‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 75 sur 168 · LA DESTINÉE DES AMES · texte numérisé non relu

LA DESTINÉE DES AMES

possession de la vraie connaissance, de la vérité, de la beauté parfaite, indépendante et libre; mais enchaînée à un corps mortel, elle participe de ses imperfections, elle en subit toutes les influences. Elle est faible, chancelante, sujette à toutes les misères de sa nature corporelle, soumise à la souffrance et au mal, portée à la perversité, sans parler de l'ignorance, pour elle le premier des maux. Divisée en elle-même, elle est pleine d'agitation, tourmentée de désirs insatiables, en proie à des passions insensées, livrée aux assauts d'une nature aveugle et des mauvais penchants que contient le principe sensible \ Obligée de s'occuper sans cesse de l'entretien du corps et de pourvoir à ses besoins, attirée vers la jouissance et les plaisirs sensuels, désireuse des biens passagers et faux qu'elle prend pour les biens réels, elle se laisse choir et perd ses ailes {Phèdre), Elle tombe de la région supérieure dans la région moyenne ou inférieure. D'autre part, le ressouvenir de son origine, qui chez elle néanmoins persiste, la porte à se relever. Elle tend plus ou moins vers ce monde idéal, aspiration qui se manifeste chez les uns par l'amour pour la science, chez d'autres par l'enthousiasme qu'excite en elle la vue du beau, etc.

Cet état prouve que la vie véritable n'est pas la vie présente mais plutôt une autre vie, celle où l'âme délivrée du corps, qu'elle traîne après elle comme un tombeau, doit jouir d'elle-même, et se réunir à son principe. [Phéclon, 67.)

Mais, sur un point aussi grave de la doctrine, cet aperçu général ne peut suffire. On est conduit à examiner les preuves que Platon lui-même a données de l'immortalité de l'àme : d'abord dans le dialogue célèbre que lui-même y a consacré tout entier, le Phédon. Elles sont mises dans la bouche de Socrate ayant pris lui-même ce sujet pour texte du dernier entretien qu'il eut dans la prison avec ses amis, avant de mourir et où sont racontés ses derniers moments. La question y est traitée théoriquement et avec les objections qui s'y mêlent selon la méthode ordinaire, la dialectique. Les autres dialogues, qui également la contiennent et où elle apparaît incidemment mais formellement, à leur tour consultés,

1. La comparaison avec Glaucus le marin, fait de l'homme une espèce de monstre {Rép., X).

serviront de complément à ce qui peut manquer à ces preuves au point de vue principal, la personnalité.

II. — Quoique ce soit Socrate qui parle et les expose, les preuves du Phédon sont presque toutes métaphysiques, et selon la doctrine platonicienne. En voici le résumé :

1° Philosopher c'est s'exercer à mourir. Le vrai philosophe désire la mort. L'âme en effet ne pense et n'agit conformément à sa nature qu'autant qu'elle se dégage du corps. Le corps est un obstacle à l'exercice de ses vraies et plus nobles facultés.

2"* Les contraires naissent des contraires, la mort de la vie, la vie de la mort. C'est la grande loi de la succession des êtres. Rien ne meurt, tout se renouvelle et se transforme. Autrement l'univers serait immobile, ou il rentrerait dans le néant. Donc l'âme ne peut périr.

3° La Réminiscence prouve aussi l'immortalité. Même en cette vie, l'âme qui croit apprendre ne fait que retrouver en réfléchissant ce qu'elle a déjà pensé dans une vie antérieure. Bien interrogée, elle montre que ce qu'elle croit apprendre elle le savait déjà et qu'elle tire d'elle-même toutes ses pensées. Ainsi en est-il de ses connaissances les plus hautes et les plus nécessaires : des notions de la grandeur, de l'égalité, des nombres, du vrai, du beau, du bien, de la justice. Si l'âme a préexisté à sa naissance, elle doit survivre à la mort.

4"" L'âme est une substance simple. Gomme telle, elle ne peut périr par la dissolution de ses parties ; distincte du corps, elle est incorruptible et ne partage pas sa destinée.

5*" L'âme est une essence ; les formes sont la partie extérieure et variable des êtres. L'âme, étant une essence, participe de ce qui est toujours; elle ressemble à ce qui est divin. Le corps seul périt parce qu'il est changeant et s'altère sans cesse.

6** L'âme commande au corps. Ce qui est supérieur au corps ne peut périr avec lui. Autrement le plus vil détruirait le plus noble, et l'inférieur serait le supérieur. La durée de l'esprit étant moindre ou égale, non seulement il subirait toutes les vicissitudes du corps, mais la catastrophe finale; ce qui repu-

gne à la nature de l'esprit, de la force qui se sert du corps et lui commande.

