les organes de la vie intellectuelle ou de la prévoyance, la vue en particulier. En avant sont placés les yeux porteurs de la lumière. »
Tout cela, vraiment platonicien et idéaliste, ne conserve pas moins sa valeur physiognomonique au point de vue de la science positive. Partout la subordination des causes physiques aux causes finales y est observée; c'est le principe de toute cette méthode.
Dans la description des sens^ dans la manière surtout dont Platon fait ressortir la supériorité et les avantages de la vue et de Vouïe^ les deux sens affectés à l'exercice de l'intelligence, on reconnaît le caractère spéculatif et moral de toute cette philosophie de la Nature.
« La vue, cet organe de l'intelligence, nous ouvre la connaissance de l'univers; sans elle, nous n'aurions vu ni les astres, ni le soleil, ni le ciel, les jours et les nuits. Les années se succédant sous nos yeux nous ont fourni le nombre, nous ont donné l'idée du temps et le désir de rechercher la nature
\. Ovide semble avoir traduit Platon :
Os homini sublime dédit cœlumque tueri Jussil, et ereçtos ad sidéra toUere vultus.
de l'univers, d'où est née pour nous cette philosophie, le plus grand bien que la race mortelle ait reçu de la libéralité des dieux. » (47, B.)
Mais où le vrai disciple de Socrate, Platon lui-même tout entier, se révèle, c'est dans ce qui suit, sur le monde et ses lois. Le monde, pour lui, la nature extérieure, qu'est-il? un reflet de la pensée divine, une image de V exemplaire divin, la manifestation des idées. Les lois de l'univers physique sont les mêmes lois, le reflet d'autres lois que l'esprit humain porte en lui-même. Et l'homme doit apprendre par la contemplation de ces mêmes lois à se gouverner lui-même.
Le passage est trop significatif pour ne devoir pas être cité^
A \ouie et à la voix sont assignées de même leurs fonctions. Vouie est le sens de l'harmonie par où pénètrent dans l'âme le nombre, le rythme, Xliarmonie. Grec et Pythagoricien, Platon n'en pouvait parler autrement. Mais encore ici ce qui le distingue, c'est le sens moral qui se révèle et qui prime le reste. Le rôle de la musique., dans la politique et l'éducation, y est expliqué et tracé d'avance dans ces mots où le rapport de la parole et de la voix avec \ouie est également marqué comme ayant toujours pour cause la fin morale.
« Quant à la voix et à Vouïe, nous dirons encore que c'est pour la même fin et d'après les mêmes motifs que les dieux nous les ont données. Car la parole est faite pour la même fin que la vue et contribue puissamment à l'atteindre. Et le chant musical, qui a bien aussi son utilité, a été donné à l'ouïe à cause de ï harmonie. Or Y harmonie avant des révolutions semblables aux révolutions de l'âme qui est en nous ne paraît point, à l'homme qui s'adonne sagement au commerce des Muses, avoir pour toute utilité, comme on le pense maintenant, un plaisir déraisonnable, o-jx hS rfioyr^^ oLloyov. Mais c'est pour réduire la révolution de notre âme à Tordre et à
1. « La vraie cause pour laquelle Dieu a inventé la vue et nous l'a donnée, c'est afin que, contemplant dans les cieux les révolutions de l'iatelligence, nous puissons nous en servir pour les révolutions inlérieures de notre pensée, qui sont de même nature (|ue celles de l'Ame du monde, mais troublées, tandis que celles-ci ne peuvent l'être; et afin qu'instruits, ainsi élevés à la participation de la rectitude naturelle, de la raison et imitant les révolutions, devenues exemptes de toute aberration, nous pussions faire passer les nôtres de leurs erreurs à la régularité. » (Ibid.)
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l'accord avec elle-même, qu'elle nous a été donnée comme un puissant secours des Muses. Le rythme nous a été donné par elles pour la même fin, comme un moyen de régler ces manières dépourvues de mesure et de grâce que se forment la plupart des hommes. » — La vraie musique ^ c'est l'accord de l'àme avec elle-même, l'harmonie intérieure, selon le pythagorisme : le seciim mens ipsa consonans, comme diront les Stoïciens.
