MORALE, POLITIQUE, ÉDUCATION, ESTHÉTIQUE, ETC
Observations générales.
I. L'éthique ou science des mœurs; sa place et son importance dans la philosophie platonicienne. — II. Sa double tendance pratique et contemplative.
— Ses rapports avec la morale socratique. — III. Difficultés d'exposition.
— Plan et division.
I. — Venant à la suite de la dialectique et de la physique, cette partie de la philosophie platonicienne peut paraître, aux esprits spéculatifs, de moindre importance et occuper une place inférieure dans le système. Ce serait gravement se tromper. D'abord la spéculation elle-même y est comprise. Elle en fournit la base ou les principes (voyez supra^ 59, 64, 168). h' idée du bien^ l'idée suprême est cette base. A cette idée est comme suspendu l'univers entier, physique et moral.
Le Bien, to àyaGov, le dernier terme où s'arrête la pensée de l'homme, objet final de l'amour et du désir, est aussi le but auquel doit tendre sa volonté. Elle est la règle de sa vie entière. Quoique Aristote le conteste {Mét.^ I), cette idée est principe d'activité et de mouvement, non simplement un type immobile, l'idéal qu'aspire à contempler l'inteUigence. L'âme humaine, unie à un corps, dans sa condition présente, a une autre destination, qui est de se perfectionner sans cesse en
exerçant toutes ses facultés. C'est surtout par ses actes qu'elle doit s'efforcer de ressembler à ce modèle divin de perfection idéale et par là se rendre digne de lui être réunie. Elle ne le peut que par la pratique constante de la justice et des autres vertus.
La notion même que Platon donne de la philosophie (64, 68), sa définition de la sagesse, ne laisse aucun doute à cet égard. La philosophie n'est pas seulement une science, la science la plus haute, asyio-Tov jxà^r.aa. La vérité des idées n'est pas son unique objet. Ce bien et le beau qui s'y joignent, l'amour même qu'ils excitent, appellent un culte plus réel et plus effectif. La réalisation du bien sous toutes ses formes, dans toutes les situations et les relations de la vie privée et sociale, est pour l'homme la fin véritable de son existence présente; toutes les puissances de l'âme doivent y concourir.
Cette doctrine que Socrate avait enseignée dans ses entretiens et réalisée dans sa vie, par sa mort scellée et sanctionnée, Platon également la professe. La morale, pour lui, n'est pas toute la philosophie, elle en est la partie essentielle, la fin véritable \ A l'ensemble du système elle donne son vrai caractère. C'est comme l'âme répandue en tous ses écrits, le ton dominant qui y règne. La pensée morale y est partout présente; elle le suit jusque dans les froides régions de la science pure où sa théorie des idées est exposée et discutée. Ainsi en est-il dans les dialogues tout à fait spéculatifs, le Parménide^ le Sophiste, le Timèe^ dans les discussions les plus arides et les plus subtiles de la dialectique. Là où le sujet paraît le plus étranger à la vie pratique et devoir la faire oublier, on se sent comme enveloppé d'une sorte d'atmosphère morale {supra^ p. 59).
Entre mille exemples de cette préférence accordée à la morale sur le savoir purement spéculatif et théorique, on pourrait citer ce passage d'un des plus petits dialogues, il est vrai, mais des plus authentiques : « Si quelque science pouvait nous apprendre à devenir immortels sans apprendre à bien
1. C'est ce que Sénèque, en cela non moins platonicien que stoïcien, exprime ainsi : « Nec philosophia sine virtute, nec sine philosophia virtus. » (fp., 89.)