‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 89 sur 168 · RAPPORT AVEC LE POLYTHÉISME 3H · texte numérisé non relu

RAPPORT AVEC LE POLYTHÉISME 3H

rélan vers Dieu, de toutes les puissances de l'âme. Le philosophe est un homme pieux, adorateur de Dieu en esprit et en vérité. Dans quel rapport cette religion toute rationnelle est-elle avec la religion positive, celle des Grecs en particulier? Sans entrer dans le détail, on doit ici l'examiner hrièvement.

Depuis queSocrate, lui aussi « le plus religieux des hommes » (Xén., Mém.^ I, i, iv), accusé d'impiété comme « coupable de ne pas reconnaître les dieux de l'État et de corrompre la jeunesse » [ibid.)^ avait été condamné à boire la ciguë, le temps avait marché; l'esprit des Grecs semblait avoir changé. La hardiesse de Platon a même de quoi étonner. On dirait les rôles intervertis. C'est lui, le disciple, qui, éducateur et moraliste, dans son État idéal, accuse les dieux de la croyance populaire de corrompre la jeunesse par leurs exemples [Rép., II, III, X). Le polythéisme, en ce qui est de la moralité de ces fables, n'a pas de censeur plus sévère et de juge plus impitoyable {ibid.).

Ce n'est pas, toutefois, qu'il ait rompu tout à fait avec le culte traditionnel, si étroitement lié à l'esprit de la Grèce, à ses institutions, à ses mœurs, à ses lois. On sait ce qu'il pense en général des anciennes traditions, de ces croyances, des oracles, de toute cette sagesse inspirée des âges primitifs. Il les traite avec les plus grands égards. Ses écrits sont pleins des emprunts faits aux mythes traditionnels, même altérés et défigurés par les poètes. Il y voit une sorte de révélation indirecte, où la vérité, cachée sous le voile allégorique, s'adresse à la fois à l'imagination et à la raison, chez des esprits incapables de la comprendre autrement, entretient et réveille la foi dans les âmes simples. — Nous n'avons pas à y revenir [siipra^ 35, 79).

Mais dans quelle position spéciale la manière de voir personnelle du philosophe est-elle vis-à-vis du polythéisme grec? Quelle est la nature du conflit, là oii il existe? Quel esprit le dirige dans ses emprunts? C'est ce qui est à préciser, au moins dans la généralité.

Formuler ce rapport, en disant que « le platonisme est le plus haut point du développement de la religion grecque », nous paraît contraire à tout ce que l'on sait être l'esprit de la philosophie platonicienne.

« ïhalès, Heraclite, etc., dit-on, avaient engagé contre la religion populaire une polémique en dehors de tout accommodement. Les pythagoriciens, à l'inverse, avaient tenté cet accord sur la base d'une critique intégrale. De là, avec les Éléates, la philosophie passa à une polémique ouverte. Platon, au contraire, continuant Socrate, s'efforce d'opérer une réforme des mythes qu'il croit s'accorder avec sa philosophie. » (Von Stein, Sieboi Bûcher.)

C'est méconnaître, selon nous, le sens, le vrai rôle du platonisme dans l'histoire religieuse.

Pour qui s'attache au fond des choses, c'est l'opposition, une opposition radicale, sinon intégrale, qui est à signaler. Les apologistes chrétiens des premiers siècles ne s'y sont pas trompés. La plupart ont proclamé hautement l'affinité du platonisme et du christianisme, tout en maintenant les différences \ Platon est, en effet, beaucoup plus près du christianisme que du paganisme hellénique. Et il s'agit de ce qui est l'essence même du dogme, si ce mot peut s'appliquer à une religion sans dogme, comme l'était et l'avait toujours été le polythéisme grec. Une véritable révolution s'était déjà accomplie en Socrate dans ce sens [Phil. anc, 171, 175, 182). Elle se continue plus réelle et plus manifeste chez son grand disciple, et cela en morale, en religion, comme en toute la partie spéculative, qui est aussi le fond de la métaphysique chrétienne.

Ce qui est vrai du platonisme, c'est que, loin de réaliser l'idéal hellénique, il le contredit, en recèle et en formule un autre. 11 fait mieux que le contredire, il le détruit s'il ne le remplace et n'ose le dire formellement. Et toutefois, ce qui n'est pas moins la vérité, éclos au sein du paganisme, il ne saurait s'en dégager tout à fait, ne pas penser encore à sa façon, surtout ne pas parler sa langue, qui est la langue commune. Mais ce qu'il en conserve, c'est la forme extérieure. Encore il la corrige tellement qu'elle est méconnaissable.

1. Saint AuRiislin, C. de D., 1, 8; De ver. reli(/., 4. — Saint Justin, Clém. d'Alexandrie, Origène, saint Irénée, etc. — Voir Freppel (abbé), les Apolo- (jislcs au //" siôclc, cl les leçons consacrées à chacun de ces auteurs. Voyez aussi Bossuet, Fénelon, Thomassiu, etc., etc.

Page 1