‹ Plik et Plok. Atar-gullChapitre 63 sur 65 · SAINT-PIKRRE-ET-SAINT-PAUL. — HISTOIRE DE LA COLONIE, — LES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

SAINT-PIKRRE-ET-SAINT-PAUL. — HISTOIRE DE LA COLONIE, — LES INDIGÈNES

Remplir trente, futailles d'eau douce^ acheter des porcs et des pommes de terre^ suspendre à Tétai du grand mât une longue guirlande de choux verts^ pêcher à là seine dans les bas-fonds si poissonneux de la baie d'Avatcha^ ravitailler enfin le navire de manière à faire route, sans trop jeûner, pour Monterey de Californie, tel fut le motif de notre relâche à Saint-Pierre-et- Saint-Paul du Kamtschatka. Nous venions de croiser pendant cinq mois dans les brumes éternelles de la Manche de Tartarie et de la mer d'Okliotsk ; nous y

avions tué et fondu six baleines de trente mille kilogrammes d'huile, et nous espérions compléter rapidement le chargement du nawe, quand les approches de Thiver et des symptômes de scorbut nous obligèrent à battre en retraite; et il fallait maintenant courir à quinze cents lieues de là pour trouver un port de refuge et de ravitaillement, tandis qu'une bonne brise de nord-est aurait pu nous conduire en quatre ou cinq jours dans un des havres de la grande île japonaise d'Iéso ! Mais rentrée de ce mystérieux empire du Japon était encore fermée aux barbares de TOccident. Quel mépris du droit des gens et des saintes lois de la charité ! Un navire désemparé, coulant bas d'eau, à court de vivres, se présente devant un des ports de Niphon ou d'Iéso, et, pavillon en berne, implore des secours : la tempête sévit au large, il est perdu corps et biens s'il ne trouve un abri. N'importe, il faut qu'il vire de bord, qu'il s'éloigne au plus vite !

Maintenant que je mets en ordre mes notes de voyage, je regrette beaucoup d'avoir navigué sous ces latitudes avant la conclusion du traité de commerce et de bonne amitié qui ouvre aux Russes, aux Anglais

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et aux Américains rentrée de cinq des principaux ports japonais. J'aurais quelque chose de neuf et d'inconnu à raconter^ tandis que je suis réduit à parler du

Kamtschatka que tout le monde croit connaître.

Quand je rêve aux pérégrinations de ma jeunesse, aux mille dangers que j'ai courus et aux, bontés de la Providence qui m'a ramené sain et sauf dans ma patrie, j'ai parfois l'ingratitude de me plaindre de n'avoir jamais fait naufrage. Heureux, trois fois heureux un mien confrère, péchant comme moi des baleines dans la mer d'Okhotsk ! Les tempêtes, les brouillards, les courants et je ne sais trop quelles autres causes/ ont jeté son navire à la côte. Le navire seul a péri, et lui, l'heureux homme, il a pu visiter quelques points inconnus du littoral de la Tartarie orientale avant que de rejoindre, à San-Fraiicisco, le navire qui l'a reconduit en France. Cette chance n'était pas faite pour moi; je sors de la mer d'Okhotsk comme j'y suis entré, sans accidents ; et une bonne brise grand largue nous emporte rapidement dans le détroit qui sépare le cap Lopatka, — pointe sud de la péninsule du Kamtschatka, de Choum-Choum, 111e la plus au nord de l'archipel des Kouriles. On prétend qu'une barre de ro-

ches sous-marines^ occupant le milieu du détroit, rend ce passage difficile et dangereux^ et qu'il est prudent de traverser l'arçhîpel dans le sud; mais il y a un bon Dieu pour les baleiniers^ et nous avons m^ché comme à cent lieues de terre !

Cette mer d'Okhotsk, longue de deux mille kilomètres environ, sur seize cents de large, est bornée au nord et à Touest par le continent asiatique, à l'est par la péninsule du Kamtschatka, au sud-est et au sud par l'archipel des Kouriles et File d'Iéso; elle se relie à la mer du Japon par la Manche de Tartarie, que découvrit La Peyrouse quand il passa, en 1787, entre le continent et l%e oblongue de Tarrakaï, autrement dite rile Saghalienne. Le ciel, sous ces latitudes, est perpétuellement enveloppé de nuages ; les calculs astronomiques y deviennent souvent impossibles, et Ton ne peut estimer les routes parcourues qu'à l'aide du loch, instrument défectueux et beaucoup trop élémentaire. Les courants, heureusement, ne sont pas violents, et le capitaine qui connaît les qualités de son navire peut rectifier facilement ses positions.

Dès que Tlle Choum-Choum disparaît à l'horizon par la hanche de tribord, nous changeons de route et

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portons au nord-est en louvoyant. Nous nous trouvons, le 27 octobre 1852, par SO» 15' latitude nord et 159» 45'' longitude est du méridien de FObservatoire de Paris; le vent est contraire, mais il est encore préférable au calme. Hélas ! ce calme que nous redoutions survient tout à coup au coucher du soleil, et voilà le navire prisonnier sur place, qui roule, lourdement bercé par des houles gigantesques comme je n'en ai jamais vu qu'aux alentours des îles Malouines et du cap Horn. Nous ne devons pas être loin de terre, car des paquets énormes de fucus flottent le long du bord, et des troncs d'arbres tournoient dans le remous du gouvernail, les uns presque verts encore, les autres pourris, moussus et constellés d'anatifes et de crustacés.

On met à la cape pour la nuit. Vers trois heures du matin, mon voisin de cabine, le troisième lieutenant, alors de quart, vient me réveiller et m'engage à monter sur le pont; je ihonte. Tout l'équipage est là, l'oreille au guet, dans la direction d'une petite brise qui commence à souffler; on entend un bruit sourd, grondant au loin; tantôt ce bruit ressemble aux roulements du tonnerre, tantôt il se transforme en gémis*

sements^ en sifBements^ puis il s'affaiblit peu à peu^ redouble d'énergie, s'affaiblit encore , et cesse pour quelques minutes après une explosion comparable à celle d'une mine. D'où vient-il, ce bruit ? Des flancs d'une falaise démolie par les vagues et croulant dans la mer? Non! les marins reconnaissent entre mille bruits divers le bruit des vagues déferlant sur une côte... le bruit qui nous inquiète est d'une autre nature. Sort-il des entrailles d'un volcan en éruption? Non ! les flammes de ce volcan se refléteraient" dans l'obscurité du cieL Qu'est-ce donc? Nous cherchons vainement à le deviner, et les plus braves d'entre nous ne peuvent se défendre d'un sentiment de terreur superstitieuse à mesure que ces grondements inconnus ricochent sur l'Océan. On jette la sonde : pas de fond; on veut virer 4e bord pour gagner le large : impossible ; la petite brise qui a soufflé pendant un instant ne souffle déjà plus. Bref, notre anxiété dure jusqu'à cinq heures du matin; alors le bruit mystérieux cesse tout à coup, le vent du sud se lève et balaye les brouillards, et le soleil qui monte à l'horizon éclaire les hautes terres de la péninsule du Kamtschatka ! Le capitaine ordonne les préparatifs du mouillage. A midi, le 28, les hommes

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de vigie signalent le cap Favaréa ou Popotnoï, point de reconnaissance^très-utilepour donner dans le gou« let d'Awatcha, la grande baie, sur les bords de laquelle les Russes ont bâti le nouveau chef-lieu de leur colonie située autrefois à l'embouchure de la Bolkaïa-Reicka. Bientôt les sommets neigeux de Willhemkinsky et de Gavaréakinky nous servent d'amers, ainsi que le pic de Koriotshoï, qui n'a que cent quatre mètres de moins de hauteur que le pic de Ténériffe ( 3800 — 3696). Vers l'est, une colonne de fumée s'élève et se perd dans lefirmament; c'est lafumée du Koselkoï, volcan toujours en ignition, et dont les laves ont creusé sur les pentes de la montagne, àtràvers les glaciers et les neiges, de noirs et tortueux sentiers. Une terrible éruption dura trois années, en 1730-31-32. Une autre montagne apparat vers l'ouest; mais son sommet est heureusement invisible» On dit que lorsqu'on le découvre dans l'azur du ciel, et que différentes zones de nuages sont étagées sur ses flancs, la tempête ne tardera pas à gronder. J'ai observé le même phénomène sur le pic de l'île de Tristan d'Âcunha, dans l'Océan Atlantique.

. Le ciel, comme pour fêter notre arrivée, est d'un

bleu sans taches^ et le soleil fait vivement ressortir sur rhorizon fous les reliefs de cette nature à la fois vigoureuse et désolée. — .Une longue série de falaises aux sommets nivelés et sans dentelures se prolonge à perte de vue vers le Nord ; des massifs de forêts au feuillage sombre apparaissent çà et là comme des points noirs sur leurs pentes grisâtres et noyées de lumière, et des collines s'élevant d'étages en étages vont se réunir aux contre-forts des grandes montagnes de rintérîeur. Nous approchons rapidement du goulet : nous passons entre la Basse des Trois Frères et la pointe Staniski; nous doublons la roche Babouska ou de la Vieille-Femme, et nous laissons tomber l'ancre à un mille de terre devant la petite ville de Saint- Pierre-et-Saint-Paul, Petropaaloskoï.

Chaque pays a son genre de beauté spéciale, son cachet de grandeur, son originalité de création : aussi cette baie d'Awatcha qui, sous le ciel des tropiques, et placée, je suppose, en regard de celle de Rio-Janeiro, ne serait qu'une espèce de mer Morte encaissée dans les grèves d'un affreux désert; cette baie, voisine du cercle polaire^ nous apparaît aussi belle et aussi riche que le plus riche et le plus beau lac des zones

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tempérées. — Les neiges de l^orizon servent en quelque sorte de fard à son paysage d'été^ et Ton admire ici ce que Ton regarderait à peine sur nos côtes de France, — les verdoyantes prairies arrosées par les nombreux cours d'eau, et les ravins boisés qui descendent en convergeant du flanc des montagnes aux galets de laî plage. La baie de Petropauloskoïest comparable à celle de Brest; elle lui est même supérieure par Té-^ troitesse de son goulet, qu'on pourrait facilement r,endre infranchissable aux vaisseaux ennemis, et par la qualité de ses fonds vaseux d'où les ancres ne dérapent jamais. Le nom d'Âwatcha lui vient d'une grande ri-' vière qui se décharge dans le gdlfe sur la côte ouest. — Sa forme générale est ronde ; elle mesure vingtquatre verstes de long (18 kilomètres) sur autant de large, et renferme dans les échancrures de ses bords trois grands ports naturels : Niakina, Rakowina et Tareina. — Un corps de garde, un poste de soldats et de • douaniers et une batterie de plusieurs pièces de campagne commandent le mouillage. La ville primitive^ ment bâtie dans Niakina a été reconstruite à Tareina. De vastes magasins d'approvisionnements, vivres et inatériaux de construction, s'étendent au nord de

Tancrage ; les poudrières sont situées un peu plus loin : chaque crique^ chaque calangue a ses bâtisses agricoles^ industrielles ou militaires; le rivage^ en beaucoup d^endroits^ se termine en pentes si douces et si mollement sablonneuses^ qu'on pourrait y abattre des vaisseaux en carène ; bref, Tareina ou Tareinsky est, selon le capitaine Bechey^ le beau idéal d'un port.

Notre second lieutenant a relevé les positions du goulet. Sa largeur varie entre trois ou quatre cents mètres; la passe se dirige au sud-est de dedans en dehors, et est praticable aux bâtiments du plus fort tonnage, et il faut, pour entrer, gouverner au nordnord-ouest, puis au nord-ouest-nord.

Je n'ai observé que très-superficiellement, je l'avoue, le chef-lieu de ce département du Finistère de l'empiré russe. Mon carnet de voyage ne contient qu'une seule phrase sur son compte, et cette phrase ' la voilà, telle que je l'écrivis, le 30 octobre au soir, après une journée de flânerie :

a... — Pétropauloskoï est plutôt une bourgade qu'une ville. Beringh en est le fondateur (1739-1740), et elle a reçu le nom des deux paquebots qu'il commandait alors. Les maisons petites et grandes sont

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toutes appelées casernes : si jamais Tenvie me prend de me retirer dans une chartreuse pour y faire pénitence, je demanderai au gouvernement russe la permission de résider ici... Du reste, c'est un très-bon endroit de relâche pour les naviges du commerce. Nous avons acheté dans les magasins du gouvernement^ par Tentremise d'un courtier et à prix doux, tout ce qui nous manquait : cordages, bois, biscuit^ salaisons, etc., etc. L^tat a le monopole de toutes ces fournitures, ainsi que du débit des boissons spiritueuses;et les particuliers n'ont le droit de vendre que les denrées fraîches, viandes,' gibiers, poissons, légumes et fruits. — Il y a beaucoup de zaïmkas ou colonies militaires aux environs de la ville; chaque colonie possède son haras, et les chevaux commencent à être si communs, qu'on ne voit plus comme autrefois une foule de chiens de traîneaux attachés à des piquets devant les portes des maisons, et hurlant sans cesse en grattant la terre où ils se creusent une niche. H. de Lesseps ne reconnaî-trait plus la localité de 1787. La population de la ville se monte aujourd'hui à 2,000 âmes, me dit un marchand de fourrures, et à plus de 2,500, affirme le chef du poste de la douane ; les deux tiers des habitants

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sont Russes libres oa déportés^ Fautre tiers métis ; à peine trouverait-on dans la cité un Kamtscbatkadale pur sang; ceux qui existent encore se sont retirés dans rintérieur de la péninsule et vers le nord^ du côté des Koriaques ; TétenduQ des terrains cultivés augmente chaque année^ et les produits appartiennent en majeure partie à l'État ; le sol est sablonneux et stérile aux environs de la ville^ mais il y a des pâturages superbes dans les vallées^ et les terrains^ abrités contre les vents du nord et du nord-est par les projections desmontagneS; sont d^une fertilité extraordinaire. — Lliiver et le printemps occupent plus de la moitié de Tannée ; les rivières gèlent dès le mois de novem* bre; à la même époque la neige tombe^ ne fond plus^ se tasse^ durcit et devient propre au tratnage; mais si rhiver dure longtemps^ les froids ne scHit jamais rigoureux. L'été est presque toujours pluvieux; les brouillards sont quotidiens^ et les jours complètement beaux sont très-rares; l'automne est la saison la plus agréable; jamais d'orages violents. — - La péninsule du Kamtschatka est comprise entre les 80^ et 62® de latitude nord, et iSi® et 162** de longitude est. du mé« ridien de Paris, s Ces mesures ne sont pas d'une ri-

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goureose exactitude. Il peut y avoir quelques minutes d'erreur en latitude et en longitude.