Des objections sont faites auxquelles est jointe la réponse.

1" objection : Notre àme, disent les Pythagoriciens, est une harmonie.

Gomme l'harmonie d'une lyre cesse, la lyre étant brisée, de même l'âme qui résulte d'un mélange ou d'une combinaison d'éléments n'existe plus quand le corps vient à se dissoudre. — Réponse. Il n'appartient pas à l'harmonie de précéder les éléments, mais de les suivre, car elle-même est un effet, c'est donc mettre l'effet avant la cause. La cause c'est l'âme, c'est elle qui maintient les éléments. — L'harmonie a ses degrés, or une âme ne saurait être plus harmonique qu'une autre à moins qu'on n'entende la vertu et le vice. — L'âme gouverne ou maîtrise les éléments dont on la dit composée, donc elle en est distincte et elle est quelque chose de divin. — T objection : L'âme ne peut-elle pas s'user et s'affaiblir par sa propre durée? En supposant qu'elle soit bien plus durable que le corps, qu'elle ait été avant lui et soit après lui, qui prouve qu'après avoir parcouru plusieurs existences elle ne soit pas à la dernière, comme un vieux tisserand qui s'est tissé et a usé plusieurs vêtements en est à son dernier vêtement?

Pour répondre, Platon se voit obligé de recourir aux plus hautes conceptions de son système idéaliste. L'âme est quelque chose de fort et de divin. Premièrement il faut savoir qu'elle est la cause de la vie et de la naissance des êtres (âme du monde). Deuxièmement, il invoque les lois générales de l'univers, il interroge la physique d'Anaxagore qu'il trouve insuffisante. C'est à une autre méthode qu'il faut recourir. Son principe est la raison du mieux (causes finales). Cette méthode est celle des idées. Elle se résume ainsi : Il est un vrai, un bien et un beau absolus dont participent les choses réelles. hHdée existe par elle-même. Elle existe en soi et ne peut admettre son contraire, car il n'est pas un seul contraire qui puisse devenir son contraire. En vain a-t-on dit que les contraires naissent des contraires, ceci n'est vrai que des réalités sensibles ; mais ce qui a en soi la vie et qui est vivant par essence ne peut cesser de vivre. La véritable essence est immortelle.

Telles sont les preuves principales que fait valoir d'abord Socrate (Platon). On voit apparaître ce qui est l'idée mère de son système : sa théorie des idées. Plus loin, poussé par les objections, il l'expose régulièrement et avec le développement nécessaire (xlv-lvii). La preuve se résume ainsi : L'âme est une essence ou idée; or le propre de Vidée c'est d'être par elle-même ou absolue. Elle est non seulement le vrai principe de toute connaissance, mais aussi la cause de l'existence des êtres. L'idée existe substantiellement aussi bien qu'idéalement. Immobile, elle est le principe de la pensée et de la vie des êtres; elle a donc tous les caractères de la force, qui produit; elle ne s'épuise pas dans ses effets, mais seulement se renouvelle sous les formes diverses qu'affectent les êtres du monde sensible ou visible. Bref, les idées étant divines participent de Pimmortalité, qui est l'essence de la nature divine. L'âme, principe et cause de la vie, ne peut subir son contraire, qui est la mort. Ici le contraire ne peut engendrer son contraire. Son essence est de vivre et de vivre éternellement.

Toutes ces preuves, on le voit, sont d'ordre métaphysique ou spéculatif.

On est étonné de ne pas voir apparaître la preuve morale du moins plus formellement énoncée. Elle y est plusieurs fois, mais incidente et en passant. « Si la mort était la dissolution de l'homme tout entier, ce serait un grand ^ain pour les méchants, par la mort à la fois délivrés de leur corps, de leur âme et de leurs vices. Mais puisque l'âme est immortelle, elle n'a d'autre moyen d'échapper aux maux qui attendent les méchants. Et il n'y a d'autre salut pour elle que de devenir vertueux. » {Ibid.)

Qui ne voit d'ailleurs que dans le P/iédon^ la preuve morale est partout? Elle est comme Pàm^e du dialogue, vivante et incarnée dans le héros de ce drame. Socrate mourant pour la justice, injustement condamné, quelle preuve plus forte de la nécessité d'une autre vie! Mais Platon n'a pas voulu qu'en plaidant pour lui-même, la vertu, dans sa bouche, parût intéressée. Il a tenu son héros à la hauteur où lui-même s'est placé. Socrate croit à la vie future. Mais il croit aussi que la

vertu a son prix en elle-même et qu'il vaudrait mieux encore être vertueux sans espoir. A la conscience humaine de nous dire si cela suffit et si elle est satisfaite.