Nous ne poursuivons pas cette description du corps humain où le but constant est de montrer le lien étroit qui unit les deux parties de l'homme et la subordination de l'une à l'autre. Le supérieur y explique l'inférieur. C'est l'âme qui sert à marquer les divisions du corps par ses facultés. L'âme se divise en deux parties : l'une divine ou raisonnable, voO>;, Tvoyoç, l'autre, mortelle, l'irrationnelle, à).oYoç. Celle-ci se subdivise en deux parties : le Gujaoç, l'appétit noble, et l'appétit sensuel, le to £Tri9ujjLyjTt.x6v. Le corps se divise de même et ces facultés s'y localisent. La tête reçoit la semence divine; ronde de toutes parts elle contient la cervelle^ £yx£cpà).ov, logée dans le crâne^ qui est une sphère osseuse. Les fonctions de la vie intellectuelle et morale sont dans la tête^ comme tout ce qui est intellectuel, la bouche^ la langue et les lèvres. « Le langage, le ruisseau de paroles, qui coule des lèvres pour le service de la sagesse, est le plus beau et le meilleur des ruisseaux. »
Entre la tête et le corps, le couîovmQ une espèce d'isthme qui les sépare. La tête, citadelle de l'âme, devait être distincte et séparée afin que, logeant la partie divine, elle fût plus éloignée des parties inférieures; l'une, le 9'jjjlo;, plus noble a pour siège le cœur\ l'autre, affectée aux appétits sensuels, est logée plus bas dans la région au-dessous du diaphragme, hurles organes de la vie physique, le poumon, le foie, les artères et les veines, leurs fonctions, la respiration, la circulation, etc., le tout, emprunté sans doute à Hippocrate, n'a pour nous que peu d'intérêt et doit être renvoyé à l'histoire des sciences.
Ce qui est dit des maladies doit nous intéresser davantage. Cette nosographie contient deux parties, les maladies du corps et celles de l'âme. La cause générale des maladies du corps
d'accord avec le système est celle-ci. La santé pour l'àme et pour le corps, c'est X équilibre ^ la mesure et la proportion gardées, Vordre des parties et des fonctions du corps, Vharmonie en un mot (cf. Rép.^ II). — La maladie est le contraire, la rupture de cet équilibre soit dans le corps entier, soit dans l'une de ses parties. Quand elle y entre, c'est toujours par excès ou par défaut, parce que l'ordre est troublé ou interverti. Le dérangement, les transpositions, dans la composition primaire et secondaire, le mélange des humeurs, etc., telle est la vraie cause de toute maladie. — Tout cela plus ou moins emprunté à Hippocrate (cité ailleurs, Gorgias, Protagoras^ Phèdre) ou à d'autres, n'est pas moins conforme à l'esprit platonicien.
Le principe est le même pour les maladies de l'âme : le trouble, le dérangement des facultés. La morale le dira. Mais ici dans la Physique (cela est à remarquer), c'est de Tunion de l'àme avec le corps que proviennent les maladies de l'âme.
Platon spiritualiste fait, ici, une part énorme au physique. La source commune des maladies de l'âme, pour lui, c'est l'état des organes, et les influences extérieures. On s'étonnera de le voir accorder une telle prépondérance au corps; sa doctrine sur ce point est presque d'accord avec les doctrines matérialistes. Mais ce n'est pas chez lui contradiction. L ame humaine n'est pas l'âme divine, un esprit pur. Composée de deux natures, elle est formée de deux éléments, du même et de Vautre^ tSutov xal Gaxcpov.
L'âme participe de la raison. Par là sa nature est divine, sa destination est de connaître l'éternel et le divin. Faite pour la vie pure et sainte, pour la contemplation du monde idéal, elle n'est pas moins unie à un corps. Celui-ci, matériel et mortel, la pénètre de ses influences, l'asservit, la trouble, lui fait conmiettre des actes contraires à sa nature. En vue de la perfection et de l'immutabilité des espèces, les âmes sont enfermées dans les limites de l'univers. En tant qu'elle est unie à un corps. Pâme subit ses changements et ses vicissitudes. Elle participe de ses états, vit de la vie sensible; elle reçoit du corps toutes ses impressions et ses désirs; elle ne peut se conserver dans sa pureté primitive. Tombée du ciel sur la terre, de l'idéal dans
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le réel, elle est assujettie à toutes les conditions de l'existence mortelle et passagère d'ici-bas. L'âme sans doute régit et contient le corps; mais lui aussi agit sur elle, Taffecle, l'appesantit, la domine, l'entraîne vers la région basse des sens et lui fait oublier sa céleste origine (voyez Phèdre),
C'est ainsi que s'explique toute cette partie de la physique de Platon sur les rapports du physique et du moral, en particulier sur la maladie.
Bref, si \dme est malade, la cause en est dans le corps. « Ayant une âme malade et insensée par la faute du corps, voo-oua-av xal àcspova 'jizkt 'zoù a-to|jLàTOç T'/^v '|uyTjV »
Aussi est-elle fausse l'opinion qui prétend que l'homme est volontairement mauvais, wç Ixwv xaxo;, il est malade. Les vices sont les maladies de l'âme. Ses fautes sont involontaires et un effet de sa mauvaise éducation; c'est parce qu'il y a vice dans la constitution du corps. Ceci reviendra à propos du libre arbitre [infra).
