‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 88 sur 168 · LA PROVIDENCE; LE MAL · texte numérisé non relu

LA PROVIDENCE; LE MAL

tout à fait détruit, parce qu'il faut qu'il y ait toujours quelque chose de contraire au bien. On ne peut pas non plus le placer parmi les dieux, et c'est une nécessité qu'il circule sur cette terre et autour de notre nature mortelle. » C'est pourquoi nous devons tâcher de fuir au plus vite de ce séjour dans l'autre. Cette fuite consiste dans la ressemblance avec Dieu autant qu'il dépend de nous, 'f-jy-r, oà oiAoLtoo-»,; Gsw xa^à ouvaTov. {Théétète, 176, A.)

S'' Mais ceci, dans la généralité, n'est que l'ordre physique. Le problème se complique et devient autrement difficile à résoudre, quand, sans aborder l'ordre moral proprement dit, on considère le mal chez les êtres vivants, sensibles et intelligents, chez l'homme et dans la vie humaine en particulier. Le spectacle qui s'offre aux yeux n'est pas seulement propre à les affliger. Mais pour la raison se dresse le mystère de la douleur et de la souffrance^ ce mal dont toute la création animée est remplie, dont l'homme comme individu et l'humanité entière ont une si large part, réparti sur la terre dans de si effroyables proportions. Quelle est la cause de ce mal? Pourquoi est-il si universellement répandu et sous tant de formes diverses, avec une telle profusion et intensité? Pourquoi la lutte organisée des êtres, le triomphe de la violence et de la destruction, les catastrophes, les fléaux de toute espèce, la guerre, la misère, les maladies, la mort, etc.?

Ce côté de la question, il faut bien en convenir, Platon l'effleure à peine. Il semble qu'il l'évite et craint de l'aborder. C'est en quelques mots qu'il en parle et dans la plus grande généralité. Il n'a pu cependant lui échapper. Mais Platon est Grec et la Grèce est la jeunesse du monde. La vie chez les Grecs, telle que l'histoire nous la montre, leur apparaît plutôt bonne que mauvaise, riante que triste. Le bien y domine. Le bonheur de vivre, « la douce lumière de la vie », c'est ainsi qu'elle se nomme dans la bouche des poètes {Euripide), Ce qu'ils voient, c'est sa face lumineuse, non le côté sombre, voilé, mélancolique. L'horizon d'ailleurs pour eux est borné, le spectacle ne s'étend pas comme pour nous à l'humanité tout entière avec ses diversités de races, de mœurs sauvages, grossières ou sanguinaires, d'usages souvent

horribles. L'esclavage, cette grande oppression de l'homme par l'homme, leur semble tout naturel. Leur religion, qui est une fête perpétuelle, est- exempte des rites sanglants et des sacrifices humains que décrira Lucrèce. La mort elle-même, qui termine la vie, n'est pas un mal, ou ses traits hideux sont dissimulés. Il fallait qu'une autre religion, la religion de la douleur, venant guérir les plaies de l'humanité souffrante, fît voir le monde et la vie présente sous un autre aspect; qu'une autre civilisation, succédant aux catastrophes, aux désordres et à la corruption du monde ancien, changeât la manière de voir, pour que l'objection apparût dans toute sa force et appelât une autre réponse. On ne peut que signaler Tinsuffisance de celle que donne ici Platon, qui, du reste, ne s'y arrête pas ou n'a pas l'air de s'en préoccuper.

3" Si de là on passe à Vordre 'moral proprement dit, le problême revêt une forme plus embarrassante encore. Le spectacle, qui s'offre aux yeux, n'est pas moins propre à ébranler la foi en la providence divine. Ici c'est la violation perpétuelle de la loi morale que conçoit la raison comme la règle qui doit gouverner les actions humaines. Le mal opposé au bien, c'est le vice, la méchanceté, le crime, l'injustice et la perversité, dans toutes les formes où ils se produisent dans la société humaine, dans tous les temps, dans tous les lieux, chez tous les membres qui la composent, souvent dans les lois, les institutions, les usages, etc.

III. — Ce côté déjà signalé, celui du triomphe de la force et de l'injustice, la prospérité apparente des méchants a eu déjà sa réponse, mais insuffisante. Platon reste ferme en sa foi que rien n'ébranle; mais à la hauteur où il se tient, il faut encore le dire, il ne résout pas les difficultés; ou sa manière de les résoudre est toute dogmatique. Il affirme sans cesse que tout est bien autant que possible, xaTa to o'jyy.-zoy (c'est sa formule); mais il ne prouve pas et ne discute pas. Il n'entre pas dans l'examen de ces questions. S'agit-il du mal moral et de sa cause, il répond seulement que Dieu n'en peut être responsable. Il va jusqu'à dire (jue l'âme de l'homme, avant d'entrer dans la vie, choisit elle-même sa destinée, qu'elle accomplit

l'optimisme de PLATON ' 309

à son gré. L'homme est responsable de son choix [Rép., X), vertueux ou méchant hbrement, malgré ce que cette affirmation a de contraire à ce qui est dit ailleurs de la volonté.

