LES FAUX SYSTÈMES DE MORALE
1. Morale he'donigue (les Sophistes, Aristippe). — Le plaisir comme but final et motif unique des actions humaines. — Réfutation de celte doctrine. — Principaux arguments. — Variabilité, diversité, contradiction, etc. — Insatiabilité des désirs, etc. ; comparaison de la vie réglée, tempérante et de la vie déréglée, etc. — Distinction de l'agréable et du bien, etc. {Gorgias^ Philèbe, Réf., IX.) — Conclusion. — IL Morale de Vintérêt. — Caractère de cette morale. — But de la polémique de Platon : nécessité de distinguer les deux motifs : l'utile et le bien, et de les subordonner. — Son argumentation : résultat de sa dialectique; les deux modèles ou les deux portraits; l'injustice parfaite et la justice parfaite ou désintéressée. — Supériorité théorique dii la morale platonicienne sur la morale socratique ou eudémonique. — III. Morale des poètes et du pobithéisme. — Les dangers de cette morale. La polémique de Platon, ce qui en fait l'intérêt moral et historique. — Ses arguments contre le polythéisme dans VEulhyphron et les premiers livres de la République, les Lois. — La volonté divine, la sainteté, etc. — De l'immoralité de ces fables. — Le côté métaphysique moins marqué.
Toute la morale antique, avant et après Platon, roule sur le souverain bien, que toutes les écoles cherchent à déterminer, bien qu'elles le conçoivent d'une manière différente (voir Arist., El/i. Nie, I ; Cic, De finib. ; Tusr,\ Senec, /)(? vit. beat., etc.). — Ce bien, auquel se rapportent tous les autres biens, est la fin, TiXo;, en laquelle consistent, à la fois, le bien et le bonheur; c'est le but auquel tendent toutes les affections, le principe de toutes les actions, l'objet de la volonté. Platon le formule ainsi : tcXo; slva». à-ao-iôv twv Ttoàcstov to àyaÔov, xal exsivou svsxsv oslv TîàvTa -àXXa -oàTTîiv (Gorgias, 500) .
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I. — Ce bien, le motif unique d'après lequel agissent tous les êtres intelligents aussi bien que sensibles, les hédoniqiies le placent clans le plaisir sensible, rfiovr^.
Professée par Arislippe, chef de l'école cyrénaïque, cette doctrine était aussi celle des Sophistes {P/iil. anc, 92). Socrate sans doute l'avait combattue et réfutée par des arguments que Xénophon nous fait connaître {Mém., I, 6; II, 1 ; III, 14; IV, 5). Mais ce qu'il met à la place est une sorte d'eiidémonisme moral qui, sans rejeter le plaisir, le modère, et le soumet à une règle supérieure prise dans la conscience, l'idée même du bien, base de toute sa doctrine {PhiL anc, 140).
Platon, dans une partie de ses Dialogues, ne fait guère en cela que reproduire ce qu'avait dit Socrate. Dans d'autres, les grands dialogues, la polémique prend un autre caractère. Plus savante, plus régulière, elle s'élève aussi à une hauteur que n'avait pas atteinte le maître dans ses conversations familières. Les éléments métaphysiques ou spéculatifs s'ajoutent ou font suite aux arguments pratiques. Partout intervient, plus ou moins voilée ou transparente, la théorie des idées.