C'est dans d'autres dialogues que la preuve morale est exposée. Elle l'est dans toute sa force.

Dans le Phèdre^ la confusion est possible. Dans le Timée l'àme du monde joue le rôle principal quoiqu'il y ait aussi les âmes individuelles. Mais dans le Gorgias^ la République (X) et les Lois (X), c'est bien Tàme humaine individuelle et personnelle qui est en cause, dont rimmorlalité est formellement démontrée. Toutes les preuves impliquent la survivance de la personnalité. La preuve morale y est et ne laisse pas d'équivoque; elle y est comme postulat nécessaire de la loi morale; comme complément de la justice absolue, qui exige impérieusement l'accord parfait du bien et du bonheur, impossible à réaliser dans la vie actuelle. Nous nous bornons à les indiquer.

1° Dans le Gorgias^ le dogme de l'immortalité deTâme est donné comme sanction nécessaire des lois morales, de ces lois qui ont la même valeur que les lois géométriques (508, 509, E) ; c'est aussi la pensée du mythe final où les âmes sont jugées après la mort, non vêtues mais nues, c'est-à-dire selon leurs actes. Le récit ne peut être pris à la lettre, mais la pensée est formelle. « Je te donne pour vrai ce que je vais te dire (523). Contes de vieille femme, diras-tu (527). — Soit; mais si, après bien des recherches, nous ne pouvons trouver rien de meilleur, suis-moi dans la route qui te conduira au bonheur en cette vie et après la mort ». [Ibidem.)

Dira-t-on que cela n'implique pas la personnalité et s'explique par l'absorption, l'identification? C'est dépasser les droits de la critique. Comment concilier ici les deux sens, l'un moral, Fautre métaphysique? Encore faut-il s'en tenir à ce que dit Platon ou l'accuser de mensonge.

La République offre deux preuves; l'une qui d'abord paraît singulière, mais toute platonicienne, est celle-ci : L'âme ne peut périr que par son propre mal, non par un mal étranger, le mal du corps. Or le mal de l'âme, c'est le vice,

l'injustice. Si l'injustice ne la fait pas périr, c'est qu'elle est incorruptible, partant immortelle. L'idée du mal se confond avec celle de corruption, de dissolution des êtres, comme le bien est le principe de la conservation (liv. X).

La seconde preuve est celle de la sanction nécessaire des peines et des récompenses. C'est le fond du mythe final (liv. X). Mais elle s'offre d'abord sous la forme rigoureuse. On sait avec quelle force Socrate avait (liv. I, II et III) soutenu la thèse de la justice désintéressée. Ici est rétabli l'accord nécessaire des deux termes, la justice et le bonheur. Les paroles sont celles-ci : « à présent que le jugement est prononcé de la justice et de l'injustice en elles-mêmes, je vous somme, au nom de la justice, de lui rendre ces honneurs qu'elle reçoit des hommes et des dieux. » (Liv. X, 613.)

On pourrait ajouter ce qui est dans les Lois au livre X, et ailleurs là où le mythe allégorique vient remplacer la démonstration directe tout en conservant le fond que l'imagination ne détruit pas en le revêtant des formes ou des fictions qu'elle invente. La pensée est identique; il est difficile, sans préjugé systématique, d'en distraire la notion de la personnalité, le point capital qui ici nous intéresse et par lequel nous devons surtout apprécier l'ensemble.

III. Appréciation. — On ne peut entrer ici dans une longue discussion sur la nature et la valeur de ces preuves. Ce qui est clair, disons-nous, c'est que la personnalité y est comprise. — Quant aux opinions opposées, l'une qui la nie, l'autre qui la défend, il nous faudrait un plus grand espace pour les examiner et les discuter.

