‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 97 sur 168 · LA MORALE DE L'INTÉRÊT · texte numérisé non relu

LA MORALE DE L'INTÉRÊT

est d'autant plus malheureux qu'il s'écarte plus de la justice et du bien. Le malheur suit dans la même proportion.

Bref la thèse est celle-ci : l'homme tyrannisé par ses passions, esclave du plaisir ne saurait être heureux. Si ce sont les appétits sensuels qui dominent et prennent le dessus, la partie basse l'emporte sur la partie haute; l'homme alors est injuste, il est au même degré malheureux. Platon établit même une proportion exacte ou mathématique, comme il se plaît à le faire en continuateur des pythagoriciens, sinon leur disciple.

Telles sont les faces diverses que présente celte polémique de Platon contre les hédoniques, soit sophistes^ soit cyrénaïques, La conclusion est celle du Philèbe : « Je vois bien, Socrate, que c'est une grande absurdité, de mettre le bien dans le plaisir », sàv 'ziç ttjV t,oovt,v w; àyaGov ri^xiv TiGfiTa!. {Philèbe, 55) \

II. Morale de l'intérêt. — Cette partie de la polémique de Platon est d'autant plus à remarquer, qu'elle est tout à fait nouvelle et vraiment platonicienne. Ce n'est plus du plaisir, en effet, qu'il s'agit, de la morale des sophistes et des hédoniques. Platon le dit lui-même, cette morale, c'est celle des honnêtes gens de tous les temps et de tous les pays. Socrate lui-même, en la réformant et la corrigeant, ne s'était guère élevé au-dessus d'elle {Phil. anc.^ 140). Les moralistes ordinaires, les législateurs et les éducateurs de la jeunesse, n'en ont pas d'autre. Elle s'enseigne dans les gymnases et les lieux publics. Les écrits des poètes et des théologiens en sont remplis. La conscience, même la plus éclairée, elle-même ne la désavoue pas. Seulement elle la subordonne, et la remet à sa place, qui est la seconde et non la première. Écrite dans

i. On objecte (Grote) que dans le Protagoras (558), l'auteur met dans la bouche de Socrate la doctrine que lui-même réfute, celle de l'utile, 6cpéXi{;.ov, et de l'agréable comme identique au bien, xb àyaôov xa\ to r,8u (554).

Sans invoquer, comme on fait, un changement d'opinion et la dilTérence des dates, on peut dire que la contradiction n'est qu'apparente. Socrate, avec son ironie habituelle, raisonne au point de vue de Protagoras; il se place sur son terrain pour le combattre. On n'en peut rien inférer pour sa doctrine propre, d'ailleurs si difîérente non seulement de celle des sophistes, mais de celle qu'il appelle l'opinion vulgaire, tûv 'kôWiùv S6?av. En tout cas, si c'est celle de Socrate, Platon la rejette et son admirable réfutation de la morale utilitaire, depuis comme de son temps, reste irréfutée.

les lois, en vigueur dans les mœurs, base de l'éducation publique et privée, elle y est avec une équivoque qui la sauve et la justifie en apparence, mais qui doit disparaître dans la théorie, afin qu'aucune confusion ne fasse prendre le change.

L'idéal platonicien ne peut la laisser subsister à côté de lui comme établissant le vrai principe, la base véritable. Ce qu'elle a d'opposé à la sainteté, à la pureté, à l'autorité de la loi doit être dévoilé. Car la loi s'adresse d'abord à la raison, qui seule doit régir la volonté et a droit de lui commander, comme aussi seule elle engendre l'amour, un amour pur et désintéressé, dans Tàme de celui qui la voit et la contemple. C'est là ce qui est vraiment platonicien et selon le système.

La question se p'ose ainsi, h' intérêt^ même bien entendu, est-il et doit-il être le motif unique ou premier des actions humaines? Yoilà le point qu'il s'agit d'éclaircir et de mettre en pleine lumière.

En raison de tout son système, à la fois métaphysique et moral, dont la base est l'idée du bien, idée pure et désintéressée, Platon devait combattre cette opinion, ne souffrir aucune équivoque, dissiper toute confusion chez une doctrine qui ne se défend qu'à l'aide de malentendus, de termes vagues et d'équivoques. Il est le premier qui ait rempli cette tâche parmi les philosophes.

« Tous les autres, dit-il, vantent la vertu pour les avantages qu'elle procure. Personne encore n'a osé la louer pour elle-même indépendamment de ses avantages. » {Rép.-, II.)

Cette thèse nouvelle, dont l'honneur lui revient tout entier, comment l'a-t-il soutenue? avec quelle puissance de dialectique, quelle élévation de pensée et quelle éloquence, c'est ce qu'on ne comprend bien qu'en le lisant. Cette belle discussion remplit le deuxième et une partie du troisième livre de la République. On doit au moins en marquer les traits principaux.

Usant d'un procédé de sa dialectique, qui est de séparer ce qui est distinct, de l'opposer à ce qui lui paraît contraire, et ensuite de réunir les deux termes et de les concilier, Platon oppose à l'idée du bien ou de la justice absolue, £^oo.; àvaOoCî (357), celle de rinjustice parfaite. Les deux portraits que

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