S'il existait un guide Richard^ publié à Tintention de messieurs les voyageurs dans Textréme Orient^ ne croirait-on pas que j'ai copié sur lui cette page de mon journal ? — Je n'ai écrit que cela : mais plus tard, pendant les longues journées de navigation, j'ai interrogé ma mémoire et j'ai trouvé, enfouies dans un coin de mon cerveau, les. images de toutes les choses que j'ai entrevues pendant cette relâche... Ainsi procèdent, je crois, la plupart de ceux^qui écrivent des récits de voyages.

Le Kamtschatka n'est qu'un appendice de notre vieux monde, et cependant nous ne l'avons connu que longtemps après la découverte des deux Amériques.

— Les savants du seizième siècle le regardaient tantôt comme une provin^ce^du Cathay, ce merveilleux empire de l'Est, le plus riche, le plus opulent de tous les empires^ tantôt comme la partie nord de la grande tle

japonaise d'Iédo; on allait même jusqu'à supprimer les zones septentrionales de Tocéan Pacifique pour le réunir au territoire californien. Les Russes seuls avaient des données à peu près exactes^ non pas sur sa position géographique^ mais sur son climat^ ses productions^ ses habitants. Certes^ des géographes tels que Plancius^ Pontanus^ Lamartinière^ Castel^ d' Anville^ De risle^ Buache^ Belin^ et beaucoup d'autres^ n'auraient pas commis tant d'erreurs à propos de cette presqu'île^ si les czars^ imitant les anciens dues de Moscovie^ n'avaient menacé des châtiments les plus sévères quiconque^ revenant d'une expédition dans l'Est^ oserait parler de ces contrées inconnues. On lit dans une géographie de 1727 : a Le Kathay ou Kitay est situé au nord de la Chine et du Japon. C'est la région la plus grande de la Tartarie^ la plus peuplée et la plus riche^ et elle est ornée de plusieurs grandes villes dont la capitale est Cambalu^ de laquelle quelques géographes rapportent des merveilles^ savoir : qu'au palais ou château du roi il y a vingt-quatre colonnes d'or massif, et encore une qui est un peu plus grande et dont tout le sommet est orné d'une grosse pomme de pin composée de pures pierreries^ etc.^ etc. 0

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Le Kamtschatka ne perdit sa réputation d'Eldorado qu'après la mort de Pierre le Grande et quand un offi^ cier de la marine russe^ voulant réfuter certaines assertions du géographe De Tlsle^ le frère de Tabbé De La Croyère^ publia quelques documents relatifs aux navigations <ie Beringh et de Tschirikow. Le Cathay fut mis alors au nombre des empires fantastiques^ et le Kamtschatka^ a cette grande terre (comme dit le père Castel) dont le nom si beau réveillait tous les eurieux d'Europe et surtout ceux du métier^ HH. les géographes de profession^ » retomba dans Toubli.

C'était un progrès ; il y avait désormais quelques fables de moins dans l'histoire de l'univers. Mais les extrémités du contient asiatique devaient rester longtemps encore inconnues et inabordables. Les ducs de Moscovie^ et après eux les czars^ ont toujours fermé l'entrée de leurs vastes domaines aux voyageurs étrangers. Et même aujourd'hui^ dans cette époque de paix et de bonne amitié^ ne pénètre pas qui veut au sein des provinces orientales de l'empire russe. Un Anglais, le lieutenant Holman^ se rendit^ il y a quelque tèmps^ à Irkutsk avec l'intention de gagner par terre^ et à' l'aide de la navigation fluviale Jamerd'Ok-

hotsk et le Kamtschatka. Le général Livinsky^ qui commandait alors àlrkutsk^ écrivit àSaint-Pètersbourg^ pour savoir s'il devait permettre à TAnglais de continuer son voyage; un courrier lui apporta l'ordre de renvoyer au plus tôt TAnglais en Eyrope et de le faire accompagner par un Cosaque^ qui ne le quitterait qu'en dehors du territoire de l'empire. Cet ordre fut exécuté^ et ce qu'il y a déplus remarquable^ c'est que le lieutenantHolman qui portaittant d'ombrage était aveugle !!

Nos livres de géographie les plus modernes et les

plus estimés ne parlent donc du Kamtschatka que pour le compter au nombre des provinces russes^ et c'est à peine s'ils lui consacrent quelques paragraphes insignifiants rempfis d'erreurs et de vieilles redites. ^ . '

L'époque à laquelle les chasseurs moscovites ou promylschlénis pénétrèrent au Kamtschatka pour la première fois est inconnue. L'impôt payé par les Sibériens aux ducs de Hoscovie puis aux czars^ consistait en peaux de zibelines^ de martres^ de goulus^ de renards^ ^l'ours^ etc.^ etc.; chaque Sibérien mftle ou plutôt chaque aarc était redevable d'une ou de plusieurs peaux selon son ftge; or^ les chasseurs contri-

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buables^ menacés du knout et même punis de moft sils n'acquittaient pas régulièrement Timpôt et pour eux personnellement et pour les vieillards et pour les enfants^ s'avancèrent graduellement vers Test à la recherche d'un gibier plus abondant et moins farouche^ et arrivèrent enfin sur les bords de la mer d'Okhotsk; de là ils passèrent aux tles Schantares^ où pullulaient les zibelines avant qu'un incendie^ allumé fortuitement par des matelots, n'en eût consumé les forêts ; partant de ces îles Schantares^ les uns traversèrent la mer, les autres retournèrent sur le* continent^ suivirent la côte parle nord et par l'est, contournèrent le golfe de Pinjensky, et, descendant au sud, entrèrent dans un pays très-peuplé d'hommes trapus et sans barbe et où les renards bleus et noirs étaient si abondants qu'il fallait que ces hommes les expulsas* sent à coups de bâton du voisinage de leurs demeures. — Ces hommes, qui n'avaient jamais eu de rapports avec les gens de l'Occident, ignoraient la valeur des peaux de renards et des autres animaux à fourrures, et ne les tuaient que pour faire manger de la viande aux chiens de leurs traîneaux et confectionner quelques vêtements avec leurs dépouilles.

D'autres bandes de Promylschlénis allèrent ausei du côté de Test dès le quatorzième siècle^ et sans doute plus tôt^ voyageant tantôt par eau^ tantôt par terre; ils partaient d'Irkutsk ou de quelque ostrog sibérien^ descendaient jusqu'à son embouchure Tune des rivières qui se déchargent dans la mer Glaciale^ la Léna^ la Yana, Tlndigyrka, TAIazéa, la Kolyma^ suivaient les bords du continent de Touestà Test jusqu'au cap qui le termine^ doublaient ce cap^ visitaient les peuples Tschuktschis et pénétraient au sud chez les Anadirskiens^ chez les Koriaques^ chez les Kamtschatkadales^

chez les Kouriliens, et même, suppose-t-on, jusque chez les Japonais et dans la Hantchourie ; trafiquant avecies forts, rançonnant les faibles, chassant toujours la béte fauveeti)âtissantde distance en distance des simovies, cabanes fortifiées où ils laissaient en dépôt, sous la garde de quelques-uns d'entre eux, leurs récoltes de fourrures, de peaux de veaux marins et de dents de phoques ; ces dents qui, selon le Père du Halde, se vendaient plus cher à Nangazaki et à Péking que l'ivoire des éléphants. Quelques-uns de ces aventuriers n'allaient pas jusqu'au cap Tschukotskoî; ils obliquaient à droite, remontaient le cours du Tchaou,

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franchissaient une chaîne de montagnes^ se rembarquaient sur le fleuve Anadyret gagnaient TOcéan de Test bien^plus promptement que leurs compagnons.

Voilà comment fut découvert le Kamtschatka.

Ces intrépides Promylschlénis 'ont été les pionniers de la dvilisation russe dans Fest. Après les bétes à fourrures des Schantares^ du Pinjensky et du Kamtschatka^ ils traquèrent celles [des Kouriles ; après celles des Kouriles^ celles des Aléoutiennes^ et^ après celles des Aléoutiennès^ celles du continent américain; plus tard/ils fraternisèrent avec les chasseurs anglais de la Compagnie de la baie d'Hudson et les aventuriers canadiens. Ce sont eux qui ont planté dans les déserts qui s'étendent au nord-ouest des montagnes Rocheuses^ les jalons de la route que parcourt aujourd'hui la puissante Compagnie russo-américaine^ dont la neutralité a été solennellement reconnue^ en iSSS^'^ar les amiraux Bruce et Fourichon devant le comptoir de Zitka.

Tandis que Tappàt des fourrures attirait les Russes vers les extrémités du continent asiatique^ la possibilité d'aUer par la mer du Nord aux Indes orientales se révélait aux marchands hollandais et anglais^ et ils

iS2 JDIiE RBLACHB

Iknçaient leurs plus halniles pilotes à la recherche de ce hras de mer qui sépafre T Asie et rAxnérique, détroit signalé^ ou plutôjt deviné p^r Tun des frères Cortereal, qui le plaçait à Touest du Groenland, L'existence de ce détroit admise^ Tidée de le traverser pour se rendre au Gathay^ au Japon, à la Chine et dans les Indes orientales était toute naturelle et d'autant plus séduisante, que les tentatives nombreuses faites, avant et après] Christophe Colomb, pour aller aussi loin que possible dans l'ouest du Groenland n'avaient pas réussie On espérait être plus heureux en naviguant à Test. On sait que l'existaoïce de ce bras de mer, séparant l'Asie et l'Amérique^ ne fut prouvée que sous le règne de Catherine I'*^ après deux siècles de dissertations pour et contre. Kaemi^er disait avoir vu au Japon une mappemonde où l'Amérique et l'Asie étaient séparées par la mer; mais la plupart des savants, ses contemporains, eeux surtout qui voulaient que l'Amérique ait été peuplée exclusivement d'émigrants asiatiques et que cette émigration continuât, accusèrent Kœmpfer d'avoir mal vu, mal étudié la mappemonde japonaise. La majeure partie des cartes européennes de l'époque indique cependant un bras de mer entre

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les deux continafits> lequel bras de mar se nommait jadîs^ on ne sait pourquoi^ détroit d'Anian, et se nomme aujoiurd'hui détroit de Beringh ou de Cook»

Hughes Willoughby ef Richard Chancelier (1553), Burrough (15S6), JaGkmah et Pètt (1580) cherchèrent ▼ainement une mer libre au nord de laverie.

Les Anglais, découragés, renoncèrent à leurs expédions du nord-est et les Hollandais entrèrent en campagne. Trois intrépides marchands de Zélande, que n'effrayaient pas les malheurs de leurs confrères de Londres, associèrent leurs c^qpitoux et leurs espérances, et jrésolurent de s'ouvrir par le nord«est un nouveau chemin aux Indes, d'où ils avaient été injustement exclus par Charles-Quint et Philippe H. Us comptiuent échapper par cette route aux navires espagnols, alors maîtres de la jmer, et dans la lfanohe> et dans l'Atlantique, et sur les côtes du Chili, du Pérou" et de l'Amérique centrale. Leur plan consistait à passer au nord

de la Laponie, puis à suivre les côtes de Sibérie et de

Tartarie jusqu'au détroit d'Anian, qui leur permettrait ensuite, de gagner les Iles aux Épices, puis le Mexique ; le Cathay ne les occupait guèçe; ils avaient seulement à coeur de rétablir leurs comptoirs anéantis par les rois

itk UNB BBLACHE

très-catholiques^ en velrtu de la bulle papale qui concédait aux Espagnols la propriété exclusive des terres situées à Touest d'un méridien de fantaisie.

Balthazar Moucheron^ le promoteur et le chef de Tassociation composée de Jean-Jeanzen Charles^ de Dirick-Yan et de plusieurs hauts dignitaires et grands négociants de la république, batave^ demanda aux États généraux et au prince Maurice^ amiral-général, ^autorisation d'équiper trois navires pour exécuter ce grand projet. L'autorisation fut accordée^ et Guillaume Barentz reçut le commandement en chef de l'expédition (1S94). Barentz fit deux voyages inutiles; la route suivie dans le deuxième avait cependant été tracée par le plus célèbre cosmographe de l'époque^ Pierre Plancius, qui^ ne doutant pas de l'existence du Cathay^ indiquait^ avec une minutieuse exactitude^ sa position sur les cartes. Barentz, loin de se rebuter, dressa le plan d'une troi»ème expédition; elle devait lui être fatale. Son navire se perdit dans les glaces, sous le 76* de latitude nord, et il mourut, épuisé par la misère et le travail, au moment où> ^P^^^ ^"^^î' construit deux chaloupes avec les débris de son vaisseau pendant on long et cruel hivernage à la Nouvelle-Zemble, il allait

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conduire son équipage à Cola de Laponie. Gérard de Yeer ramena les survivants de l'expédition à Rotterr dam (1597). Je n'ai jamais rien lu d'aiissi poignant, d'aussi noblement triste que la naïve relation de ce dernier voyage de Barentz. En 1609, les directeurs de la Compagnie hollandaise expédièrent dans le nordest un célèbre navigateur anglais, Henri Hudson. Ce voyage fut très-court et ne produisit aucun résultat.

Cependant le Cathay exaltait toujours l'imagination des Européens* Pourquoi? C'est qu'alors l'astrologie était encore toute-puissante et que l'on croyait toutours aux influences astrales. La forme et l'étendue du globe terrestre n'étant pas déterminées, les idées sur les positions de l'Orient et de l'Occident étaient absurdes ; on ne voulait pas admettre qu'il n'y eût ni Orient ni Occident fixes, mais des points relatifs variant selon les différentes longitudes; on ne voulait pas comprendre enfin que, si la Russie est à l'orient de la France, la France est, à son tour, à l'orient de l'Amerique, et vice versa. On accordait aux terres orientales des qualités supérieures à celles des terres occidentales, parce qu'elles étaient favorisées par les premiers rayons du soleil levant, ces rayons divins qui font

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geroier Tor et les matières précieuses, tandis qu'ailleurs ils n'ont pouvoir que de faire pousser les jdan* tes> de mûrir les fruits et de réchauffer les animaux. Or, le Cathay se trouvait situé sous l'ascendant ou sous la première maison des deux, c'est-à«dire, droit sous le soleil levant, et le Cathay devait nécessairement être un véritable Eldorado. Ces idées, dont nous nous moquons aujourd'hui, un peu trop exclusivement peut-être, étaient généralement admises au temps de Louis XIY; Colbert ne prohiba Renseignement de Tfistrologie et ne fonda TAcadémie des sciences qu'en 1666.

