CHAPITRE IV
l'homme (suite). — l'ame humaine et ses facultés
psychologie
I. Importance du sujet et sa place dans le sysième. — II. L'âme en général, sa nature, son rapport avec les idées. — III. Les âmes individuelles. — IV. L'âme humaine, sa nature et son essence propre. — Ses parties ou facultés. — Ame irraisonnable et raisonnable. — Subdivision. — Ame raisonnable, irascible et concupiscible, — Analyse de chacune d'elles. — Leur rapport et subordination.
I. — Avant d'exposer plus en détail cette partie de la philosophie platonicienne, qui, par son importance et l'intérêt des questions qui s'y rattachent, exige une étude plus particulière, il convient de marquer sa place dans l'ensemble du système et les rapports avec chacune de ses parties*.
La maxime socratique : Connais-toi toi-même^ indiquait le mouvement de réflexion de l'esprit se repliant sur lui-même, afin d'y trouver la base de la science et de la philosophie, vainement placée auparavant dans les spéculations sur la nature extérieure {Pliil. anc, I, 128). Platon, qui la met dans la bouche de son maître {Phèdre, 229, K; Alcib., I, 122; cf. Xénoph., Mém.j IV, 2), l'a partout lui-même appliquée et suivie. On a pu dire avec raison (Proclus) que la connaissance de soi-même est le principe de sa philosophie et de sa doctrine.
\. Voyez A. Chaignel, la Psychologie de Platon^ p. i5i-~4.
l'homme, l'ame en général 245
On Ta déjà vu par l'ensemble des procédés, plus haut décrits, de sa méthode et le rôle qui est assigné à la réflexion (p. 93). Le point de départ est toujours la conscience, l'étude approfondie de l'âme et de ses facultés. Bien qu'il soit dit ailleurs qu'il est impossible de bien connaître Tàme si l'on ignore la nature universelle [Phèdre, 270, C) (ce qui est vrai en un sens), il n'y a pas à se méprendre sur la marche que suit la pensée, selon l'esprit de la doctrine entière.
Et, en etfet, n'est-ce pas dans la raison humaine, cette partie divine de l'âme, qu'apparaît la raison absolue avec ses idées? De ces idées l'esprit humain est le miroir le plus pur et le plus fidèle. Elles y sont plus aisées à saisir et à reconnaître que dans le monde des sens qui n'en donne qu'un reflet obscur et voilé. Sauf les lois les plus générales, tout y est plein d'obscurité, d'incertitude et de confusion.
C'est de la connaissance de l'âme que l'esprit s'élève par degrés à la spéculation la plus haute, jusqu'au degré suprême où il lui est donné de contempler la vérité dans l'Etre qui est son principe et sa fin : le souverain bien [ibid.^ 93, 106). — Il en est de même de toutes les questions de la dialectique qui touchent de plus près à la théorie des idées, de la connaissance et du langage, de la vérité et de l'erreur, de l'amour et de la beauté, de ses formes et des sentiments qu'elle excite, etc. [supra).
La physique^ qui semble devoir être la plus étrangère à cette méthode et pouvoir se constituer sans elle, est loin ellemême de s'v soustraire.
Le lien qui unit cette partie, la moins rigoureuse du système, à la psychologie est évident. L'âme du monde y joue un rôle essentiel comme servant à le construire et facteur nécessaire dans sa composition. Outre l'âme cosmique ou universelle, les âmes particulières partout répandues dans l'univers y entretiennent, avec le mouvement, la vie. Tordre et la régularité. Leur présence importe à sa beauté et à sa perfection [supra). Mais c'est quand il s'agit de Têtre principal, l'être humain, que le problème a toute sa gravité et son intérêt. L'homme, sans doute, est âme et corps; c'est par leur union qu'il est homme. Mais, dans ce composé unique
qui est tout son être, Fàme conserve, avec sa nature propre, sa supériorité sur le corps qu'elle anime, dont elle subit les influences, mais auquel elle commande comme elle le précède. C'est en vue de l'âme et d'après son modèle que le corps lui-même est façonné, organisé, divisé, etc. {Ibid.)
Tout cela, l'exposé qui précède l'a mis sous nos yeux, en attendant que d'autres questions se posent pour nous encore plus dignes d'intérêt, sur la nature de l'âme humaine elle-même et ses facultés, sa destinée actuelle et future, son immortalité. Un problème déjà entrevu, plus difficile encore et plus élevé, qui domine tout le reste, y trouvera aussi en partie sa solution, celui auquel conduisent toutes les recherches : ce qui achève la partie spéculative du système, sur l'être des êtres, l'Etre dont l'âme elle-même tire son origine. C'est elle, l'esprit fini, qui nous le fait mieux comprendre, car lui-même est esprit. La connaissance que nous avons de nous-même prépare et rend plus facile la conception de cet être, bien qu'il soit infini. Scrutée, interrogée dans sa nature intime, l'âme seule peut nous donner la véritable idée de sa nature et de ses attributs.
Un rôle non moins considérable est réservé à cette étude et à ce qui en est l'objet dans la philosophie pratique. iS'est-ce pas en vue de l'âme et de son bien que toute la vie humaine doit être conçue, ordonnée, réglée?
Elle est pour l'homme sa fin véritable, le but de sa conduite et de ses actes. Ce n'est pas Platon, le grand moraliste, qui aurait pu un instant l'oublier. Toute sa morale est ■faite en vue de ce principe, calquée sur ce modèle. Sa théorie des vertus, comme celle des devoirs, lui est empruntée. Sa poiitifjue elle-même est loin de lui être étrangère. S'il y a un reproche à lui faire, c'est de n'avoir pas assez compris que l'Etat n'est pas l'individu, d'avoir emprunté à l'âme individuelle, à sa composition, son modèle de société parfaite et d'avoir, sur ce modèle, tracé le plan de sa cité idéale {Rép.. IV). Il y a plus, la destinée individuelle des âmes dans un autre monde est donnée par lui comme le dernier mot de la vie •sociale elle-même (/?(?/?., X).