‹ Plik et Plok. Atar-gullChapitre 53 sur 65 · LB DÉPART · texte numérisé non relu

LB DÉPART

Ah! j'en perdrai la vie Par la douleur que j'ai.

E. SCRIBB.

G'éttdt quelque vingt jours après la mort de Jenny, le s(M se couchait^ et ses rayons obliques, traversant les jalousies de la chambre de madame Wil^ inondaient cette pièce d'une lumière vive et dorée.

Au fond, une femme était couchée dans un lit, soigneusement entouré d'une moustiquaire, et un vieiilaixl vêtu de deuil soutenait la tête de la malade en lui fusant respira: un cordial.

Un nègre, armé d'un long éventail de plumas, dumsaM les insectes qui auraient pu importuner madame Wil.

Car c'était elle qu'une bien affreuse maladie, causée par ses chagi'ins^ avait réduite à cet état effrayant de maigreur et de marasme.

Elle ouvrit les yeux, et son premier regard fut pour son mari, l'honnête Wil, qui attachait sur elle un œil attendri et inquiet.

— Je me sens mieux, quoique bien faible, mon anuL.. — dit-eUa d'une vote baçse et creuse à son mari, — du eourage.

Mais le cdkm^ au Heu de lui répondre, baissa tristement la tête en signe d'approbation et serra la main treniblante de sa femme.

C'est que le mattienrenx avait éprouvé une émotion si violente à la vue de sa fille morte, qu'il n'avait pu jeter un cri; lors de cei afifreux événement, sa langue avait été fi:^pée de ftaaï^ÛBf depuis il était resté muet.

Madame Wil comprit son regard, car elle reprit : — Du courage, pourquoi?... la mort, mon Dieu, ne m'effraye plus... je te désire, au contraire... car au moins je pourrai revoir lûen-

tôt Jenny... — Et, en prononçant ce nom, la pauvre mère poussa mi cri perçant, un cri aigu qui sembla user le reste de ses forces.

M. Wil, aidé d'Atar-Gull qui pleurait, eut encore recoui-s à son flacon.

Elle revint à elle.

— Pardon, mon bon Wil, je t^avais promis de ne plus prononcer le nom de notre fille, je sais quel maUéela te fait, ainsi qu'à ce digne serviteur... je veux dire ce digne ami, Wil, car un ami seul peut rendre de tels services : vingt et un jours sans dormir, et veiller, sans compter les périls qu'il a cornus en allant à la recherche de Théodrick... Et ta blessure va-t-cllc mieux, Atar-Gull? — demanda madame Wil d'une voix faible.

— Bien, très-bien, ma bonne maîtresse... mais ne parlez pas, ça vous fatigue.

— Et dire, — miurnura-t-elle, — que Théodrick a dispaiu sans qu'on puisse savoir comment, depuis le joiu* fatal où il s'est précipité hors de la chambre à la poui*suite de cet affreux serpent!

Le colon, agenouillé près du Ut de sa femme, priait la tête cachée dans ses mains.

Il fut tiré de cet état douloureux par un cri du noir.

— Maître, maître... la maîtresse se meurt.

La pauvre mère, ^i effet, s'affaiblissait à vue d'œil, tous les ressorts de cette âme si tendre et si aimante avaient été brisés par la mort de sa fille.

Elle touchait à son dernier moment.

Elle fit signe qu'elle désirait parler...

Le colon et le nègre écoutèrent silencieux, à genoux.

— Mon ami, — dit-elle d'une voix éteinte et mourante, — quittez l'Ile... les pertes énormes que la mort de presque tous vos bestiaux, d'une partie de vos esclaves, vous a causées rendent ce départ nécessaire... ne songez pas à y rétablir votre fortune... trop d'amers souvenirs vous tueraient ici... Réalisez le peu qui vous reste de notre bien, et partez. .. emmenez Atar- Gull, c'est un ami dévoué... Allez en Em*ope, Wil... c'est la prière d'une mourante. . . ne me refusez pas. . . jui'ez, promettezte-moi^ au Aom de ma Jcnny...