On lisait donc avec avidité toutcecpûs'imprimaitsur le Cathay, Un précurseur de Law aurait pu le mettre en actions^ comme ^lus tard le M&sissipi, sans erainte de manquer de souscripteurs. Les savants dissertaient sur son climat, sur ses productions, sur les mœurs de ses peuples, et Isaac Pontanus, tin puits de science de Tépoque, publiait un Mémoire en réponse aux objectiens de ceux qui trouvaient trop de difficultés à la rechercJie du passage aux Indes par le nord de la Tartarie, et proposait les moyens les plus sûrs pour réussir dans ce dessein.

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La possibilité de piurvenir en moins de six semaines de voyage dans ces mêmes contrées où Ton n'arrivait qu'après neuf ou dix moiade mer^ en doublant le cap de Bonne-^pérance ou le cap Horn^ chatouillait trop vivement la cupidité des marchands hollandais pour qalls renonçassent tout à fait à découvrir ce passage introuTdi>Ie. Mais leur zèle se serait refroidi bien vite slls avaient connu alors les véritables mesures du globe terrestre et 1- étendue des mers qui séparent les côtes nord-est et est de la Tartarie de Tarehipel indien^ et combien le pays des Tschuktschis^ des Koria* ques^ des Kamtschatkadales^ des Kouriles et des Âléôutiens ressembiait peu à un paradis terrestre! Ils continoteent donc leurs armements pour ce§^ parages mystérieux^ et les pécheurs de baWnes s'engagèrent à pousser v^rs Test aussi loin que possible^ en naviguant au nord de la Nouvelle-Zemble^ où, selon les idées de Barentz^ la mer devait être praticable.

Vers 1675, alors que la Hollande et la Grande-Bretagne étaient en guerre et que le commerce anglais périclitait dans l'Atlantique, dans le Pacifique et dans les mers de l'Inde, la Société Royale de Londres reprit l'œuvre abandonnée depuis Elisabeth, et envoya

les capitaines Jean Wood et Flawes à la recherche du célèbre passage.. Wood partit plein d'espoir : sept raisons principales^ dit-il dans son rapport^ lui avaient donné au début de la campagne la conviction d^une prompte réussite; — mais ces sept raisons étaient^ hélas! toutes plus chimériques les unes que les autres^ et il en confessa Tinanité à son retour. Il existait cependant^ ce passage tant cherché^ et il avait déjà été fréquenté par plusieurs aventuriers; mais on ne devait retrouver les preuves certaines de sa réalité que quatre-vingts ans plus tard !

La France ne prit alors aucune part à ces tentatives, et Ton ne s'y occupa du Kamtschatka^ ou du moins des pays situés vers Textréme Orient^ que pour écouter et débiter des fables et des légendes i^ur ce nouveau paradis terrestre. La politique cependant daigna tourner les yeux de ce côté^ et Louis XIY fut sur le point d'envoyer un ambassadeur à son cousin du Cathay I

Hais bientôt la vérité allait être connue : les lettres de nos missionnaires 'de la Chine et du Japon et des documents arrivés de Russie commencèrent à éclaira nos géographes^ et les mémoires de Trévoux pour Tannée 1737 publièrent un travail du P. Gastel, inti-

AU KA1IT8GUATKA. ii9

tolé : Dissertation sur la célèbre terre du Kamtschatka. Ce travail; résumé incomplet et* inexact des connaissances acquises sur cette péninsule^ depuis la mort de Pierre le Grande donna lieu à une savante discussion dans le sein de TÂcadémie des inscriptions et belleslettres.

Selon rhistoire^ c^est à la sollicitation de quelques marchands et armateurs hollandais rêvant toujours au passage du nord-est^ que Pierre le Grande lors de son séjour à Amsterdam^ promit d'envoyer des Cosaques en découverte vers les extrémités nord et est de la Tartarie, et dans le détroit d'Anian. — Cela est peu probable ; le czar n'était pas homme à attendre que des marchands d'épices lui conseillassent d'inventorier les provinces les plus reculées de son immense empire. Et d'ailleurs^ pouvait-il ignorer d'où lui venaient les tributs payés par les Promylschlénis? N'avait-il pas^ dès 1714; donné ordre au prince Gagarin de construire des navires dans le port d'Okhotsk sur leçontinent et d'aller par mer au Kamtschatka^ fonder un ostrog; ou poste milftaire^ à l'embouchure de la Bolchkaïa-Reïa? Ses Cosaques n'étaieut-ils pas déjà établis sur la péninsule depuis plusieurs années^ et n'a-

ISO UNE RELÂCHE

vaient-ils pas réprimé deux révoltes des naturels en i740 et 1713? Et en 1702, Kovirewkî n'avait-îl pas été nommé par le czar gouverneur <de cette pénmsule, succédant à Kobelev^ qui succédait à.... etc., etc.? Toujours est-il que si Pierre le Grand promit quelque chose aux Hollandais, ce ne fut pas de découvrir le Cathay dont il savait la place occupée par le Kamtsohatka, Tarchipel des Koiœiles, le delta du fleuve Amour, la côte continentale de la Hanche de Tartane^ la grande lie de Tarral^ï et les îles nord du Japon. Mais prévoyant que dans Tavenir le Kamtschatka de^ viendrait Fune des provinces lest' plus importantes de Fempire russe, Pierre avait résolu d'y créer une colonie militaire, un avant-poste d'oùses successeurs s'élanceraient à la conquête du monde oriental. Les circonstances entravèrent longtemps la réalisation de ce projet, et ce ne fut qu'après la paix de Newstadt, au milieu des soufiranccs de sa dernière maladie et sentant les approches de la mort, qu'il ordonna une grande expédition* dans l'Est, travailla lui-même à en préparer le plan et écrivit de sa main les instructions que reçut le grand-amiral Fœdor Apraxin. Gomme préliminaires de cette vaste entreprise>

AU KAMTSGHATKA. 181

Tempereur envbya^ dès la fin de 1717^ deux célèbres géodésistes étudier la péninsule, Jerewinow et Luschin ; et des savants tels que MuUer^ Zellar^ Gmelin, De Flsle de la Croyère reçurent Tordre de se préparer à accompagner les capitaines Beringh et Tschirikow. Muller obtint la permission^ ainsi queGmelin^ de rester à terre pour étudier l'histoire naturelle de la Sibérie. C'est alors qu'il découvrit dans les archives d'Yakutsk le récit du voyage d'une troupe de Cosaques qui se rendirent/>ar7n^^ en doublant le cap Tschukotskoï, de Tembouchure delà Lena à celle de TAnadyr au Kamtschatka ; on attribuait à Wladimir Atlassow la découverte de cette contrée. — Cet honneur^ selon Muller, reviendrait à Iwanov^itch Deschenev^. Mais, avant Deschenew lui-même, il est certain que ce pays était connu et fréquenté par les Moscovites depuis un temps immétnorial. La chronique d'Anica, le Grand Paysan de Moscovie, et de ses fils, qui ne cessèrent d'aller en chasse du côté du soleil levant, sans jamais retourner sur leurs pas, en est une preuve incontestable. Aussi Atlassov¥, quand il entreprit la conquête de la péninsule pour le comptp du czar (^697), ne fut-il pas reçu comme un étranger par les habitants ; ils lui racon*

133 UNK RELAGflB

tèrent que^ longtemps avant son arrivée^ un certain Fedotow^ un homme semblable à lui^ Atlassow^ avait demeuré parmi eux avec plusieurs de ses compagnons qui se marièrent avec des filles du pays; ils lui montrèrent aussi remplacement des simovies construites par les nouveaux venusaubordd'unerivière qui retenait le nom de Fedotova. Atlassow ne put savoir ce qu'étaient devenus ces Moscovites et leurs descenidants ; il supposa que le plus grand nombre avaient été massacrés par les Kamtschatkadales et que les survivants s'étaient réfugiés dans le fond du golfe Pinjensky. Il y avait bien, parmi les compagnons de Deschenew^ un nommé Fœdot ; mais ce ne pouvait être le personnage de la légende ; le voyage de Deschenew n'était pas assez ancien pour que le souvenir en fût oublié ou dénaturé à un tel point.

Ainsi Atlassow ne doubla point le cap Tschukotsko! ; il passa par TAnadyr^ s'avança au sud jusqu'à làrivière qui porte le nom de Kamtschatka et planta une croix sur le rivage. II parle, dans ses rapports au gouvernement^ d'un Japonais qui vivait en bonne intelligence avec les naturels du pays.

Le Cosaque Iwanowitch Deschenew^ conunissaire

AU KAMTSGHATKA. 133

du czar pour surveiller la perception de l'impôt dans la Sibérie orientale et dans les contrées adjacentes/ commandait en 1648 une flottille de kotscheieiAe loddies^ espèces de chaloupes et de bateaux pontés; il entreprit un voyage de cabotage sur la mer Glaciale^ et^ favorisé par un été exceptionnel^ trouva des eaux libres le long du continent^ et^ visita les golfes nombreux qui pi^écèdent le cap Tschukptskoï. Trois de ses

navires doublèrent le cap dans le détroit d'Ânian. Les difficultés d'un tel voyage semblaient vaincues^ et Deschenew pouvait se croire désormais à Tabri des désastreuses influences du pôle^ quand un jour il se trouva séparé des deux kotsches qui naviguaient de conserve avec lui. — Ces kotsches s'étaient-ils brisés la nuit sur des glaçons flottants ? Avaient-ils fait fausse route dans la brume ? Les courants les avaient-ils repoussés vers le nord? Jamais on ne connut leur destinée, et Deschenew arriva seul au Kamtscbatka.

Je possède une vieille carte de l'empire Russien, sur laquelle le tracé de la route suivie par Deschenew sans doute est indiqué avec cette légende : Mer anciennement fort fréquentée; voyage fait par trois vaisseaux russiens dont un est parvenu jusqu'au Kamtschatka,

Les successeurs de Deschenew et d'Âtlassow furent tous des hommes plus ou moins obscurs^ des aventuriers^ des chefs de Promylschlénis^ des piœtidesœnicks ou sergents de Cosaques.

On avait donc complètement oublié à Saint-Pétersbourg Todyssée de Deschenew, et les plus savants géographes n'osaient affirmer ^e TAsie et TÀmérique fussent séparées Tune de Tautre par un bras de mer, quand Beringh reçut Tordre de se rendre au Kamtschatka parla route de terre et par la mer d'Okhotsk, et d'y construire, dans un endroit convenable, deux paquebots avec lesquels il visiterait les terres inconnues du nord-est et de Test^ relèverait leurs positions, chercherait s'il y existait 'des ports déjà fréquentés par les Européens venant des mers de l'Inde, et déterminerait la forme de l'extrémité orientale de l'Asie, ainsi que les dimensions du bras de mer intercontinental. Les naturels du Kamtschatka parlaient souvent de ces terres de l'est et racontaient que quelquesuns de leurs pécheurs, emportés au large par la tempête, les avaient entrevues à l'horizon.

Pierre le Grand mourut avant le départ de Beringh^ mais Catherine ne changea rien au plan de cette cam*

AU KAHTSGHATKA. g 135

pagne^ et la première expédition régulière pour transformer le Kamtschatka en province russe date de son règne.

Le gouvernement russe garda longtemps le silence sur les résultatsxles expéditions de Beringh^ dé Tschirikovir et de leurs lieutenants^ et^ comme je Tai dit plus haut; IlSurope n^en fut informée que lorsqu'un officier de la marine russe réfuta^ dans une lettre^ les assertions du frère de l'abbé de Tlsle delà Croyère. On apprit, par la même occasion^ la fin malheureuse de Beringh.

Le doute n'était donc plus permis ; le passage du nord*est existait ; mais se demandera-t-on maintenant pourquoi cette route, jadis fréquentée^ ne Test-elle plus aujourd'hui t pourquoi le commerce^ qui cherche toujours et partout à abréger les distances, ne renoncet-il pas au cap de Boime-Espérance et au cap Hom ? pourquoi nos navires^ autrement puissants et Solides que les kotscbes et les loddies de Deschenev^, n'entreprennent-ils pas une campagne vers le terrible Tschukotskoï ? pourquoi, enfin, le détroit de Beringh ne nous eonduit-il pas au Cathay de nos pères^ comme l'isthme

de Suez, jadis canalisé^ conduisait les Hébreux^ les Sy-

Isa UNI RILÀGHE

riens, les Romains dans la mer Rouge ; comme Tisthme de Panama, les Espagnols dans Tocéan Pacifique ?

Les documents les plus récents publiés par TAcadémie des sciences de Saint-Pétersbourg répondent à ces questions. Il paraîtrait que, depuis cinquante années (ou du moins on n'a observé que depuis cette époque seulement un phénomène qui existait sans doute antérieurement), il paraîtrait, dis-je, que les glaces n'ont cessé d'être compactes et immobilisées le long du littoral sibérien entre le cap Sévérovostotchnoï et le détroit de Beringh, et que pas un soleil d'été n'a eu la force de désagréger les contiguïtés de leurs surfaces. Il y a débâcle chaque année au cap nord de la Laponie* et les navires se rendent facilement à Arkhangel ; mais au cap Sv^iatoy, au^Kekourngi, au Tschukotskoi et sur les points intermédiaires, ces glaces sont en quelque sorte soudées au continent, quoique cependant ces côtes et ces caps se trouvent à un ou deux degrés sud de la pointe extrême de la Làponie.

La température de cette partie du globe se seraitelle donc abaissée depuis un certain nombre d'années? Les observations thermométriques ne l'ont pas prouvé jusqu'à présent, et il faut chercher ailleurs que dans la

AU KAMTSGHATKA. 137

diminution du calorique de l'atmosphère la cause de cette congélation permanente.

Les idées de MuUer à ce sujet me paraissent admisàbles : il attribuait la facilité et la persistance de congélation des eaux de la mer sibérienne à l'exhaussement graduel du fond de cette mer. Ce phénomène^ selon Ujiï, s'accomplirait sans interruption^ et il pensait que plus la masse d'eau diminue d'épaisseur^ plus vite elle se refroidit sous une atmosphère déjà réduite à une température très-basse. La glace, ayant acquis avec le temps une consistance marmoréenne^ demeure désormaisréfractaire à l'influence des étés polaires. Or^ les fleuves nombreux se jetant dans la mer Glaciale entraînent avec eux des sables et des graviers qui exhaussent peu à peu lefondde cette mer. Cette raison peut être valable^ mais il en existe une autre plus valable encore. Les grands courants d'eau chaude^ qui sortent du golfe du Mexique et se dirigent au nord-est^ . modifient sensiblement la température de l'Europe occidentale et septentrionale^ et^ sans eux^ la rudesse de notre climat serait insupportable ; mais ces courants^ qui projettent leur action bienfaisante jusque par delà la Norwége et la Lai>onie^ soit en pénétrant dans la

188 ONE RBLAGHB

'Baltique par la Manche et le Pas-de-Calais^ soit en contournant le nord de TËcosse; ces courants rencontrent; dans la terre de la Nouvelle-Zemble^ presque perpendiculdre au continent européen^ une barrière infrandiissable qui prive la côte sibérienne de leur tiède influence. Des résultats identiques s'observent sur la côte nord-est de ^Amérique septentrionale^ à Terre-Neuve^ au Labrador. L^iver est plus rude à Québec qu'à Paris^ quoique Parissoit situé deux degrés plus au nord que Québec.