L'argumentation mérite d'être rappelée. En voici le résumé :
Il n'y a, disent les Sophistes, et après eux Aristippe, leur disciple, rien d'absolu dans la morale comme dans la science. La distinction du bie?i et du /?««/, du juste et de Vin- Juste, n'est pas mieux fondée que celle du vrai et du faux; elle est arbitraire et ne repose sur aucune base certaine. La seule base (et elle est mobile), ce sont les lois et les conventions humaines. Or, celles-ci sont opposées à la loi de la nature. Cette loi qui régit tous les êtres animés, c'est la force^ le droit du plus fort. La nature entière la proclame et n'en connaît pas d'autre. Les hommes, comme les autres animaux, y sont soumis. Elle veut que le plus fort commande, que les plus faibles obéissent. La justice, c'est que ce qui est avantageux au plus fort soit considéré comme juste [Rép.^ I; Gorgias),
Quant au motif déterminant qui nous fait agir, en vue duquel tous les êtres sensibles agissent, ce motif est la sensation agréable et désagréable, le plaisir, TiOovt,, ou la peine, Vjr.r\, Elle est la règle et la mesure de toutes les actions. C'est le
principe en vertu duquel toujours et en tout se détermine la volonté humaine {ibid.).
Platon, comme Socrate, combat cette fausse et pernicieuse doctrine. Une partie étendue de ses plus grands dialogues (le Gorgias, le Philèhe^ le Théétète^ la République) est consacrée à la réfuter.
Dans le Gorgias ou de la Rhétorique^ la lutte s'engage sur le terrain de la distinction absolue du bien et du mal^ du juste et de Vinjuste, que l'orateur doit connaître et respecter, l'éloquence elle-même n'ayant d'autre base solide que la vérité morale, et son plus noble emploi étant delà faire triompher. Ce caractère absolu est opposé au caractère relatifs mobile et contradictoire du plaisir et de la peine ou de la sensation que professent les sophistes. L'adversaire de Socrate (Galliclès), l'hôte et l'ami des sophistes, plus hardi et plus franc, n'étant pas tenu aux ménagements que ceux-ci emploient pour déguiser Todieux d'une telle doctrine, en convient. Il accepte sans hésiter les conséquences de cette théorie.
La réfutation se fait par l'absurde, mais c'est l'analyse de la sensation qui fournit la base de l'argumentation dont voici quelques traits.
Ce que Platon veut surtout établir, c'est la différence de Yagréable et du bien^ hzooy oï -zh t.o'j toj àyàOou (500).
1° Si le plaisir est le but de toutes les actions, l'égoïsme est le motif avoué ou secret qui les détermine. Ceci est accordé. Le plaisir, faut-il le régler? Non, car alors d'où vient la règle?
2° Qu'est-ce alors que la tempérance? Une sottise. Commander à ses passions et à ses désirs, c'est n'être pas libre. Pour être heureux et libre, il faut laisser prendre à ses passions tout l'accroissement possible et se procurer tous les moyens de les satisfaire. Calliclès le déclare en toute franchise « Tous ces beaux principes, ces conventions contraires à la natnre ne sont que des chimères humaines, auxquelles il ne faut avoir aucun égard. » (492.)
3^ Le bonheur ne peut résider dans une vie intempérante et déréglée. Par sa comparaison des tonneaux percés, image de la vie déréglée, Platon rend frappants le fait de Tinsatiabilité des désirs sensibles et l'impossibilité de les satisfaire.
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4° Ne doit-on faire aussi aucune distinction des plaisirs honnêtes et des plaisirs déslionnùtes't N'y a-t-il pas des plaisirs honteux? Si l'agréable et le bien sont les mêmes, cette distinction s'efface; on n'a pas le droit d'appeler honteux un plaisir quel qu'il soit, ni les moyens de se le procurer.
5° Les contraires ne peuvent exister ensemble et le bien ne peut naître du mal; or, dans le plaisir des sens, les contraires se mêlent. Les plaisirs les plus vifs se changent en douleur. Gomment le bien et le mal peuvent-ils concourir à former le bonheur?
6" Quelque hardi que soit le langage que l'on tient, on ne peut effacer tout à fait la distinction des vertus et des vices, ranger parmi les gens de bien les insensés et les lâches, ni parmi les méchants les sages et les braves. Or, le sage et l'insensé, le lâche et le brave éprouvent également la joie et la douleur. Si donc le plaisir est le bien, il rend bons ceux qui réprouvent; ceux qui souffrent sont mauvais parce qu'ils souffrent.