3S0 âTAR-(ÎDLL

Elle avait au phis encore une minute à vivre.

Le colon tenait ses lèvres collées sur la main de sa femme déjà glacée et sanglotait.

A un mouvement que fit madame Wil, Àtar^^ull s^approcha d'elle pour relever le chevet de sa maîtresse. ^

Et il se remit à genoux pour soutenir le corps défaillant de madame Wil, en disant tout haut ; — Pauvre bonne maîtresse... pauvre maîtresse...

Mais une horrible expression de joie, qu'il n^avait pu cacher en regardant sa maîtresse mourante, terrifia madame Wil, et l'admirable instinct de son cœur hii révéla tout à coup Patroôe hypocrisie que cette joie venait de trahir.

Aussi la malheiu'euse femme ouvrit affreusement les yeux, se dressa roide 3ur son séant, et cria d'une voix ^trangulée en jetant ses bras en avant avec un indéfinissable accent de terreur :

— Wil, Wil... Atai'-Gull... ne... Jenny... — ses forces la trahissant, elle ne put achever.

M. Wil fit un signe d'approbation, croyant qu'il s'agissait de la promesse d'emmener Atar-GulL

— Père, père, — dit bas Atar-Gull, — les victimes ne te manqueront pas là-haut; la vengeance commence.

On arracha M. Wil de la chambre de sa femme.

Atar-Gull fit pom* lui ce qu'il avait fait pour madame Wil, le veilla, le soigna avec tant de zèle, d'abnégation de lui-même, que le gouverneur, voulant lui donner une marque d'estime probante, ajouta de sa main, sur son acte d'affranchissement, qui fut demandé par le colon, les louanges les plus flatteuses sur son zèle et son vertueux attachement pour ses maîtres.

Enfin, deux mois après la mort de sa femme, M. Wil réalisa le peu qui lui restait, paya ses dettes, et s'embarqua avec son fidèle noir pour Portsmouth, sur la frégate le Cambrian, qui retournait en Angleterre.

ATAR-GULL SSl -

CfiAPITRE V

MBI«<:OI«TllB

On ibicnifali n*est jamais pefda.

PfOtérhe populaire,

— Allons j allons^ €|ue diable^ un peu décourage^ monsieur "Wil, — disait le docteur au silencieux et taciturne colon... — Prenez un peu sur vous, je sais qils tout cela est affreux; mais enfin ça est, ainsi soyez raisonnable; si le temps nous favorise, dans un mois nous serons à Portsmouth i depuis cinq jours que nous atone quitté la Jamaïque, le temps nous favorise... la brise est faite^ nous entrons datis leïs vents alizés... et tenez^un beau temps, uii beau ciel, une mer comme celle-ci, ça donne espoir et courage. «. Quant à votre infirmité^ ça ne peut pas.jiurer, votre mutisme cessera.*, c'est une émotion forte qui Fa causée, il y a toujorn^ du remède^*— Ainsi parlait le bon et jovial doctcîur du Cambrian, en montrant à M. Wil lé sillage rapide de la frégate, qui prouvait la vérité de son assertion, car ils étaient assis sur le couronnement et passaient le temps à faire ce que d'aucuns font si souvent à bord, à regarde!* passer Teau.

Le colon tendit les mains au docteur, le remercia d'tiii regard^ et secoua tristement la tête en montrant le ciel et en s'essuyant les yeux au souvenir de sa femme et de sa fille»

Et le docteur allait reconmiencer toutes ses banales consolations^ quand Atar-Gidl parut sur le pont^ portant une petite théière...

— Tenez, maitre>— dit-^il respectueusement au colon, *i«voici le tilleul et le ti^arin qu'on vous a ordonnés.

M. Wil fit signe qu'il n'avait pas soif.

— C'est égal> maître, — dit le noir avec cette intonation grondeuse qui sied si bien aux serviteurs dévoués^ -« c'est égal... ça vou» fera da bi^..« n'estfil pa» vrai/ iii(»i$ieur le docteur?