Ce n'est qu'à son second voyage^ et après avoir été prendre les ordres de l'impératrice Catherine^ que Beringh fonda, dans la grande baie d'Âwatdia, sur la côte orientale de la presqu'île, la ville de SaintrPierreet*Siin1r*Paul, autrement dite Pétropauloskoî.

Bolkeretchoï, petit port de la grande baie de Bolcbkaïa-Reîa, où le prince Gagarin aborda en 1711, fut longtemps le chef-^lieu des premiers postes rosses, Beringh, lors de sa deuxième expédition, trai^spoirta le

AU KAHT8CHATKÂ. 189

chef-lieu de la colonie à Awatdia^ et fonda^ dans le havre de Niakina^ la ville dePetropauloskoï^ qull plaça sous rinvocation de saint Pierre et saint Paul^ les patrons de ses 4eux navires. La ville nouvelle demeura longtemps stationnaire. Une église^ des magasins^ des casernes^ un hôpital et quelques petites maisonnettes enbois^ tel fut Fensemble de ses constructions jusqu'au moment où Tamiral Krusenstern réorganisa la colonie (182S) et fit de Petropauloskoï la place de guerre^ l'arsenal et Tentrepôt de la puissante Compagnie commerciale russo-américaine*

Les navires européens ne fi[*équentant ces parages que depuis quelques années^ il est difficile ou plutôt impossible de faire Thistorique de cette colonie pendant les dernières années du dix-huitième siècle et la première partie du dix-neuvième. L'abbé Chappe d'Auteroche a placé à la suite de la relation de son voyage à Tobolsk une traduction du livre de Erascheninnikow, et les renseignements qu'il contient s'arrêtent à Beringh. Eing et Clerck^ les compagnons de Cook^ ont fait l'hydrographie de la péninsule ; la Peyrouse est venu s'y ravitaillier ; de Lesseps^ qui y séjourna/ esquisse dans les premières pages de sa relation la

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physionomie de la colonie naissante et lui prédit un bel avenir : a Là où il n'existe que cinq ou six maisons^ dit-il^ les voyageurs qui y aborderont trouveront une ville entière bien bâtie et passablement fortifiée.» Les escadjres alliées de' France et d'Angleterre ont dû s'apercevoir^ en 1854^ que cette prophétie de 1787 s'était presque réalisée.

Dobell fit^ en 1812^ plusieurs voyages par terre de Saint-Pétersbourg au Kamtschatka^ dans le but d'y établir des relations commerciales; il échoua^ mais il nous a laissé des récits très-Intéressants et qui mériteraient d'être traduits en français. De tous les navigateurs qui ont visité Âwatcha depuis Krusenstem^ je ne citerai que Bechey et Dupetit-Thouars : Bechey y relâcha deux fois (1827-28) lors des tentatives qu U fit pour se i;éunir à Franklin^ qui explorait alors de Test à l'ouest la côte nord de l'Amérique septentrionale. LV mirai Dupetit-Thouars relâcha à Awatcha en 1837. Son rapport ne nous apprend rien de nouveau.

La marine marchande de l'Europe et des Etats-

Unis ne fréquente régulièrement ces latitudes que de-

puis une dizaine d'années. Bechey ayant annoncé que les baleines abondaient dans le détroit de Beringh^

AV KAMTSGHATKA. 141

les pécheurs américains y accoururent et recueillirent en deux saisons pour plus de quarante millions de francs dliuile. Les Anglais vinrent ensuite^ puis^ selon leur habitude^ ou plutôt par obéissance aux ordres de nos armateurs timorés, les capitaines français arrivèrent à la fin de la curée.

Tous les baleiniers^ soit avant^ soit après une saison de pêche/ ont Thabitude de mouiller devant Petropau* lowskoï; pour s'approvisionner d'eau douce et de combustibles; ils préféreraient un port du Japon» mais^ on le sait^ cinq de ces ports n'ont été ouverts aux Bar^ bares que tout récemment.

Les Russes n'ont pas négligé la pêche des cétacés; ils ont établi des stations de péché dans presque toutes les baies de la péninsule du Pinjensky^ de l'Anadyr et de la Tartarie^ et les étrangers n'ont plus le droit de venir s'y installer pendant les mois d'hiver^ comme nous jadis dans les baies de la Nouvelle-Zélande. Il faut aujourd'hui pécher sous voiles^ et le métier est plus rude que jamais^ quoique toujours lucratif. Les baleines passent le détroit deux fois l'an^ et on les guette au passage : au commencement de l'hiver, quand elles descendent au sud pour trouver^ sur les

142 UNE RBLÀGHB

côtes de la presqu'île^ au milieu des Kouriles et des Aléoutîennes^ sur les bords de la mer d'Okhotsk et de la Manche de Tartane^ des eaux calmes et des basfonds favorables à Tallaitement de leurs jeunes caffres, et au début de l'été, alors qu'elles retournent vers le pôle^ près des frontières des banquises^ où abondent les animalcules^ les poissons gélatineux, les ptéropodes et les crustacés microscopiques qui leur servent de nourriture. Les journaux du Havre nous apprennent que nos pêcheurs passent le détroit et s'aventurent jusqu'au 78* degré de latitude nord. Le capitaine Hache, commandant le navire VOrion il y a quelques années^ et dernièrement le Jmas^ annonçait dans son rapport que les grands cétacés, maintenant si rares dans les mers tempérées, abondent au milieu des glacés flottantes.

Ce Kamtsohatka, qui nous semble relégué dans un coin du globe, est cependant à portée des régions les plus peuplées de la terre. Avec la vapeur, on peut aller d'Awatcha au Japon en moins de quarante-huit heures; en dix jours, en huit jours, aux lies Sandvnch, à Macao, dans toute la Chine, à l'Orégon, en Californie ; en quinze jours à Panama, etc.

AU KAMTSGBATKA.. 148

Le déyeloppemept des rapports européens avec Textréme Orient^ Tinviolabilité de k Gbine> détruite par la révolution et par la seconde guerre de Topium^ la colonisation miraculeuse du. territoire Califomien et celle des rives du Çolumbus^ la fréquenta^ tion par les baleiniers du nord-ouest de l'océan Paci* fique^ les nombreuses stations russo-américaines^ établies depuis le 60^ degré de latitude jusqu'aux limites des glaces, la création de nouvelles routes traversant la Russie européenne et asiatique et la Sibérie^ tous les progrès d'expansion déjà accomplis et ceux près de s'accomplir^ ont fait de Petropauloskoïun centre mili* taire et eommercial^dont l'importance s'accroîtra forcé* ment d'année en année; c'est 1^ future Odessa du I^ord !

Je m'étonne que les Anglais et les Américains aient ^eu l'imprudence de confier aux abîmes de l'Atlantique le câble de métal qui doitP établir des rapprochements intimes entre les deux mondes; lespoteauxdu télégraphe plantés de Paris ou de Londres à New-York devraient passer par le ^mtschatka^ et cette humble bourgade de Saint-Pierre-et-Saint-Paul deviendrait, grâce à son voisinage du détroit de Beringh, la capitale des dépêches universelles !

144 CNB RELACHE

Tôt OU tard^ je n'en doute pas^ la télégraphie électrique^ devenue une nécessité pour tous les peuples^ et; en même temps^ une impossibilité avec les tei^pétes sous-marines de POcéan ^, suivra cette route de terre^ la seule rationnelle et véritablement sûre^ quoique la plus longue. Les obstacles qui semblent s'opposer à son organisation sont de ceux que la civilisation et le temps font disparaître. Le terrain^ avec la paix, serait libre de Paris à Saint-Pétersbourg et aussi de Saint-Pétersbourg au Kamtscbatka^car le czar possède assez de Cosaques à son service pour échelonner^ sur tout le parcourt de la ligne^ des brigades de surveillance. Les Américains auront achevé avant deux ans la voie carrossable qui conduit de la dernière station des railways de TOuest à San-Francisco^ à travers les montagnes Rocheuses. Les cantonniersne manqueront pas non plus sur ce chemin pour protéger les poteaux. De San-Francisco à l'embouchure du Golumbus^ il existe déjà un commerce de roulage ; le district de rOrégon se peuple de jour en jour. Il en est de même du Nouveau-Hanovre^ du Nouveau-Gornouailles^ du

^ On sait que la tentative d'immersion du câble transatlantique Vient d'échouer.

AU' KAMT8GHATKA. 145

Nouveau-Norfolk ; les chasseurs de la Compagnie russo-américaine y sont les maîtres; ils voyagent à volonté de Zitka^ un de leurs postes maritimes^ au cap du Prince-de-Galles^ sur le détroit de Beringh^ et les naturels de ces contrées^ les Kitèques^ les Ougalak^ mioutis^ de cent mille combattants quils étaient na*^ guère^ sont réduits à quelques misérables bandes de mendiants trembleurs et abrutis par Fivrognerie. La pose et la conservation des fils électriques ne sont donc impossibles nulle part sur cet immense tracée et le cà« ble qui traversera le détroit de Beringh sera moins long que celui qui reliait^ pendant la guerre d^Orient^ la Grimée à la Bessarabie.

Admettons que ^opération tentée aujourd'hui par les frégates Niagara et Agamemnon réussisse^que leur câble soit immergé sans accidents et que les nouvelles circulent avec facilité et régularité entre FIrlande et les États-Unis ; ces communications offriront-elles autant de chances de stabilité que si les agents de transmission fonctionnaient à ciel ouvert et sous le regard^ sous la main des surveillants et des ingénieurs ?Non^ certes ! Le câble, roulé sur le lit de l'Océan ou tendu du sommet d'une montagne sous-marine à une autre

146 UNB RELACHE

et secoué sans cesse par les houles^ s'usera et se brisera indubitablementé

La. vraie ^oute télégraphique entTQ l^Europe et TAmérique doit doiic passer par TAsie^ et elle y passera un jour^ y^n ai la conyictioiié Les difficultés à vaincre sont presque nulles : la diplomatie les aplanirait, et, d^ailleurs, les hommes qui veulent supprimer Tisthme de Suez sont bien capables de planter des pieux autour du monde I Autre espérance ! Un temps viendra où la Russie aura allongé ses chemins de fer jusqu^aux rivages de Tartarie, et les- Américains, achevé le railway de TÂtlantique au Pacifique. Pou^qi^oi alors un ingénieur ne bàtirait-il pas au-dessus du détroit de Beringh le grand viaduc du, chemin de fer universel de Thémisphère nord? En fait de travaux publics est-il rien d'impossible aujourd'hui?

On sait que M. de Lesseps se sépara ici de la Peyirouse. Il employa une année entière à traverser Tempire russe; Catherine avaitcependant donné des ordres '

AU KAMTSGHATKA. 147

ppur que tous les moyens de voyager ayssirapidement que possible fussent misa son service. Quelques Russes m'ont affirmé qu'aujourd'hui on se rend en un mois ou six semaines de Saint-Pétersbourg à Pétropauloskoï; les voies de communication ont été améliorées» et elles seraient devenues bientôt aussi praticables qu'en Europe^ si la guerre d'Orient avait duré quelques années encore. N'aurait-il pas fallu créer une grande route militaire à travers le continent asiatique^ pour envoyer dans la colonie et sur les rives de l'Amour des troupes et des munitions? Les mers n'étaient plus libres depuis que le Zitka, un bâtiment de huit cents tonneaux et porteur d'une cargaison estimée plus d'un million' de roubles^ était tombé entre les mains des croiseurs anglo-français.

Les yourtes ou cabanes souterraines du premier ostrog d'Awatcha n'existent plus ; la ville de Beringh elle-même^ cette vi^e dont Eastof réformait les plans devant de Lesseps^ a quitté la calangue de Niakina pour venir s'asseoir dans celle de Tareinski^ au fond d'une petite vallée traversée par plusieurs cours d'eau et abritée par de hautes collines contre les vents du nord et du nord-est.

Trois grands» édifices^ l'église^ Thôpital et la maison d^école, dominent l'ensemble des maisons^ — modestes logis à un seul étage^ bâtis de pierres^ de briques ou de bois, — parfaitement appropriés au climat, — ayant chacun leur calorifère et des carreaux de v«rre à la place des anciens volets de tôle aux ouvertures garnies de papier huilé ou d'intestins de phoques. Autant que j'ai pu le constater en visitant deux ou trois familles, la propreté et le confortable de TOccident ne seraient pas tout à fait inconnus à Pétropauloskoï; — le luxe même commençait à poindre. Le gouverneur civil; le grand conseiller de justice et les autorités y résident. Le gouverneur militaire, un général, habite une maison de campagne h quelque distance ; le colonel de la

« garnison le remplace pour le courant des affaires. Nous

n'avons eu de rapports qu'avec ce dernier personnage, l'agent principal des douanes et le capitaine de port commandant un sloop de guerre en station dans la baie. De mon temps, le mouillage et la ville n'étaient défendus que par une faible batterie de pièces de campagne; des palissades et des remblais protégeaient les magasins de l'État. Mais, en 1854, nos marins trouvèrent d'autres obstacles à vaincre. Le goulet et

AU KABIT8GHATKA. 149

les hauteurs voisines de Tareinsky étaient hérissés de canons; des fortifications en pierres de taille^ des fossés^ des redoutes entouraient la ville^ et une garnison de plus de deux mille hommes veillait. On sait que les amiraux alliés se retirèrent après un bom* bardement de quelques heures et une tentative inutile de débarquement; mais ils avaient atteint leur but^ car ils n^étaient entrés dans Awatcha que pour s^assurer que Tescadre russe n^y était pas mouillée; cette escadre introuvable pendant deux années^ si introuvable que nos matelots^ amis du merveilleux^di- »aientqu^elle devait avoir pour vaisseau-amiral le Grand voltigeur hollandais. On sait aussi que^ Tannée sui"< vante^ les contre-amiraux Bruce et Fourrichon, reparurent devant Pétropauloskoï ; mais Pétropauloskoï venait d^étre abandonné par ses défenseurs^ malgré les nouveaux travauxde défense exécutés depuis leur première visite; la ville fut alors livrée aux flammes, excepté Téglise, rhôpital et la maison d^école, et les fortifications rasées. Les journaux russes nous ont appris dernièrement que le czàr avait déjà pensé à réparer les désastres d^Awatcha. « Pétropauloskoï est rebâti et fortifié comme une place de premier ordre. Il y aura des

arsenaux et des chantiers de construction; quarantecinq navires ont quitté Cronstadt depuis la conclusion de la paix et fait route pour ces parages. Vingt des plus petits seront spécialement affectés à la navigation locale de la péninsule^ de la côte nord-ouest de TAmérique septentrionale^ des Aléoutiennes^ des Kouriles et de laTartarie orientale ; et du point central Awatcha partiront en croisières les navires de plus grandes dimensions^ tels que frégates^ corvettes, bricks et bateaux à vapeur, etc. »

Le hasard voulut que le négociant russe, chargé de fournir nos provisions, fût grand causeur et parlât assez clairement Tanglais. Aussi Tai-je interrogé trèssouvent sur cette contrée, et depuis j^ai paraphrasé, commenté ses conversations.

