‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 98 sur 168 · LA MORALE DE L'INTÉRÈT · texte numérisé non relu

LA MORALE DE L'INTÉRÈT

le peintre, ici le théoricien ou le métaphysicien, met sous nos yeux se correspondent comme l'affirmation et la négation, l'ordre et le désordre. Mis en face des deux portraits, le spectateur ou le lecteur doit prononcer quel est le meilleur ou le préférable.

On le voit, quoique ce soit Socrate qui parle, c'est bien du pur platonisme qui est le fond de cette polémique et la caractérise.

« La cause de tous ces désordres, nous dit Platon, c'est qu'à commencer par les héros, tous ceux qui se sont portés pour les défenseurs de la justice n'ont loué la vertu qu'en vue des honneurs et des récompenses qui y sont attachés et n'ont blâmé dans le vice que les châtiments qui le suivent. Personne, en considérant la justice et l'injustice telles qu'elles sont en elles-mêmes et dans l'âme du vertueux ou du méchant ignorés des dieux et des hommes, n'a encore prouvé en vers ou en prose que l'injustice est le plus grand mal de l'âme et la justice le plus grand bien. Car si vous vous étiez accordés, dès le commencement, à tenir ce langage et si, dès l'enfance, on vous eût inculqué cette vérité, au lieu d'être en garde contre l'injustice d'autrui, on craindrait de lui donner l'entrée dans l'âme comme au plus grand des maux. » [Rép.^ IL)

La thèse est toute dans ces mots : « La justice est meilleure que l'injustice et cela en elle-même, fût-elle dépouillée de tous ses avantages matériels et immatériels, dans cette vie et dans une autre, fut-elle ignorée des hommes et des dieux : OT», OLxaioo-'JVT, ào(.xla^ xpSLTTOv, xal auT'/) ôi a'jTr,v éàv lï Xav- OàvTj, sav Ts [J.T, Sso'jç xal avSpojTzo'j.;. » (367, E.) Par conséquent ce qu'il faut dire, c'est qu'elle est bonne en soi, toioutov Tcslva;. àyaOov, et qu'on doit la rechercher à cause d'elle-même^ akVaL\)':o auTO-j svôxa ào-Tca^ojjiîvor. (II, 357, B).

Pour mettre au jour cette grande vérité, le procédé àQ purification dont souvent se sert Platon, ailleurs décrit (p. 61), sera celui qu'il emploie. Par une suite de suppositions, il entreprend de dépouiller successivement la justice de tous ses avantages, afin de la montrer ensuite en elle-même nue, telle qu'elle est dans son essence ou dans son idée^ aù-ro xaG'aÙTo (358, B), alors qu'elle brille de sa propre essence,

et dans toute sa beauté. On verra alors ce qu'elle est, si elle doit être embrassée en elle-même et pour elle-même.

La manière de procéder est celle-ci.

Il commence par les biens temporels^ la richesse, la santé, les honneurs, l'estime, la gloire, etc. Usant du procédé contraire, il accumule sur la tête du juste toutes les disgrâces, les maux et les infortunes. Il le représente bafoué, fouetté, tourmenté, mis aux fers, frappé de verges, mis en croix (362), au point qu'on a vu en lui une figure anticipée du Christ. Il va plus loin, il n'hésite pas à lui ôter même les biens d'une autre vie, les récompenses que l'immortalité procure. Il lui retire même la faveur des dieux qui doivent ignorer ce qu'il est et s'il existe. (Rép.^ II.)

Gomme pendant, il trace le portrait de l'homme injuste^ auquel tout réussit dans sa vie et ses entreprises par les plus mauvais moyens, trompant les hommes et les dieux, se faisant décerner les honneurs dus à la vertu, réalisant ainsi le chef-d'œuvre de l'injustice parfaite, àou'la.; TsAs^a;. La dernière injustice, n'est-ce pas de paraître juste sans l'être? ètryaTY) àoLxia o^^v.zk'^) o'.xa'lov elvat. jjlt, ôvTa. Les deux portraits mis en présence, il demande qu'on prononce et qu'on choisisse. Il veut que chaque homme ait sans cesse sous les yeux ces deux modèles et qu'il se dise avec Pindare : Monterai-je avec effort vers le palais qu'habite la justice? Ou bien marcherai-je dans le sentier de la fraude oblique? Quel guide prendrai-je pour assurer le bonheur de ma vie?

C'est à la vue de ces deux modèles, Tun de justice, l'autre d'injustice consommée, que je veux que vous prononciez sur le bonheur du juste et du méchant [ibid.).

On est ici, ce semble, assez loin de Veudémonisme de Socrate, plus près de Zenon, du stoïcisme que du pur socratisme. On ne peut dire que Platon ici ait copié son maître, encore moins, comme on a osé le dire (Grote), qu'il marche à la suite des sophistes, ce qui en est une singulière façon. Il est bien lui-même comme moraliste à la fois et comme métaphysicien. C'est le corollaire do la théorie des idées et de Pamour.

La vertu ou la justice, c'est le bien par excellence, le bien moral, le reflet le plus pur des idées, de Vidée des idées.

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