Mais Dieu a-t-il créé l'homme réellement libre et pourquoi Fa-t-il ainsi créé, maître ainsi de sa propre destinée? Ce point si important reste obscur dans le platonisme. On entrevoit bien le dogme de Y épreuve^ de V expiation, de \d, purification des âmes, plutôt symboliquement que rationnellement exprimé. Il l'est comme complément de la doctrine entière. Le dogme de l'immortalité, comme sanction définitive des lois morales, c'est le dernier mot de cet optimisme et qui seul le justifie.

Autrement Platon a beau partout le répéter : « L'àme est une divinité qui gouverne toute chose et conduit au vrai bonheur » , ceci, c'est l'âme en général, non l'âme humaine, individuelle et libre. — Belle et grande doctrine mais incomplète et qui chancelle; elle laisse une grave lacune. On sent le besoin de preuves directes plus rigoureusement déduites; le problème n'est pas abordé de front; les applications sont trop sommaires. Ce desideratum est le défaut de toute la théodicée platonicienne, très belle, mais incomplète, qui ouvre le champ dans l'avenir à de hautes et difficiles controverses, aux théologiens et philosophes.

La conclusion est celle-ci : Platon est-il optimiste? Oui, sans doute. Il l'est a priori. Car tout son système l'exige; il l'est comme métaphysicien, comme théologien, comme moraliste. Il l'est comme physicien, qui considère l'univers dans son ensemble et dans sa durée totale, passée, présente et future. Il l'est parce qu'il croit à la bonté divine et à une justice éternelle. C'est sur cette base seule, toute rationnelle, non empirique (la seule vraie du reste), que son optimisme est fondé. La sagesse, la justice, la bonté de Dieu exigent que toutes les créatures soient heureuses dans le rang, la place, qui leur sont assignés et que comporte leur nature. Et cela surtout est vrai des créatures raisonnables, selon leurs mérites et leur conduite. L'homme fait à l'image de Dieu doit participer de la félicité divine, mais à une condition, c'est qu'il ressemble à Dieu autant qu'il est possible, en accomphssant sa véritable fin, ou sa destinée terrestre,

comme il convient à l'être raisonnable. Ce dogme, Platon partout l'affirme et lui donne pour sanction dernière la destinée future. 11 croit que l'homme, même en cette vie, s'il est vertueux, ne peut manquer d'être heureux, qu'il l'est déjà et que son sort est préférable à celui du méchant dont la prospérité, fausse et trompeuse, ne doit être enviée de personne.

Platon est donc optimiste. D'autre part, comment a-t-on pu soutenir (Schopenhauer) qu'il est pessimiste? Certes si l'on considère en lui-même l'idéalisme platonicien, rien de plus faux. Mais si Ton se place à un point de vue plus restreint, celui où Ton se borne à envisager le monde actuel et la vie présente, on ne sera pas éloigné de partager cette opinion.

On connaît les conséquences de cet idéalisme exagéré, la manière dont Platon conçoit la vie réelle, la vie des âmes et de l'âme humaine; les suites de son union avec le corps. Alors le mépris du monde réel s'exhale çà et là dans ses écrits. Qu'on relise en particulier le Phédon. La mort y est la' délivrance de l'âme; le corps est une prison, un tombeau qu'elle traîne après elle. Les philosophes s'appliquent ici-bas à mourir; « ils vivent comme s'ils étaient déjà morts ». La vie, c'est la mort; la mort, c'est le commencement de la vie. Le philosophe doit travailler à détacher son âme de la société du corps. C'est ainsi qu'affranchis de la société du corps, nous connaîtrons l'essence des choses. L'allégorie de la caverne (Rép.^ Yl) est dans le même sens.

Platon n'est pas pessimiste; mais il regarde la condition humaine en cette vie d'un œil mélancolique comme tous les hommes supérieurs (Cf. Aristote, Problèmes). Ce qu'il faut ajouter, c'est que, comme son maître Socrate, il ne s'y arrête pas; il voit Vau delà. Pour lui, la vie est un combat, le plus noble des combats {Bép., X). Les dernières paroles du P/irdo/i sont significatives : « Qu'il soit donc plein d'espérance dans la destinée de son àme, celui qui pendant sa vie a repoussé loin de lui le plaisir et les ornements du corps. » (Cf. Gorr/ias.)

lY. Rapport avec le polythéisme. — Toute la philosophie de Platon est essentiellement religieuse. Elle-même est une rehgion. Au culte de la pensée se joint celui de l'amour,

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