Je crois n'avoir pas vu un seul naturel pur sang parmi tous les curieux qui épiaient nos démarches. La population n'a plus cette physionomie originale esquissée par de Lesseps; les envahisseurs ont imposé aux envahis leurs coutumes, leur mœurs et leur langage, et il faudrait remonter cinquante lieues au nord pour observer de véritables Kamtschatkadales. C'est la veuve de Pierre le Grand qui a commencé cette œuvre de

AU KAMTSGHnATKA. 151

transformation gi bien continuée par ses successeurs. Diaprés ses ordres^ les mariages entre Ramtschatka-* dates ont été inter<}its^ et ceux entre Russes et Kamts- ' chatkadales ont fait prime. Elle a renversé les idoles^ bâillonné les ehamans, les prêtres sorciers^ institué des popes et des protopopes du rite grec^ donné le grade de sergent aux chefs de tribus, les taîom, et défendu sous les peines les plus sévères^ la construction des yourtes. Ces yourtes étaient des espèces de caves circulaires voûtées^ en bois et en chaume^ et recevant Tair par deux ouvertures ; Tune» au toit, l'autre creusée en côté comme un terrier de renard. L'ouverture du toit servait à la fois d'entrée aux hommes et d'issue à la fumée ; un baliveau formait l'échelle; les femmes n'avaient pas le droit de poser le pied sur cette édiielle; elles pénétraient à Tintérieur par la galerie souterraine creusée en pente douce^ et l'homme qui prenait ce chemin facile était déshonoré pour toute sa vie. Les b(dangan€s<m maisons d'été^cbnstruitesen écorces de bouleaux^ furent épargnées. Leur intérieur était moins sale, moins hideux que celui des yourtes. Les combats et les maladies achevèrent d'anéantir cette malheureuse population; de fréquentes révoltes furent

152 UNE RBLACHB

domprimées par le massacre des révoltés^ et la petite vérole visita toutes les tribus^ du nord au sud^ de Test à Touest. Un navire pécheur de phoques relâcha à Awatcha en 1667 et y déposa un matelot convalescent de la petite vérole. Un mois après^ le fléau sévissait, et la colonie faillit être dépeuplée comme jadis le Groenland, qui perdit en peu de temps trente mille habitants moissonnés par cette même maladie.

On m'a parlé d'un phénomène que je crois devoir signaler à l'attention des médecins vaccinateurs, obligés, par les circonstances, d'opérer pendant l'hiver : l'inoculation, pratiquée au Kamtschatka comme nous la pratiquons en Europe, ne réussit pas ; les piqûres de lancettes imprégnées de vaccin ne laissent aucune trace d'inflammation, et, pour qu'un bouton dé bonne nature apparaisse sur le bras de l'individu vacciné, il faut employer vingt fois plus de vaccin que nous n'en employons en Europe et le versa^ en quelque sorte, dans une plaie béante. Ce phénomène tient-il à la nature du vaccin, ou au tempérament des individus, ou bien encore à la rudesse du climat? Je crois à cette dernière cause. Il est à remarquer que les vaccinations faites pendant l'hiver en France échouent presque tou-

AU K4MTSGHATKA. i6S

jours; on agirait donc sagement en opérant, conune au Kamtschatka^ lorsque les circonstances s'opposent à ce qu'on attende le retour du printemps.

Comment le Kamtschatka a-t-il été peuplé ? L'émigration a-t-elle eu lieu d'Amérique en Asie ou d'Asie en Amérique ? Les peuples qui habitent les deux rives du détroit de Beringh sont-ilsde la même famille? De ces trois questions^ la première seule nous regarde. On a écritdes volumes sur les deux autres^ et^ entre tous^ ces volumes^ je.conseilIe aux curieux de choisir celui que publia^ versla fin du siècle dernier^ Le Bailli d'Engel. Les ressemblances de caractères^ de mœurs^ de langage^ de physionomie^ ne permettent pas toujoui*s d'affirmer^ d'une manière irréfutable^ que tels ou tels peuples ont des liens de parenté entre eux ; cesressem* blances existent dans la nature même de l'homme. J'ai retrouvé chez les Océaniens certaines habitudes propres à nos villageois de France^ et j'aurais eu tort d'en conclure qu'Océaniens et villagois sortaient du même berceau.

Le père Castel çuppos^ que le mot ka est russe ou polonais^ et fait descendre les Kamtschatkadales des anciennes familles de Promylschlénis qui, voyageant

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vers r^t à la recherche des fourrures^ s'établirent dans la péninsule où le gibier abondait. Les enfants de ces Promyischénis oublièrent leur origine après deux ou trois générations, et^ quand les Russes les retrouvèîrent^ ils ne connaissaient plus la valeur des peaux et n'avaient conservé que quelques monosyllabes de la langue de leurs ancêtres. Les pères Du Halde^ Charlevoix^ Gaubil^ etc.^ etc.^ ayant écrit que Itle d'iédo et le Kamtschatka ne faisaient qu'une seule et même terre; on donna aux habitants de cette dernière contrée une origine japonaise. Krascheninnikow les fait descendre des Mongols et réfute je ne sais plus quel étymolôgîste^ qui veut que le mot Kamtschatka vienne de Kôntschalo^ nom que les Koriaques donnèrent à des voisins qui leur firent la guerre sous le commandement d'un guerrier célèbre nommé Kontschal. Les Russes^ auxquels ils racontèrent cette légende^ firent les Konts^ Kants^ Kamts et Kamtschalka^ pour désigner le pays des hommes de Kontschal. Zeller partage l'opinion de Krascheninnikow sur la descendance des Mongols; mais il suppose que lé mot Kamtschatka vient de Kootchaî, qui signifie habitant des bords d'une rivière. Quant au nom du guerrier célèbre^

AU KAMTSGHATKA. 155

KontschaI> c'est une quali&catiôa qu'ils se donnent habitueltement d'homme à homme. Kootschaï aurait donc fait par gradations Kontsohala, puisKamtschatka. Cette étymologie^ qui nous semble un. peu hasardée^ parut sans doute fort naturelle aux Russes> et Kootschaï^ se transformant en Konts-Chala^ puiaen Kamts- Chat avecla terminaison ha, doit donner une idée assez exacte des mœurs et des goûts de ce peuple^ essentiellement îehtliyophage, qui adore Kout^ le dieu colonie ' sateur du bord des rivières^ et bâtit toi^ours sa yourte ou sa balangane dans le voisinage d'un cours d'eau d'un lac ou d'une baie.

Tsctûrikow pensait qu'une grande émigration avait eu lieu (aiix siècles passés) d'Asie en Amérique par le déçoit d'Anian^et qu'une bande d'émigrants s'était détournée de sa route pour s'ét^lir au nord de la presqu'île et 'dans son intérieur. D'où les Koriaques^ hommes à rennes^ du mot kora (renne)^ et les Kamtschatkadales^ hommes de rivière^ de Koots-Chaï. Il supposait que ces peuplades^ ainsi que les Tschuktschis du nord conservaient encore quelques rapports avec leurs frères devenus Américains, et, dans ce but, il embarqua à son bord deux naturels du cap nord Asiati-

156 UNE BELAGHB

que^ pour lui servir d'interprètes sur la c6te améri» caine ; mais on les provoqua inutilement à entamerun dialogue de circonstance ; Américains et Asiatiques avaient oublié leur commune origine. Ils se bornèrent donc h échanger de nombreuses grimaces d'abord^ puis des gestes provocateurs^ et la conférence fut levée sans résultats.

11 est impossible cependant de ne pas reconnaître certaines similitudes morales et matérielles entre les Américains et les Asiatiques. La plupart des voyageurs qui ont exploré ces parages^ Kotzebue surtout^ les ont observées et décrites avec une entière bonne foi etifonpour récolter des arguments à Tappui de tel ou tel système; mais nos cartes de géographie les plus modernes sont beaucoup trop explicites en donnant le même nom de Tschuktschis aux habitants des deux rives du détroit de Beringh.

Lesson^ résumant les observations de la Peyrouse^ de Brougthon^ dePallas' de Kotzebue^ de Desmoulins^ et dequelques autres^ considère les Kamtschatkadales comme appartenante là famille hyperboréenne^ Tune des trois familles du grand rameau mongol-asiatique. Mais ils ne sont véritablement hyperboréens que par

AC KAMTSGHATKA. 157

leur manque de barbe^ leur petite laille^ leurs goûts d^ichthyophages et leur chamanisme : Tensemble de leurs traits appartient au type mongol^ modifié par des nuances siniques empruntées à leurs voisins des lies Kouriles. Muller ne dit-il pas qu^ils ont été long* temps esclaves des Kouriliens avant d'être absorbés par lesRusses? Il est donc incontestable qu'une bande > de Mongols est venue jadis habiter cette péninsule dont les Koriaques occupent rentrée au nord. Hais en quittant la Mongolie^ cet^e bande a-t-elle traversé les hautes montagnes des Daouries et des Constawanoïtfrbel qui pisirtent du lac Baïckal et se terminent brusquement au cap Tschukotskoï ? — Ce n'est pas probable. Elle ^e serait fusionnée en route^ de gré ou de force^ avec les peuples habitant au nord de ces montagnes^ les YakouteS; les Youkagires^ les Koriaques^ et ne serait parvenue que transformée complètement en hyperboréenne^ tout en conservant le type mongol. Elle a donc suivi une autre route^ soit celle de mer^ soit celle de la corniche des monts Daouries^ corniche qui commence devant les îles Schantares et contourne la mer d'Okhotsk jusqu'au golfe de Pinjenski, et l'élément hyperboréen lui aurait été inoculé par les

f58 LNB RELACHE

Koriaques^ — I^éfère-ton qa'elle ait gagné la pénin* suie par mer ? Quelques documents historiques viennentà Tappui de cette dernière opinion.

Le tome XXVIII des .Mémoires de rAcaSémiedesinscriptictas et belles-lettres {1761) contient une notice de M. de<iuignes sur la route suivie Tan 458 de notre ère par des bonzes qui allèrent prêdfeer ie culte 'du dieu Lama au Mexique. Ces bonzes^ au lieu de traverser Tocéan Pacifique, suivirent les côtes de la Corée et de laMantchourie, remontèrent d'île en île Farchipel des Kouriles, touchèrent à la péninsule du Kamtschatka, gagnèrent les îles Âléoutiennes et, parvenus sur le continent américain, descendirent jusqu'au tropique. Si ce voyage a eu lieu, les bonzes missionnaires ne voyageaient pas seuls, et une partie de leur escorte a bien pu s'arrêter dans la péninsule, alors riche en bêtes fauves et sillonnée de cours d'eau

très-poissonneux Ce routier, ridiculisé par {Pudeurs

savants contemporains de M. de Guignes, est cependant très-rationnel eu égard aux connaissances nautiques de ces apôtres. Le Périple d'Hannon fut une navigation de cabotage, et chez tous les peuples le cabotage a précédé lanavigation hauturière. Les jour-

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naux anglais du mois d'avril 1857 contenaient une nouvelle qui^ si elle est vraie, donnerait raison à de Guignes. On a découvert^ disent-ils^ des manuscrits chinois de pluà de mille années d'existence^ où sont racontés divers voyages des Chinois sur le continent amé« ricain. — IléstiM^obablequ^eQ étudiant ces manuscrits^ on verrait que ces voyages ont été exécutés sans perdre la terre de vue; les jonques d^aujourdliui sont incapables d'aller au Mexi(pie par la pleine mer^ et à plus forte raison celles d'autrefois ne pouvaient entreprendre unetelte traversée. Quelque monarque du Céleste- Empire aura interdit à une époque inconnue les voyages au nord^ et la colonie des bonzes du Kamtschatka^ abandonnée à elle-même^ a dû dégénérer rapidement^ et oublier son origine*

Un savant allemand a dressé dernièrement la carte routière des Asiatiques émigrant en Amérique. On sait que trois couples en se multipliant trente fois donnent au delà de six centâ millions d'àmes.'La terre^ quelque vaste qu'elle soit, n'aura donc paii été longtemps à se peupler, et, en admettait, selon l'idée le plus généralement répandue, que l'Asie est le bercpau du genre humain, les familles qui allèrent peupler ce nou-

veau monde partirent du Caucase^ traversèrent la Sibérie et pénétrèrent par le nord dans TAmérique septentrionale. . . . Les Indiens américains^ les Eskimaux surtout^ se donnent une origine orientale^... On trouve de loin en loin dans TÂmérique du Nord des tumulas entourés de fossés et de jetées. Quelques-uns ressemblent assez à ceux de la plaine de Troie. Le plus considérable est situé à Grave-Creek sur TOhio.... La roche de Taunton^ dans le comté de Hassachusets^ est couverte d'inscriptions dont les caractères sont identiques à ceux des inscriptions du Fezzan et de TAtlas.... Ces monuments^ ainsi que ceux de F Amérique centrale^ sont les dernières traces d'une antique population.

Les nombreuses ruines de grands bâtiments en pierres éparses dans^les environs de la baie d'Awatcha, indiquent que le Kamtschatka fut jadis très-peuplé; sans doute après que les bonzes l'eurent colonisé* — Mais la péninsule retomba dans la barbarie dès qu'elle cessa d'être la principale étape de la route que suivaient les Mongols ou les Chinois pour gagner le continent américain. — Puis ensuite arrivèrent les hommes de l'Occident^ les Moscovites, et maintenant la race

AU KAMTSGHATKA. 161

blanche a dévoré la race jaune; le rameau Esclavon a partout remplacé le rameau Mongolien ; les Hyperboréens^ les Itelmans ou hommes aux quatre dialectes^ ont disparu^ et il n'y a plus que des Russes au Kamtgchatka.