— Ceiialnement... buvez... buvez, monsiem* Wil.

Et le colon but la potion, forcé d'obéir à cette coalition de volontés, et remercia du geste son fidèle serviteur.

— Ça m'a Tair d'un bien brave domestique, — dit le médecin.

Le colon leva les yeux au ciel agitant ses mains, comme s'il eût dit : « Un ange, docteur. »

— Eh bien, dites donc du mal des nègres après cela! Le colon haussa les épaules.

Atar-Gull revint; mais cette fois ce fut pour apporter à Wil une tabatière pleine, dans le cas où celle du colon eût été vidée...

Ce dernier échangea un regard presque fier contre le coup d'oeil approbateur du médecin.

— Hein... quelles attentions ! — disait l'un.

— Parfait ! admirable ! — répondait l'autre.

Pendant cette muette pantomime, Atar-Gull, isolant les rayons visuels en mettant sa main au-dessus de ses yeux, regarda quelque temps à l'horizon avec attention, et s'écria tout à coup :

— Maître, là-bas, tout là-bas, un canot !...

Le docteur et le colon redressèrent la tête, suivirent des yeux la direction que le noir leur indiquait et ne virent rien.

— Tu te trompes, mon garçon, — dit le médecin, — mais demande une longue-vue au timonier, nous nous en assurerons nous-mêmes.

Et en effet, après deux minutes d'observation, le docteur 8'écria :

— 11 a, ipardieu, raison, monsieur Wil; c'est ime petite embarcation... et, si je ne me trompe, on voit wi homme dedans... Timonier... prévenez donc l'officier de quart.

— Regardez, — dit le docteur à ce nouveau venu, — un canot abandonné en pleine mer... qu'est-ce que ça peut être?

— Sans doute le reste d'un équipage qui aura péri... il a besoin de secours sans doute. Je vais demander au nouveau commandant la perniission de faire porter sur lui...

L'officier descendit et remonta presque aussitôt, en disant au timoniçr :

— Laisse arriver *sur ce point noir que tu aperçois là-bas... Plus la frégate approchait, plus on voyait distinctement ce

petit canot : il était sale, presque démenibré, et Thomme qui le montait semblait vider Teau qui allait peut-être le submerger.

Le Cambrian mit en panne à une portée de pistolet... et le héla en anglais.

L'homme du canot fit signe qu'il ne comprenait pas...

— Appelez ce marin qu'on a recueilli, et qui s'est engagé comme matelot avec nous, — dit le Ueutenant, — il parle espagnol et français... il le comprendra peut-être...

Le Grand-Sec monta sur le pont; on le mena sur Tarrière, en lui désignant Thomme et le canot...

Mais le malheureux pâlit... bégaya... et tomba à la ren-

n venait de reconnaître... Brûlait.

Et le bonhomme Wil aussi avait reconnu son pourvoyeiu* de noirs...

Et Atar-Gull aussi avait reconnu celui qui partageait avec le colon toute sa haine africaine; mais, fidèle à son système, Atar-Gull resta calme et froid.. .

Le bonhomme Wil descendit dans la grand'chambre, se souciant peu de la reconnaissance.

Or, le Grand-Sec désira parler en secret à Tinstant même au lieutenant Pleyston, qui entendait le français; et, comme il se rendait chez cet officier, Brulart montait à bord avec l'habitude et l'agilité d'im bon marin.

Brulart était toujours dans son costume; mais il portait avec " lui son précieux coffret, et fut aussitôt entouré par Téquipage du Cambrian, qui le regardait avec curiosité...

Comme il s'apprêtait à parler, il se sentit saisir par derrière.

Et il tomba sur le pont en blasphémant, et deux minutes après, il était garrotté, enchevêtré, comme il avait jadis garrotté ce pauvre Claude-Borromée-Martial...

Et on le transporta, malgré ses cris, dans la grand'chambre du conseil, où il vit l'état-major de la frégate rangé autour d'une table, et d'un côté le Grand-Sec, qu'il reconnut aussitôt,' et de l'autre le bonhomme Wil... auquel il fit un salut amical...