Les principaux arguments par lesquels on prétend (Teichmiiller) démontrer que « ni à part ni réunies elles n'ont en vue l'immortalité personnelle », que toutes n'établissent qu'une chose, le retour de l'âme à son principe, l'absorption dans l'àme universelle ou dans Dieu présent immanent dans les âmes, que c'est la vraie pensée du philosophe [ibidem) ', sont

1. La base de discussion, pour qui rejette l'individualité (Hegel, Teichmûller; G. (1er Ph., II, Xeiien Studien), est la distinction dans Platon, sinon de Vésolérismc formel et de l'exolérisme, de ce qui en est l'équivalent,

loin d'être concluantes. Ce panthéisme platonicien fùt-il démontré, il faudrait qu'il fût évident que Platon lui-même Ta compris ainsi. La distinction d'un Platon orthodoxe et d'un Platon hétérodoxe soulève les mêmes difficultés. Nous y reviendrons plus loin (théologie). On prétend même qu'il n'y a pas contradiction, mais accord, en réalité, des deux doctrines. Ce qui est encore plus difficile au sens commun, qu'il est vrai, on récuse, c'est d'admettre que ce qui lui paraît absurde devient au point de vue transcendant et métaphysique la vérité même. Quoi qu'il en soit, au point de vue de la raison vulgaire et du bon sens, il est impossible à l'historien de ne pas reconnaître que Platon a formellement admis et affirmé cette immortalité, et que la survivance de la personne y est comprise.

Cette croyance et cette affirmation positive résultent surtout de la partie morale du système qui nécessairement la postulent, si elles ne la démontrent. Or Platon est, avant tout, et surtout, selon nous, morahste. Il est impossible d'admettre ce genre d'immortalité, le seul réel dans l'hypothèse d'une double doctrine ésotérique et exotérique, ou, comme on s'exprime en termes nouveaux, spéculative et populaire, hétérodoxe et orthodoxe, l'une clairement en contradiction avec l'autre. Dire qu'il y a accord et que si Platon n'a pas enseigné la première, c'est qu'il ne l'a pas voulu, qu'il a cru qu'il serait compris à demi-mot est trop de hardiesse. C'est prêter à un si grand philosophe un mensonge indigne de lui et faire injure à sa mémoire; ce que le critique moderne lui-même n'a pas le droit de faire, en eùt-il besoin pour soutenir sa thèse et celle de l'Ecole à laquelle il appartient.

Le fait premier à constater, c'est que Platon a composé tout un grand dialogue pour prouver l'immortalité de l'âme. Et, bien qu'il mette ses preuves dans la bouche de son maître, ce sont bien ses propres idées qu'il expose. Toutes ses preuves n'ont pas la même portée; mais c'est bien Pâme individuelle qu'il veut démontrer. Elles peuvent paraître

du sens spéculatif ou philosophique et du sens métdi^hysique, pédagogique ou populaire. Ce qui ne peut, à notre avis, rester dans les limites de l'histoire véritable.

insuffisantes; mais, s'il ne soulève pas directement le problème, elles l'impliquent, du moins les principales. Les autres dialogues achèvent la démonstration et la rendent évidente.

Quant aux autres problèmes tels que Vétat des âmes après la mort, la préexistence des âmes, le nombre des âmes^ etc., exposés sous la forme mythologique que Platon emploie en de semblables matières, il est difficile de dire au juste ce qu'est en cela sa pensée, comme il est au-dessus de la raison humaine qui aborde ces problèmes de rien savoir de précis. Tout y est livré à la conjecture; ce que dit lui-même le philosophe.

Lui-même s'en réfère à la tradition. Le passage si souvent cité du Phédon est dans ce sens. « Il faut choisir parmi tous les raisonnements humains le meilleur,... s'y embarquer comme sur une nacelle, à moins que nous ne puissions le faire d'une manière plus sûre en nous confiant à quelque vaisseau plus solide. » {Phédon, 85, D.)

IV. — L'âme étant immortelle, quelle sera sa destinée après la mort? A cette question mystérieuse la raison ne peut répondre que d'une manière très générale. Quant à la forme de cette existence, il lui est impossible de la déterminer. L'homme pourtant a un besoin irrésistible de se représenter les choses, celles même qu'il ne peut savoir. Le philosophe qui veut y condescendre laisse alors à l'imagination le soin d'achever son œuvre. A elle d'esquisser le tableau; la poésie aussi a le champ hbre pour ses créations. Platon, poète luimême, ne s'y refuse pas. Il invente alors ou reproduit des mythes {Phédon), dont le sens moral est facile à saisir, mais qui, comme mythes, n'ont rien de sérieux. Il construit à sa façon un monde imaginaire avec les données que lui fournit la science de son temps. (L'astronomie et la physique pythagoriciennes.) Les idées principales qu'on peut dégager de CCS allégories sont celles-ci : 1^ Le bonheur des justes et le malheur des méchants, une juste répartition des biens et des maux, i\Q?> peines Gi des récompenses. — 2" Pour l'âme une série ù! épreuves ou d'existences successives marquées par des

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