La mythologie des anciens Kamtschatkadales et de ceux qui vivent encore indépendants^ mais en "trèspetit nombre^dansle voisinage des Koriaques^ est d'une simplicité tout à fait poétique. C'est peut-être cette simplicité qui fait dbe à nos géographes qu'ils n'ont aucune religion et que leurs chamans ne sont pas des prêtres^ mais des sorciers nécromanciens. Les chamans sont de vrais prêtres; ils ont des autels et des idoles^ et, de même que les anciens prêtres égyptiens^ ils exercent l'art de guérir et formulent.-des oracles. Kout est leur grand Jupiter ; il a créé le monde solide^ et sur le monde solide il a creusé le bassin des mers et le lit des rivières; il était marin autrefois^ mais il a renoncé à la navigation et remisé ses canots au sommet d'une haute montagne^ où j'ai vu^ en effets à l'aide de la longue-vue^ de grands rochers blancs qui ont la forme de baïdai^s. Kout^ ne naviguant plus et n'ayant plus besoin de ses mariniers^ leur assigna pour résidence le

les UNE RELACHE

bord des rivières poissonneuses. Voilà Torigine des Kamtschatkadales.

Les actions de Kout se rapportent toutes à desphéno-

mènes météorologiques. Lorsque le tonneire gronde^ c'est lui, le dieu des orages^ qui bat le tambour dans le ciel pour rassembler ses fidèles sujets^ les anciens pécheurs et mariniers. La pluie tombe-t-elle par torrents? Cesfluiqui verse cette eau. N'est-ce qu%ne légère ondée? Elle est émise par Biboutchi et Gamoulî, ses aides de camp^ deux demi^dieux en sous-ordre qu'il expédie souvent en mission sur la terre. Ce Biboutchi ' et ce Gatçouli sont chargés de fabriquer les éclairs : ils s'en acquittent en agitant dans le ciel des lout-chînes ou torches flamboyantes en bois de sapin résineux. L'aro*en-ciel parait**ik après la pluie? C'est Kout qui déploie son manteau rayé de vives couleurs^ ce superbe manteau qu'il met pour présider à la fête du beau temps et qui n'est composé que ^ de peaux de goulus^ fourrures précieuses eiitre toutes les fourrures ! Les vents sont des personnages célestes ; celui du sud-est amène la pluie ; celui du nord-est la fait cesser; nous savons tous que d'ordinaire^ quand l'horizon est trop fortement teinté de rouge au coucher du

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soleil^ la journée du lendemain est pluvieuse : eh bien ! quand cette journée a été ainsi pronostiquée la veille et que le vent de nord-est ne souffle pas, les Kamtschatkadales disent que Balakitch, l'épouse du vent de nord-est, est triste et pleure, parce que son mari n'est pas rentré de toute la nuit Elle l'attendait cependant avec amour, car avant de se coucher Mer soir, elle avait mis du rouge sur ses joues. La lune, les étoiles, le soleil, sont autant de personnages subordonnés à Kout. Kout est une trinité, et comme Funivers est divisé en trois mondes, celui d'en haut; celui du milieu et celui d'en bas, la trinité Kout se compose aussi du dieu d'en bas, du dieu du milieu et^ de celui d'en haut. Pour être conséquents avec cette théogonie, ils admettent trois états dans la vie future et trois catégories de défuiits. Les bons vivent avec le Dieu d'en haut, dans les espaces célestes où la vie est toujours heureuse, où jamais ils n'ont faim, où jamais ils n'ont froid, revêtus qu'ils sont des rayons du soleil. Les demi-bons demeurent prisonniers temporaires dans l'intérieur des montagnes et» sous l'écorce du globe, et attendent avec impatience dans ce purgatoire l'heure de s'envoler au ciel. Ils ont faim, ils ont froid, et se

Dourrissent de la chair des baleines que les méchants condamnés à travailler éternellement vont pécher au fond d'une grande mer souterraine. Les ossements de ces baleines alimentent le foyer des yourtes du pui^atoire^ et la vapeur qui s^lève des sources thermales n'est autre chose que la fumée de ces foyers. — Un volcan entre-t>il en éruption? un tremblement de terre se fait-il sentir? — Ce sont les méchants^ les es* claves^ les damnés qui se révoltent^ qui incendient les yourtes et cherchent à renverser les remparts de leurs prisons... Mais Kout-Pluton ordonne à ses Gamoulis^ les sergents de Tenfer^ d'écraser les insurgés sous des avalanches de rochers et d'éteindre l'incendie... et tout rentre dans Tordre après une commotion du globe.

Le chaman n'est plus prétrë^ les czars lui ont enlevé son caractère officiel; mais il est resté devjln^ sorcier et prophète^ et son pouvoir occulte est toujours grand. . • Jadis^ aux heures des cérémonies religieuses^ il se li<vrait à une danse effrénée^ tombait pantelant sur le sol et l'écume à la bouche prophétisait. Aujourd'hui que le bâton des deciaskis ou officiers de police l'arracherait à son extase^ il se contente de pratiquer la chiro-

Al} KÀMTSGHATKA. 165

mancie^ la cartomancie, dlpterpréter les rêves et de pronostiquer heur ou malheur d'après la forme, Tespèce et le nombre d'arêtes de poisson que le postulant a puisées de la main gauche dans un grand sac de peau de valrus. — Ce sac renferme des millions d'arêtes recueillies depuis un grand nombre d'années et provenant de poissons de toutes sortes, mais péchés uniquement pendant les mois de Tchougelingetch ou mois du printemps. — L'autorité n'ignore pas que les chamans exercent cette industrie, mais elle ferme les yeux ou plutôt elle prête elle-mêine l'oreille à leurs paroles divinatoires. Le^ femmes des officiers qui espèrent retourner tôt ou tard en Europe mourraient de chagrin si on les privait de leurs chamans.

Les anciens Kamtschatkadales célébraient, à l'époque du Tchougelingetch, le printemps, une fête de la purification des yourtes; chaque yourte, à tour de rôle, était débarrassée des immondices accumulées pendant l'hiver ; puis^ quand l'air avait été renouvelé, les parois lavées à l'eau bouillante et frottées d'herbes odorantes, le sol bêché et recouvert de sable frais, les cendres du foyer, où l'on ne conservait qu'un charbon, jetées à la rivière, la famille s'asseyait en rond at^tour

d^un mannequin de forme bumaûie^ mannequin à charpente de bois sec^ rempli de foin et vêtu de peaux de renards fauves. Venait alors ui^ v^nériable chaman qui renversait le mannequin par terre^ la plaçait le ventre en Pair auprès du feUj et accrochait un de ses membres à une poutrelle de la toiture pendant que la famille marmottait des prières. A ces prières succédait une psalmodie lente et entrecojupéede cris d'angoisse ; la psalmodie achçvée^le chaman décrochait le membre^ rallumait au foyer et aspergeait de fumée les assistants qui criaient à tue-tète : Oufozl oufml oufaïl tant que flambait le mannequin bourré de chanvre iddi- ^ gène. Le manneqqimconsumé^ lescendres.de^cetauto-da-fé^ religieusement ramassées et vjersées dans un sac de peau^ étaient enfouies aussitôt sous la pierre de Tâtre ; Tannée suivante^ on les jetait à la rivière avec les cendres ordinaires du ménagé.

D'où venait-il^ Tapôtre qui institua chez les Kamtschatkâ^dales une telle féte^ hygiénique plutôt que religieuse ? Toutes les religions anciennes et modernes ont leurs cérémonies de purifications; mais la purification par le feu est une spécialité de certains cultes de rindostan. Nous retrouvons encore chez eux des

AU KAMTSGHATKA. 167

souvenirs de rantiquitéjpaïenne dans les espèces de saturnales qui se renouvellent chaque année pendant 1h récolte des ifruits sauvages^ des plantes et des racines alimentaires. Lès femmes seules travaillent à cette moisson, tandis que les hozûmes doivent être oc^ cupés à chasser ou à pécher; malteur alors à celui qu'elles rencontrent oisif dans la campagne! elles se précipitent sur lui et le fouettent ignominieusement; puis^ esclaves révoltées^, transformées en bacchantes^ elles célèbrent ce triomphe d'un instant et passent la nuit à chanter^ à danser et à s'enivrer de watkil

Le culte principal de Kout n'excluait pas celui des idoles^ et chaque demeure était placée sous la double protection de deux^nies spéciaux: Ajouchack, le génie mêle, et Kantai, le génie femelle. Uji^ billot de bois, très-grossièrement travaillé en forme dé tête humaine aplatie et oblongue, représeQtait Ajouchs^ck ; Kanta)! était une sirène en bois de bouleau^ à tête de chien et à poitrine de feoune avec des ailes d'oiseau de mer pour bras^ et pour membres inférieurs une queue de poisson contournée sur elle-même. Cent coups de bâton et un mois de travail forcé dans une ferme du gouvernement attendent le chef de famille' qui n'a pas

jeté au feu ces divinités proscrites. Mais cette pénalité est impuissante ; les nouveaux convertis à la religion grecque ne cessent pas d'adorer en secret les mêmes morceaux de bois qu'adoraient leurs pères. Ils ont brûlé en public des idoles factices et enterré les véritables dans un coin de leur logis d'où ils les exhument mystérieusement la veille d'une noce^ d'un baptême^ d'une chasse ou d^un voyage.

Voilà tout ce que j'ai recueilli sur l'ancien culte national de ce peuple^ que la plupart des géographes nous ont présenté comme n'ayant jamais professé au- . cune religion. Il est devenu complètement Russe et Cosaque^ mais il conserve toujours quelques réminiscences des superstitions de ses ancêtres. De même que les vallées^ les montagnes^ les rivières ont leurs génies malfaisants ou protecteurs^ de même aussi chaque famille a son Dofnovoï-Douk^ son esprit familier qui revêt, selon ses caprices^ la forme d'un oiseau^ d'un insecte, d'un reptile^ d'une fleur, d'un fruit, ou se manifeste dans le bruit du vent, dans le frémissement dû feuillage, dans un rayon du soleil^ dans les clartés de la lune, dans la lueur des étoiles. Les fôtes^ les pantomimes^ les coutumes de la vie publique et privée

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soDt presque toutes caractérisées par des symboles empruntés aux anciennes croyances. Le czar n^a pu étouffer ces souvenirs; il les tolère quand ils n'insultent pas aux dogmes de la religion grecque. Ainsi^ la fête du Lotimum a été conservée. Le lotimum est une étroite bande de terrain qui longe la rivière de Kamtschatka^ au pied d'une haute muraille de rochers à pic au sommet desquels le dieu Eout venait s'asseoir quand il. était las de parcourir la contrée. Chaque année, à la fin de l'automne, alors que commence la saison de la chasse, les jeunes gens de la colonie, Européens, métis, indigènes, viennent s'exercer à th»er à Tare sur le lotimum, et ceux dont les flèches disparaissent par-dessus la muraille sont proclamés vainqueurs et reçoivent un brevet de centenaire que leur délivre l'opinion publique. Jadis ils étaient regardés comme les amis, les protégés, les favoris de Kout qui les rendait invulnérables et invincibles.

Pour vivre longtemps, pour ne pas craindre ses ennemis, pour être redouté d'eux, pour se trouver toujours heureux et toujours dans Tabondance, il faut, chez un peuple éminemment chasseur et pêcheur, posséder une force et une adresse supérieures et avoir

des muscles trempés pour la lutte et la fatigue: n'était-ce pas remplir ces conditions que de pouvoir lancer une flèche à plus de trois cçnts mètres en Tair? Les flèches des archers chétifs et malingres mouraient à moitié chemin^ sur la felaise : ainsi devaient mourir ces archers après une courte et misérable carrière.

On a écrit que les Eàmtschatkadales conduisaient les malades et les vieillards moribonds dans une forét^ et les y abandonnaient avec des vivres pour huit jours; on a dit aussi qu'ils livraient leurs morts à la dent des chiens : double fable; il 'se peut que chez les Tschuktschisles chiens enlèvent des cadavres de dessous les tas de pierres qui leur servent de tombeau. Peut-être aussi les peuplades errantes dans les montagnes glacées de la Nouvelle-Sibérie^ de la Terre de Banks^ de Bothnia^ de Helville^ de Cockbum^ etc.^ où la chair des mastodontes antédiluviens s'est conservée saignante sous la neige^ préfèrent que leurs morts soient mangés parles chiens d'attelage, dont ils réparent les forces^ plutôt que de servir de pâture aux renards et aux ours; mais les Kamtschatkadales qui peuvent enterrer leurs morts ne se sont jamais rendus coupables de pareilles profanations. Us n'abandonnent pas non

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plus leurs mourants en plein air et loin de tout secours ; cela peut ^e faire sur les bords du Gange^ et non pas dans une zone aussi froide que celle de la péninsule.

Les phénomènes géologiques et météorologiques et les traces des anciens cataclysmes ont donné lieu à une foule de légendes pleines de naïveté et de ppésie. Ainsi^ ils racontent que la montagne de la Cheweletcha (la Montagne aux Marmottes)^ isolée au milieu d'une plaine immense parsemée de lacs^ occupait jadis une autre place^ mais que^ fatiguée d'être rongée sans cesse par les marmottes^ elle changea un beau matin d'assiette et vint se poser où elle est aujourd'hui^ en laissant derrière elle les empreintes de ses pas^ qui formèrent autant de lacs;... N'est-ce pas là une légende de tremblement de terre î — D'où viennent les ossements de cétacés épars sur les montagnes ou dans les vallées^ sinon de cette mer intérieure où les damnés pèchent la baleine^ au service des habitants du Purgatoire ? Nos Kamtschatkadaies ne sont pas assez savants

pour comprendre que TOcéan a jadis roulé ses vagues par-dessus les plus hautes montagnes de leur péninsule.

