‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 91 sur 168 · RAPPORT AVEC LE POLYTHÉISME · texte numérisé non relu

RAPPORT AVEC LE POLYTHÉISME

se conçoit. Louer, accuser, blâmer est le rôle de la polémique. L'histoire est plusjuste et moins sévère; elle explique et donne les raisons. Elles sont ici aisées à donner. Platon est Grec, pénétré de l'esprit grec. Pouvait-il se soustraire au mode de penser, aux habitudes d'esprit, aux mœurs, aux usages, aux idées même de son temps et de sa nation? Pouvait-il, étranger au monde où il vivait, parler la langue d'une religion nouvelle qui n'existait pas encore et n'avait pas eu son apostolat? Ce monde, le monde où il vit, c'est le monde grec, peuplé de divinités. Le ciel, la terre, les eaux en sont remplis. 11 y a aussi partout des choses divines. La langue commune les prodigue \ Avec Bossuet on peut dire : « Tout était dieu, excepté Dieu lui-même ». Ce n'était pas moins des dieux.

De plus, Platon y trouvait un moyen d'accorder son système à la croyance commune. Rien pour lui n'était plus facile. Que sont, en effet, pour Platon les dieux? Et que sont les êtres divins, les choses divines? Ce sont les idées. Dieu, le Dieu des Dieux, le Dieu suprême, est le Bïe?i, l'idée des idées. Les autres idées, dérivées, mais éternelles comme la pensée divine, sortent de lui, se distribuent et se hiérarchisent. Le monde se peuple de ces divinités; elles apparaissent dans les êtres sensibles qui en sont les images. Lui, donc aussi, pouvait peupler le monde de dieux sans sortir de son système.

C'est ce qu'il a fait pour toute sa mythologie, beaucoup moins précise que celle de ses successeurs les stoïciens, les alexandrins, moins surtout que chez ses interprètes postérieurs (M. Ficin, etc.). Mais, dans la généralité, les traits principaux sont aisés à reconnaître. Pour choisir quelques exemples, le Dieu suprême, qui est l'idée suprême, est partout appelé le roi, l'âme royale de Jupiter : solution conforme au monothéisme. Les autres idées sont partout dans le monde visible, soit physique, soit moral. Ainsi les astres sont des dieux. Le monde est formé par les dieux auxquels le Dieu

des prières à Artémis comme à une divinité », etc. — Socrate sacrifie un coq à Esculape. — Ils font de beaux raisonnements sur la nature de Dieu, puis sacrifient aux idoles. — Voir Freppel, Origène, t. II, 392.

1. Exemple : dans VOdyssée (XVI), le fidèle Eumée, gardien des porcs du divin Ulysse, est lui-même appelé le divin porcher.

suprême confie le soin d'achever son œuvre {Timée) ; ce qui veut dire que l'homme subit les lois générales. La pensée, la raison dans l'homme sont aussi des demi-dieux^ des démons. Chaque homme a son génie qui n'est autre que la raison qui l'inspire, appelée à le diriger, à le conseiller. Le monde, rempli de Dieux, lui-même est un Dieu, Dieu engendré, mais éternel {Timée). Les lois, qui sont des types, les exemplaires des êtres, les esprits, etc., sont des démons, des êtres supérieurs : Platon ne répugne pas à le croire. Mais le génie particulier à chaque homme, c'est avant tout sa raison : ainsi le démon de Socrate. Les mauvais génies, les génies du mal, ce sont les passions mauvaises, l'orgueil, le mensonge, l'ignorance, la concupiscence, etc. — Nous n'irons pas plus loin, ne voulant pas nous aventurer sur ce terrain que Platon lui-même dit être livré à la conjecture et où il n'est guère possible de s'avancer sans risquer de faire des faux pas et s'égarer. Nous renvoyons au Cratyle où toute cette mythologie a, en partie, son explication dans les noms des dieux et leur étymologie \

1. Quant au rapport de la théologie platonicienne avec la théologie chrétienne, sur un pareil sujet, qui dépasse infiniment nos moyens comme notre dessein, et où il est si difficile de garder la mesure, nous renvoyons aux auteurs qui l'ont avec le plus de succès abordé. Par malheur, ils sont loin d'être d'accord sur la part véritable à faire au philosophe qui a été appelé Plato Chris tianus {supra, 15), et qui, selon nous, ni chrétien ni païen, est plutôt l'un que l'autre. Il est simplement le philosophe grec dont la philosophie a été plus justement honorée du titre de préface humaine de l'Évangile. Il suffisait, pour notre but, d'indiquer les analogies qui ressorteut de l'exposé général du système et qui laissent subsister les dilTéreuces non moins grandes et moins profondes à côté des ressemblances.

Page 1