La conclusion est : 1° la différence essentielle des deux principes, \ agréable et le hien\ 2° l'un étant le but, l'autre le moyen, Vagréable doit être cherché en vue du bien^ non le bien en vue de l'agréable : to rfi'j svîxa toO ayaSoCî, tj to àyaBov £V£xa ToGî Tiôsoç (Gorgïas, 506, B).
Le Philèbe, qui a pour titre du Plaisir (-sol Yjoovri;), contient encore mieux la vraie doctrine platonicienne. La solution de Platon au problème moral, en ce qui concerne le plaisir et son véritable rôle dans la conduite humaine, est donnée d'une façon critique et théorique, relativement au bien dont le bonheur est inséparable.
La question est de savoir si le souverain bien consiste dans le plaisir comme étant supérieur aux autres biens. Platon, disciple de Socrate, mais plus métaphysicien que lui, nourri, de plus, des doctrines pythagoriciennes et habitué au langage de cette école, réfute la doctrine hédonique par des arguments dont plusieurs reflètent le pythagorisme. D'autres, déjà connus, sont tirés de la nature du plaisir dont les caractères sont la mobilité, la diversité, etc.
Platon fait admirablement ressortir ces caractères. Ce
qui a été répété depuis n'a rien ajouté à la force de ses arguments *.
L'argument métaphysique lui-même ne fait que reproduire celui-ci sous une autre forme. Le plaisir, c'est Viîidéterminé, to àîccipov ; le bien est le déterminé, -ipa;, la mesure, {jisTpov, OU la règle, vouloç; c'est la loi qui établit V ordre ^ ':^-ç'';, dans les actes, dirige la conduite et la rend sage, etc.
La conclusion est que le plaisir n'est pas le vrai bien de l'âme et qu'il est absurde de prétendre que les autres biens, la tempérance, l'intelligence, ne doivent être comptés pour rien, ou qu'ils doivent être ramenés à ce bien unique, la jouissance. Ce qui amènerait à dire qu'on est méchant uniquement parce qu'on souffre et qu'on est vertueux, par cela seul qu'on goûte le plaisir ; qu'on l'est d'autant plus que le plaisir est plus grand, etc. \
Dans le huitième livre de la République^ la réfutation se reproduit sous une autre forme; c'est la psychologie qui la fournit. Elle est empruntée à la théorie des facultés de l'âme, à la hiérarchie de ses puissances. Platon, on le sait, reconnaît trois parties ou puissances dans l'âme. De plus, il établit, entre le gouvernement extérieur de l'État et le gouvernement intérieur de l'individu, une correspondance parfaite. L'un est l'image de l'autre, là en grand, ici en petit {Bép., II). L'ordre y est le même, le désordre également et aux mêmes conditions. Si l'on admet que l'âme est composée de trois facultés, la raisoji, le courage^ la sensibilité, il en résulte aussi trois ordres de plaisir, selon le rapport qui est maintenu entre elles. La raison doit commander, le courage ou la volonté obéir et lui prêter main forte, les passions être soumises. Si c'est le contraire qui arrive, si cet ordre est renversé, l'homme ne peut être heureux; les plaisirs qu'il goûte ne sont pas euxmêmes de vrais plaisirs; ils le rendent plutôt malheureux. Il
1. « Quant au plaisir, je sais qu'il est de plus d'une forme. A son nom seul on le prendrait pour une chose simple. Néanmoins il prend des formes de toute espèce et à queUjues cgards dissemblables entre elles. Nous disons que l'homme dêhauché goûte du plaisir danslelibcrlinage,qneriiommetompéranten fi^oûte dans la tempérance, que l'insensé plein d'opinions et d'espérances folles a du plaisir, que le sage en trouve pareillement en la sagesse. Or, si on osait dire que ces espèces de plaisir sont semblables entre elles, on passerait avec raison pour un extravagant. •