On trouve dans leurs superstitions des analogies nombreuses avec celles de maint peuple civilisé. Je m'abstiendrai de les signaler^ elles s'offriront d'ellesmêmes au lecteur. Tel endroit de la contrée est hanté par les mauvais esprits; eh bien ! tout individu^ homme^ femme ou enfant^ passant par là^ ramasse un caillou, le jette violemment sur cet endroit et s'enfuit : yde sorte qu'on trouve des tas énormes de pierres, accumulées çà et là dejpuis des siècles, afin de conjurer les maléfices d'Oumkalak, l'esprit mauvais. Un archéologue en voyage s'acharnerait à fouiller ces prétendus tumulus, pour y retrouver des ossements et des ustensiles d'autochthones. On pourrait en effet supposer qu'à l'exemple

des Hyperboréens, les Kamtschatkadales entassent des pierres sur leurs morts, afin que l'âme de ces morts puisse s'échapper plus facilement des corps en putréfaction. Mais non ; ils les enterrent au pied d'une montagne voisine de l'ostrog, et creusent des fosses très-profondes; ce genre de sépulture convient mieux à leurs croyances sur la vie future, partagée, ainsi que je l'ai

AU KAMTSGHATKA. 178

dit, en trois périodes : deux qui s'écoulent au centre des montagnes et dans la terre ; la troisième, dans les régions du ciel. Si les Eskimaux, les Samoyèdes, et d'autres habitants de zone glaciale, ne creusent jamais une fosse, c'est que la terre est trop dure, trop fortement gelée; admettons qu'ils parviendraient à la creuser, le corps ne s'y décomposerait pas ; la putréfaction ne peut avoir lieu qu'avec le concours de l'air et de l'humidité. <r— Cet air, cette humidité qui circulent à travers les pierres du tumulus, ils l'appellent l'âme du mort!...

L'éruption d'un volcan est un présage de guerre sanglante; les habitants du monde intérieur, les morts du purgatoire et de Tenferse battent entre eux; et les vivants, les hommes du nord et du sud, du couchant et du levant mar.cheront bientôt au combat. Les Russes ne sont pas moins superstitieux. Le volcan de Koselkoï, ayant jeté pendant huit jours, en 1853, une très-grande quantité de flammes, les habitants de la colonie supplièrent le général commandant d'organiser la défense de la ville et du goulet de la baie. Le général y consentit afin de tranquilliser les citadins; six mois après, on recevait à Petropauloskoï la nouvelle de l'ouverture

des hostilités en Crimée, et Tescadre anglo-française pénétrait dans la baie d'Awatcha, d'où elle ne tardait pas à sortir. A propos de volcan^ on nous a affirmé que le bruit entendu par nous en pleine nrer la veille de notre arrivée provenait d'une éruption du Koselkoî. Les voyageurs qui ont parcouru les contrées polaires ou visité les glaciers des Alpes et des Pyrénées n'ignorent pas que les résonnances du bruit et même les sons de la voix humaine répercutés parles échos, provoquent la chute des avalanches et des blocs de glace. Les chasseurs Kamtschatkadales connaissent et redoutent ce phénomène. Aussfgardent-ils le plus profond silence quand les hasards de la chasse les obligent à traverser la vallée du Werblio-Gergarlow, la vallée du col de Renne, encaissée entre (deux murailles de rochers à pic au-dessus desquels surplombent de chaque côté d'immenses falaises de neige ; mais ce phénomène d'une avalanche qui tombe n'est pas provoqué, selon, eux par les ébranlements de l'atmosphère. — C'est le dieu, c'est le génie de la vallée qui punit de mort et ensevelit sous les neiges quiconque ose lui manquer de respect en ne traversant pas silencieusement ses domaines. Ce génie, nommé Pilliatouchkine,

AU KAMTSGHATKA. i75

ce lieutenant de Kout chargé de faire la police des vallées et de réglementer les niveaux des neiges^ est un tout petit personnage qui voyage de montagne en montagne^ assis dans un chariot d'argent^ traîné par deux renards noirs et quatre perdrix blanches; il suit les pas du chasseur qui s'engage dans les défilés^ et ordonne à Tavalanche de descendre et d'écraser rimpie dont la voix se fait entendre. Parfois le chasseur, pieux observateur du silence, croit reconnaître les traces du char de Pilliatouchkine dans ces ondula-^ tions en relief que produit la neige nouvellement tombée et balayée par le vent sur le lit congelé d'une ancienne couche de neige. — Cette rencontre est ordinairement d'un bon augure et le chasseur revient à l'ostrog chargé de gibier.

Les lézards pullulent dans la presqu'île^ mais ils ne sont pas les amis de l'homme comme en Europe. Bien au contraire, ce sont tous des espions à la solde du dieu souterrain, des agents de police toujours en course pour surveiller les hommes et faire des rapports sur leur conduite. Aussi les Kamtschatkadales . leur ont-ils juré une haine à mort et s'eflforcent-ils de capturer tous ceux qu'ils aperçoivent. L'infortuné rep-

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tile qui tombe entre leurs mains est coupé en menus morceaux, et ces morceaux sont disséminés en mille endroits^ de peur qu^ilsne se réunissent en corps pour aller rendre compte de leur mission. L^homme qui a poursuivi un lézard sans pouvoir rattraper se laisse aller quelquefois à une tristesse si profonde qu'elle aboutit au suicide.

On sait qu'un de nos plus célèbres géomètres se plaisait à croquer des araignées. Les femmes Kamtschatkadales en font autant^ et elles prétendent que ces insectes les rendent fécondes. Mais cette fécondité ne. doit pas aller jusqu'à produire une grossesse double; de deux jumeaux naissants^ la mère étouffe toujours le premier-né ; elle croirait commettre un crime en laissant vivre les deux frères, car, pense-t-elle, ils se nuiraient mutuellement et ne manqueraient pas de mourir bientôt Tun et l'autre. Ces infanticides par amour filial n'ont plus lieu que dans le nord de la péninsule, vers la frontière des Koriaques, où les ancienpes coutumes échappent encore à l'action réformatrice de la loi russe. Sitôt qu'un enfant a vu le jour, une matrone, espèce de chaman femelle, 'le coiffe d'une vessie de loup marin; dès lors il est sacré pé-

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cheur de profession, et plus cette coiffe resteralongtemps sur sa tête sans se déchirer, plus il sera heureux dans toutes ses entreprises sur mer. Cette habitude me rappelle que nous qualifions de gens nés coiffés le» gens heureux.

L'éducation des enfants est tout à fait appropriée h leur genre de vie future. On les laisse se traîner tout nus sur le sol, afin qu'ils s'habituent à la rudesse du climat ; l'hiver, quand le sein de la mère est épuisé, on leur donne àtetteruneboule de neige. On les plonge chaque jour dans le cours d'eau voisin de l'ostrog, et, à peine âgés d'une année, ils nagent comme des am-» phibies. Viennent ensuite les exercices à l'arc et au javelot, puis le maniement des armes européennes et l'étude de la langue russe pendant deux ou trois hivers, et, à l'âge de quinze ans, ils sont soldats ou ma-* telots, selon le gré du tout-puissant czar.

J'ai déjà dit que les Kamtschatkadales s'étaient ré* voltés plusieurs fois et que les Cosaques avaient dû les exterminer impitoyablement pour se rendre maîtres de la contrée. Plus nombreux, leurs frères du Nord, les Koriaques, les Tschuktschis, ont conservé leur indépendance, et le tribut qu'ils payent au czar est près-

178 VUE RBLAGHE

que volontaire. L'héroïsme de Tancien Kamtschatkadale défendant sa yourte allait jusqu'à la folie. Sur le point d'être vaincu, il égorgeait sa femme et ses enfants et ne prenait la fuite que pour gagner la montagne et se jeter dans un précipice ; ou bien, s'il ne pouvait fuir, il s'élançait tête baissée au milieu des assaillants et cherchait à en tuer quelques-uns avant d'être tué lui-même. Il appelait cela se faire un lit. En 1740, à Autholock, village situé au sommet d'une falaise,' des révoltés, sur le point d'être faits prisonniers, égorgèrent les femmes, les enfants et les vieillards, et se jetèrent à la mer.

Aux premiers temps de la conquête, les indigènes s'imaginèrent que les Russes étaient des dieux, des immortels» des invulnérables, et ils les adorèrent sous le nom de Brichtatin ou Gens à feuk cause de leurs mousquets ; mais l'illusion ne dura pas. Un jour les prétendus dieux se querellèrent entre eux, se battirent à coups de sabre et à coups de fusil, et le sang coula. Les Kamtschatkadales comprirent alors qu'ils pouvaient lutter contre les tyrans, puisque les tyrans avaient du sang qui coulait à la moindre blessure, et ils luttèrent.

AU KAMTSGHATKA. 179

Les armes anciennes ont disparu. Celles que j'ai vues formaient panoplie dans un salon du gouverneur. Une espèce d'industriel anglais, un déserteur de navire établi à Pétropaulbskoï en qualité d'ébéniste, fabrique assez bien des armes apocryphes, et il faut en être prévenu pourreconnattre la fraude. Lapanoplie dugouverneur se composait de plusieursarcs en mélèze, garnis d'écorce de bouleau et ayant pour cordes des nerfs de baleines, d'une trentaine depincks ou flèches de toutes grandeurs, les unes en roseau à pointe de fer, les autrès en bois plein et lourd à pointe d'os empoisonné, de quelques oukarels, courtes piques en bois très-dur, et de deux cuirasses composées de petits os plats cousus bout à bout et côte à côte, à l'aide de fils en boyaux tordus'; une peau de valrus recouvrait le tout, de sorte que l'ensemble de l'armure était flexible et se prétait aux formes du corps. Au-dessous des oui rasses étaient placées, comme des tablettes, les planchettes que les guerriers s'attachaient derrière le dos et qui étaient assez longues pour dépasser le soumet de leur tête. Il y avait sur les tablettes des couteaux en jade vert pareil au jade de la Nouvelle-Zélande, des pointes de flèches et de piques en silex ou en cria-

taux de diverses couleurs^ des aiguilles en os de zibelines^ des pelotons de fil arrachés aux fanons de baleine et plusieurs autres petits ustensiles de ménage^ de pêche et de chasse.

L'industrie nationale ne fonctionne plus; elle a été absorbée et renouvelée par le génie russe^ comme la religion^ les mœurs^ le tempérament et le langage. On ne parle plus que le russe dans toute la colonie ; Pancien idiome ou plutôt les quatre idiomes des naturels, les itelmans^ sont oubliés. Cependant quelques érudits en conservent le souvenir et l'emploient dans leurs missions chez les Koriaques ; il est rude et fatigue l'oreille^ tandis que celui des riverains de la mer d'Okhotsk et celui des Kouriles est très-doux et très* harmonieux.

Les Kamtschatkadales n'ont jamais eu de langue écrite. Les traditions^ les légendes où dominent le merveilleux et le fantastique ont été transmises de génération en génération^ de bouche en bouche^ de mémoire en mémoire ; chaque parole est l'image d'une chose ou d'une pensée^ chaque phrase est l'esquisse d^une situation ou d^un fait.

h est à regretter que les Russes^ dès leur arrivée

AU KARITSCHATKA. i'8l

dans le pays^ niaient pas recueilli les mois de cette langue parlée^ qui s'est successivement altérée et amoindrie^ et finira bientôt par être oubliée complètement. Mais les Promylschlénis et les Cosaques étaient aussi ignorants que les Kamtschatkadales.

Krascheninnikow nous a transmis quelques échantillons de leur langue^ ainsi que leur manière de qualifier et de diviser le temps. Ils comptaient jusqu'à dix^ parce que les mains ont dix doigts. L'année était partagée en dix parties; et chaque partie ou plutôt chaque mois portait un nom caractéristique annonçant la température^ la saison et le genre d'occupations auxquelles on devait se livrer pendant ce mois. Ainsi, le kelouol comprend les mois d'hiver, décembre et janvier, et ce mot de kelouol indique que les lacs et les cours d'eau sont gelés. Le tchougelingetch, le premier mois du printemps, ou le dernier de l'hiver, est le mois des purifications par le feu. La dernière période du printemps se nomme à la fois kouoël et chizo; kouoël signifie que les vaches marines vont mettre bas, et chizo que les femelles à lait sur terre ont déjà des petits. Le koyr, époque de la parturition des rennes domestiques, ainsi que le kiaou, époque de celle des

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rennes sauvages, terminent le printemps et se confondent avec les mois précédepts. Le houilhoyaledeteh est le mois des pluies; lemasgalkooltch (avril et mai) celui du beau temps ou. des hoche-queues, oiseaux qui aiment à voltiger dans les arbres. Les râles apparaissent pendant le tavakalatch{mdi'jmn); les coucous^ dansle koaltchic-kaoukaltch (juin-juillet);et les vanneaux durant le pickis-kaouàltch (juillet-août). Le temps de la chute des feuilles, en septembre et octobre, se nomme koat" youlitchacky etFon se livre au tissage des orties pendant les veillées du kom-koatchibk (novembre et décembre). Les deux exemples suivants prouveront qu'un seul mot peut rendre une pensée qui, chez nous, demanderait une longue phrase pour être comprise. Le mot kou* kambilingtch signifie que le froid est si intense que les haches, les pioches et les bêches éclateraient plutôt que d'entamer la terre gelée ou le sol de glace qui recouvre les rivières et les lacs. Le mot zizakoosnokil résume un long précepte d'après lequel lliomme sage ne doit jamais boire dans un vase, à même un cours d'eau, pendant le mois du kelaml, du froid, de peur de se geler les lèvres. La saison pluvieuse, qui débute par la persistance des vents du sud-ouest, se nomme

AU KAMTSGHATKA. 183

guimgi'-eemchkt ou saison des femmes^ parce que le ciel pleure alors comme une' femme. Et toutes les femmes sont des guimgisy des pleureuses^ depuis que Tennemi^ qui a réduit la nation en esclavage^ est venu du côté du ^eil couchant ; car alors les femmes ne firent que verser des larmes^ tandis que X&& hommes versaient leur sang pour la défense de la patrie I Du temps de M. de Lesseps^ on appelait ftozouhetchy braillardes^ les plus vieilles femmes^ parce qu^elles étaient censées venues au monde à Tépoque où les Cosaques envahirent le pays.

pi <

PRODUCTIONS DU SOL. — LES ANIMAUX A FOURRURES. LE TRAINAGE. — LES CONDAMNÉS POLITIQUES.

La fertilité de cette terre, engourdie par le froid pendant sept mois de Fannée^ est vraiment extraordinaire ; les vapeurs^ qui s^élèvent des nombreuses sources thermales^ adoucissent Tàpreté du climat^ favorisent la germination et activent la croissance des céréales^ qui n'ont plus qu'à jaunir sous le soleil de juin ou de juillets

Pétropauloskoï est donc le grenier d'abondance de la conipagnie américo-rtisse^ et les colonnes ne s'inquiètent plus^ comme au temps de Pierre le Grand et de Catherine^ de Tarrivée des traîneaux chargés de grains; -*et d'ailleurs les céréales manqueraient que la famine ne serait pas à craindre, tant la Flore est riche en racines^ en plantes alimentaires et en fruits sauvages^ espèces inconnues dans l'Europe occidentale et qu'il serait utile d'y acclimater en prévision de la cherté périodique des grains.