Proposition excessive, qui a fait nier le libre arbitre, mais que semble corriger celle-ci : ni l'âme sans le corps ni le corps sans Tàme, [atqts t-^v 'h^jy-qy avsu arùj^oLzoç, xivslv, uiy^ts a-a)|jLa àvsu ^'jyr,; (98, B). Elle affirme seulement V union nécessaire.
Quant aux moyens de conserver ou de rétablir la santé du corps ou de l'esprit, tout l'esprit de la médecine comme de Vhygiène platonicienne est dans ce principe, lié à tout le système : La santé, comme la beauté, la bonté, c'est la mesure, la proportion, l'équihbre entre les parties comme dans le tout. Deux moyens sont propres à les maintenir ou à les rétablir dans l'état normal, la gymnastique et la musique. On les retrouvera comme bases de l'éducation.
Pour ce qui est du corps, les préceptes sont simples. La meilleure manière de purger le corps et de lui donner une bonne constitution, ce sont : 1'' les exercices gymnastiques, 2*^ un balancement modéré, 3° ne jamais recourir sans nécessité a la purgation par les drogues et les médicaments; ne pas déranger par des remèdes l'ordre des parties et des fonctions, etc. Surtout que les trois âmes remplissent leurs fonctions spéciales dans leur harmonie.
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Cette médecine, plus négative que positive, se termine par un précepte qui résume l'ensemble.
« En voilà assez sur l'animal composé de corps et d'âme et sur la partie corporelle ainsi que sur la manière de le gouverner et de se gouverner soi-même pour mener un genre de vie conforme à la raison autant que possible. Disposer d'abord la partie qui doit gouverner afm qu'elle soit aussi bonne et aussi parfaite que possible, dq SuvaTOv ot». xaD.r.a-TOv xa», àp',TTOV.
Avec ce qui est dit de l'homme, la discussion est terminée. Cependant comme une sorte d'épilogue Platon ajoute quelques mots pour nous dire comment se sont formés d'abord les deux sexes, puis les autres animaux, La marche qu'il suit est descendante : les transformations sont des dégradations du type humain qui est le modèle. Ainsi des hommes lâches se sont formés les femmes^ puis viennent les oiseaux, les quadrupèdes, les animaux terrestres, les poissons.
Ici Platon se joue selon sa manière habituelle quand le vraisemblable lui-môme l'abandonne et que la licence permise aux poètes remplace chez lui le sérieux. Exemple, ce qu'il dit des quadrupèdes: « formés de l'espèce supérieure, les yeux fixés vers la terre, ils ne s'occupent pas du tout de philosophie et ne considèrent jamais la nature céleste ».
Pourquoi les autres ont-ils plus de quatre pieds, c'est qu'il faut plus de supports à ceux qui sont plus stupides. Les poissons ont la tète allongée et toutes sortes de formes. Les autres rampent, comme le serpent. Le quatrième genre est formé des hommes les plus ignorants de tous, non dignes de respirer un fluide pur, puisque par négligence leur vie entière est devenue impure.
Laissons ces jeux de l'imagination du philosophe, pour revenir au point de départ, à la pensée principale : le lien de toute cette physique de Platon avec sa morale. Elle est partout, mais nulle part mieux marquée que dans les paroles suivantes :
« Ainsi quand un homme s'est adonné aux appétits sensuels et aux emportements des passions violentes, un tel homme doit autant que possible devenir mortel, puisqu'il a tellement accru cette partie de lui-même. Au contraire, celui qui a dirigé
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tous ses efforts vers l'amour de la science et vers la vraie sagesse et qui en a fait son principal exercice doit avoir des pensées éternelles et divines, et participer à Timmortalité aussi complètement que la nature humaine en est capable. Et comme il donne des soins continuels à la partie divine, il doit être éminemment heureux \ »
1. « Les mouvements sont en rapport avec la nature de la partie divine de uous-même. Ce sont les pensées et les révolutions de l'univers. Il faut donc que nous les suivions; car les mouvements qui ont lieu dans notre tête ayant été altérés dès la naissance, chacun de nous doit les redresser en étudiant l'harmonie de Tunivers. Et c'est ainsi qu'en rendant ce qui contemple semblable à ce qui est contemplé, comme cela devait être dans l'état primitif, nous devons atteindre à la perfection de cette vie excellente proposée aux hommes par les dieux pour le présent et pour l'avenir. »