— Interrogez-le, — dit le conunandant, — et vous, commis-

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saire, écrivez ses réponses, car heureusement voici le lieutenant Plcyston qui nous servira d'interprète.

Le petit commissaire prépaj'a sa plume, et demanda trois fois si le monstre était solidement attaché.

L'interrogatoire commença. . .

LE LJEUTENANT. — Tu dois reconnaître, misérable forban, ce matelot que tu as si cruellement jeté à la mer?

BRULART. — C'est le Grand-Sec... un de mes agneaux.

LE LIEUTENANT. — A la boune heure; mais ce que tu ne reconnais peut-être pas, c'est cette frégate, qui t'a donné la chasse et que tu as manqué de faire couler par ton infernal brûlot...

BRULART, avec ëtenoemeot et satisfactinii. — Ah... bah!... comment! c'est VOUS qui avez goûté de ma mécanique... ah! bon... bon... D'ane voix rourde:) — Je comprends maintenant; mon

affaire est sûre... (ll fiiit avec m malû le getle d'èlre penda.)

LE LIEUTENANT. — Un peu... aiusi tu avoues...

BRULART. — Tout... Je u'avoucrais pas, que vous me pendriez la même chose...

LE LIEUTENANT. — Comment t'es-tu trouvé seul dans ton canot?...

BRULART. — Mon équipage s'est blasé, fatigué de moi; en un mot, il s'est révolté, par les conseils de mon second; un chien maudit qui s'appelait le Borgne... On m'a garrotté, descendu dans ce canot avec deux jours de vivres, un fusil et du plomb, et ils m^ont laissé en pleine mer... C'est une plaisanterie comme j'en ai tant fait moi-même.

LE LIEUTENANT. — Tu u'as ricn à dire autre chose?

BRULART. — Ma foi, uou, si ce n'est de vous dépêcher le plus tôt possible, car c'est un vilain rêve.

LE TiEUTENANT, & part. — Il appelle ça uu rêve, à la bonne heure. Alors, mon garçon, élève ton âme à Dieu; car, avant le coucher du soleil, tu seras pendu,

BRULART. — Suffit...

LE LIEUTENANT. — Emmcuez-lc, conduisez-le dans la cale, les fers aux pieds et aux mains... A propos... cpi'est-ce que ce coffret?... Diable! une couronne do comte... un voL.. encore.

ikftCLART^ riant. — Uii vol... cç sont, corblcu, bien mes armoiries, à moi, mes gentilshommes !

LE LIEUTENANT. — Ah! moH Diou, quel joU flacon... Toyee donc ce qu'il contient, docteur...

LE DOCTEUR. — De l^ot)ium... c'est de l'opium...

LE LIEUTENANT. — Voudrait-il s'empoisonner?...

LE DOCTEUR. — Oh ! avcc ceci, il s'endormirait tout au plus, mais pour s'empoisonner, diable, il en faut davantage...

BRULAnt. — Laissez-moi ce coffret, je ii'ai que cela, vous le prendrez après ^ d'ailleurs examinez-le, vous verrez qu'il n'y a aoctme arme : on ne refuse pas ordinairement un condamné... aiosi*..

LE LlEIJtENAIIT/ 8*adrei^«t an ccimmatidant. -»- Il demande qu'on

lui laisse ce eofffet, le docteur assure qu'il n'y a aucun danger.

LE COMMANDANT. — Laissez-Ic-lui.

LE LIEUTENANT. ^— Tiens^ et grand bien te fasse. . . Emmenez-le, vous autres...

On l'emmena, le commissaire lut les demandes, les réponses; on mit aux voix, et le corsaire fut condamné à l'unanimité à être pendu à la grâftde vergue dtf Cdtnbrian, au coucher du soleil.

On descendit Brulart dans la cale, il était onze heures. — L'exécution était pour six.

A trois heures il but ce qui restait dans son flacon, et retomba bientôt endortni sur le plancher froid et humide de la calCi

Et, toujom*s sous l'influence rfe l'opium, il rêva.

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