J'ai visitéle jardin du gouverneur et je ne puis mieux le comparer qu'au jardin d'essai de l'Algérie. Comme lui^ c'est un immense parallélogramme entouré de fossés sur trois côtés et limité au quatrième par la grève. Hais il possède ce qui manque au jardin d'Alger^ un cours d'eau dévalant^ rapide et limpide^ sur un lit de cailloux^ noirs^ blancs et roses^ avec de petits ponts de bois aux arcades ogivales. Une partie du jardin est plantée en verger ; la vigne et les arbres à fruit sucrés sont remplacés par des néfliers^ descornouilliers^ etc.^ etc. Des massifs de rosiers gigantesques servent de haies aux fossés; des saules-pleureurs entourent un vaste bassin d'eau dormante où nagent fièrement les

cygnes du Japon^ à la robe de neige et à la cvéie charnue et rubiconde ; et un double rideau de peupliers blancs et de cyprès protège les plantations contre la bise du nord. Lors de mon passage^ on construisait àTexposition du midi^ sur le talus d'un terreplain^ une serre chaude où les fleurs les pins rares devaient naître et s'épanouir pour les dames de l'aristocratie de Pçtropauloskoï. Jamais la poussière de charbon et la fumée d'un fourneau ne souilleront ces fleurs ; une source thermale captée dans le sol même de la serre^ remplacera le combustible et entretiendra sousles vitraux une chaleur tropicale.

Les produits de la Flore sauvage remplaçaient ici les céréales avant l'arrivée des Russes^ et elles les remplaceraient encore^ si les perturbations atmosphériques détruisaient les récoltes de seigle^ de froment^ de maïs et de pommes de terre^ et si la guerre arrêtait l'importation de ces denrées de première nécessité. — La richesse de cette Flore, ainsi que l'abondance des poissons dans les baies, dans les rivières et daiis les lacs, rendent lafamine impossible auKamtschatka, quand même le pays serait aussi peuplé que la France et l'Angleterre. La Faune^ qui enrichit la colonie par

186 €NB RELACHE

le commerce de fourrures/coacourt aas^dans une grande proportion à Tathnentation des habitants. La viande y est fabriquéCy comme dirait liebi^, dans les vastes prairies qui s'étenfdent le long des principaux cours d'eau. Il n'y avait jadis dans la presqu'île que des ours^ des renards^ des rennes^ des chiens et des quadrupèdes sauvages. -«-Aujourd'hui^ d'immenses troupeaux de bœufs paissent dans ces prairies, où Pav^lusky introduisit, en ilSl, la première béte à cornes. Nos forêts d'Europe ne produisent que des glands ; celles du Kamtschatka sont riches en fruits sauvages. Des groseilliers et des framboisiers d'espèces particulières y atteignent les proportions du chêne. De ^éme qu'à la Nouvelle-Zélande, des fougères grandissant jusqu'à quatre-vingts {Heds de haut. Le rubus hœmerostiSy un arbre magnifique, se couvre en autonme de fruits semblables à la pomme d'à-, mour ; c'est encore un arbre , le kreinska, qui donne un genre de fraises aussi parfumées, aussi déli- cates que les nôtres. Il est prol)able que ces grands végétaux ne s'abâtardiraient pas dans nos jardins. La société d'acclimatation les utilisera peut-être un jour. Les mûriers, les genévriers, les sorbiers, les aubépines, l'ai-

AU fcAlfTS€HATKA. 187

relle-myrtil^ et d^autres essences abondent danstoutes les vallées et sur les pentes abritées contre les vents du pôle et produisent une grande quantité de fruits ou de baies. LesKamtdcbatkadftle&en font provision pour lliiver^ ainsi que des noix du cèdre rampant ^ dont ils disputent la cueillette aux ours^ aux rats et aux écureuils. Quelques autres arbres concourent encore à l'alimentation de Fhomme. Ainsi^ Técorce du bouleau* tortueux est transformée en vermicelle et mangée avec du caviar. On voit souvent des femmes assises l'hiver le long d'un tronc de bouleau^ en enlever Técorce^ la hacher menue et Rempaqueter dans de petits sacs de peau commeon empaquette noti^etabac de la régie. On < dit que cette écorce est assez tendre après un moment de cuisson à l'eau et conserve un arôme agréable. Cette même écorce^ plongée dans l'eau et soumise à un certain degré de fermentation^ fournit une boisson aigredouce^ que je n'ai pas trouvée trop nauséabonde. L'écorce^ qui recouvre comme d'unecalottelesplus grosses excroissances et les nodosités du troasc^ est enlevée avec soin et transformée en vases^ cuvettes ou écuelles. Les Kamtschatkadales qui guérissent let* douleurs rhumatismales et les lumbagos par l'application des

188 UNV RBLAGHE

moxas (preuve qu'ils ont eu jadis des rapports avec le Japon et la Chine)^ fabriquent ces moxassoit avec Tagaric du bouleau^ soit avec Técorce quand elle esttrès* sèche. L'écorce verte du saule^ la seconde surtout^ malgré son aniertume^ est mangée comme friandise ; celle du cèdre^ concassée^ pulvérisée et jetée sur les ulcères de mauvaise nature^ les modifie et procure une prompte guérison^ sans doute à cause du tannin qu'elle contient en fortes proportions.

Vraiment elles descendent du ciel les inspirations de rhomme qui souffre ! U demande un remède à telle ou telle plante^ il choisit celle-ci ou celle-là, suivant que rinspiration guide le regard qui la décou\rre et conduit la main qui la cueille^ au milieu de cent autres ! Et il se trouve que dans son ignorance il a fait un bon choix ; — la science et l'analyser le prouveront plus tard. Ainsi^ pour se débarrass^er des tumeurs glanduleuses^ très-f ré* quentes dans cette contrée humide^ les habitants boi« vent une décotion d'épongés et de varechs^ et les tumeurs fondent et disparaissent. Qui donc leur a enseigné; il y a mille ans peut-être^ ce que nous ne savons que depuis quelques années^ c'est-à-dire que riodure de potassium^ contenu en nature dans les va-

AU KAMT8CHATKA. 489.

rechs et les éponges^ est un spécifique infaillible contre Tengorgement des glandes ?

Les sommités des pousses du cèdre-nain ou rampant dont les noix sont si estimées^ remplacent ici le thé de la Chine ; dans toutes les maisons^ ily a à perpétuité un samovar ou une bouilloire devant le feu. Les noix du cèdre^ concassées et infusées dans l'eau^ procurent une boisson très-agréable. Les arbres dont nous avons parlé plus haut rendent encore d'autres ser« vices. L'écorce des grands bouleaux tapisse Tintérieur des balanganes et sert à fabriquer des coffres^ des auges^ des canots ; celle du saule est employée pour teindre en vert les cuirs/ et ses cendres^ mêlées aux cendres des baies duwodianitza et incorporées dans delà graisse de poisson avec addition d'alun^ servent à noircir les peaux avariées ou de mauvaise qualité des castors et des zibehnes. Ces peaux revêtent alors des teintestsi brillantes, des reflets si riches que Ifœil le mieux exercé ne reconnaît pas toujours la fraude.

Si j'ai parlé de Fécorce du saule^ pour teindre en

vert les peaux et les tissus^ c'est que je me suis rappelé

que les nuances de ce vert se rapprochaient beaucoup

de celles du vert de Chine: or, on ne sait pas encore

à quelle source les Chinois puisent cette belle couleur

verte ; quelques savants en font honneur au nerprun ; un chimiste qui tenterait r aventureen découvrirait peutêtre les éléments dans Técorce de notre saule commun. Parmi les arbres les plus utiles^ n'oùbKons pas les larix^ les mâèzes^ et surtout les peupliers blancs. Les bords de tous les ruisseaux qui se jettent dans la baie d' Awatcha sont couverts de peupliers blancs ; et je me souviensqu'à la vue de leurs immenses rideaux de feuillage, je mépris à révéra la France bién-aimée. Les pins et les peupliers noirs manquent. Les sapins ne croissent que dans un seul endroit, près de la Berezowad, une petite rivière; ce sont des arbres sacrés, et jamais la hache ne les touche ; j'ai demandé pourquoi : une sainte légende les protège; ils ont poussé dans Tendroit où tombèrent les premiers indigènes qui luttèrentcootre 1 es Russes. Voici la traduction mot à\not d'un hymne qui se chante chaque année au printemps, quand les tigesde Fangélique ont acquis tout leur développement. Les enfants fabriquent des espèces de flûtes ou plutôt des mirlitons avec c^s tiges, de même que nos villageois fabriquent des cornets à bouquin avec Técorcedu saule ou de Taubier ; une troupe dinstrumentistes accompa*

AU KAMT8CHATKA. 191

gnent une troupe de ténors qui parcourent la slobode (la grande rue) en chantant:

— Si j'étais le cuisinier du major (un tel), — j*ôterais sa marmite qui est dessus le feu et je mangerais la viande qui est dedans.

— Si j'étais cuisinier de l'enseigne (un tel), — je n'ôterais la marmite qu'avec des gants, et ne mangerais pas la viande, elle est trop mauvaise...

Si j'étais monsieur Pawlusky» — je porterais toujours une cravate blanche.

— Si j'étais Ivan, le valet de M. Pawhisky, — je porterais toujours de beaux bas rouges.

Si j'étais l'étudiant (un tel), — je ferais le portrait de toutes les belles filles.

— Si j'étais le savant (un tel), — je décrirais le poisson bouîk, et les cormorans, et les hirondelles de mer, et les nids d'aigles, et les fontaines bouillantes, et les montagnes avec la neige, et tous les oiseaux, et tous les poissons de la mer^ etc., etc.

L'origine de cette chanson doit être assez ancienne,

surtout si ce Pawlusky est le même que celui qui

introduisit le bétail au Kamtschatka; les noms du colonel, du major, de l'enseigne, du savant qui est le

maître d'école^ et de Tétudiant^ son aide, changent avec ces fonctionnaires.

Les racines .et les plantes utiles et nutritives sont encore plus nombreuses que les arbres et les arbustes^ et les Russes auraient pu se dispenser d'importer au Kamtschatka les espèces légumières de nos contrées.

C^est d'abord la marAiarsAina^ pareille à notre vioul* te conmiune^ ou à la dent de chien. Cette racine a le goût de la châtaigne ; elle est grosse comme le petit doigt^ et n'a que dix centimètres de longueur ; elle croit partout^ sans culture^, et se conserve longtemps; il suffit de lui enlever son enveloppe, un peu amère, pour qu'elle soit mangeable.

Lsi kimsherga refssemble à la pomme de terre. Elle croît aussi au hasard ; et si on la soumettait à une cul* ture régulière^ elle donnerait peut-être un type nouveau de pommes de terre, propre à remplacer Tes- .pèce qui semble vouloir dégénérer en Europe. Je recommande surtout à la société d'acclimatation lasarana qui fournit en abçndance de la farine et du gruau de première qualité^ et mérite aussi bien que le sorgho Thonneur d'être introduite en France. — La sarana est un lis, le lilium flore atro urbente de Gme-

AU KAMTSGHATKA. S93

lin^ et les botanistes russes prétendent que cette es* pèce ne se rencontre qu^au Kamtschatka. — Tige grosse comme un tuyau de plume et haute de quinze à vingt centimètres^ verte au sommet^ brunâtre à sa base; deux rangs de feuilles^ trois feuilles en ba^^ quatre en haut en forme de croix ; fleur rouge cerise foncée unique et semblable à celle du lis ardent^ mais plus petite et divisée en dix parties égales ; racine grosse coirnne une gousse d'ail ; elle fleurit en juillet et se récolte en automne. — La racine^ séchée au soleil et triturée^ fournit un gruau d'excellente qualité. Cuite au four et pilée avec différentes baies d'arbres soit la gcUoubitzay une baie du myrtilus grandis^ soit le fruit du genéwer^ elle forme un mets acide et doux trèsagréable au ^oùt ; et surtout si nourrissant qu'il suppléerait au pain. La scarcaia ne demande aucun soin de culture et elle se plairait très-bien dans nos terrains perdus^ le long des routes, des fossés de clôture et des haies.

Les femmes Kamtschatkadales^ qui la récoltent en automne^ savent par expérience que les ratssont trèsfriands de ce tubercule^ et en font provision pour la saison d'hiver. Aussi s'appliquent-elles à découvrir des

194 »NB RELACHE

nids de rats qu'elles dévalisentsanspitié. — UnTayon^ chef indigène d'une tribu, énumérant les quantités de provisions de bouche entassées dans son cellier^ disait: c Je possède^ outre un millier de saumons fumés^deux mille livres de sarana enlevées aux rats des champs. » Tous les légumes d^urope prospèrent; le <^hoa commun^ et surtout le chou rouge^ sont très-répandus^ ainsi que les èrassica râpa, rapus et oteracea^. etc. Une autre racine comestible^ la pastinacia de Gmelin^ semblable à notre panais^ crott partout en abondance^ ainsi que Pasperge sauvage^ là corruda des anciens. J'avais recueilli quelques griffes de corruda dans le but d'enrichir mon jardin d'une nouvelle variété d'asperges ; mais l'humidité et les vers rongeurs ont détruit^ pendant le voyage^ l'espoir de mes futures récoltes. Les <x)rru(f a d'Av^atcha sont si belles, si vigoureuses^ que je. n'aurais pas été étonné d'obtenir, par la culture, des asperges semblables à celles de Ra<venue si grosses, dit Pline, qu'il n'en faut que trois pour une livre. La cive, la grande ciboule, l'appétit, la fausse échalotte, toutes les variétés enfin à&Xallium schœnoprasum de Unnée, abondent au Kamtschatka et en Sibérie; et quelques naturalistes prétendent

AU KAMSTGHATKA. 195

que les variétés cultivées dans nos jardins potagers viennent de cette dernière contrée ; car les Grecs et les Romains ïie connaissaient que les allium schtivum^ porium, scorodoprasumy cepa, etc. Gmelin qualifie Tail sauvage du Kamtschatka d- allium foHis radicalibus petiolatiSyflùribtis umbetlatiSf et les naturels le* nomment tseheremtscka, La tscheremtscha jouit de propriétés à la fois nutritives et antiscorbutiques. Sa tige fratdie est employée comme condiment; soumise à une longue macération^ elle donne une liqueur qui fermente et aigrit^ et que Ton boit mélangée avec le staï^kaia- kava, la célèbre eau-devie d'herbes douces dont le goiivernement a monopolisé la fabrication et la vente..

Gonnaissez^vous enFrance une plante k la tige cannelée^ haute de trois ou quatre pieds^ aux grandes feuilles rudes au toucher en dessus et velues en des^ sous^ auxpinnules lobées et crénelées^ aux fleurs blan- .ches d'un blanc sale^ aux ombelles bien garnies et à la racine épaisse et fusiforme? Elle croit sur la liaière des bois et dans les lieux incultes; souvent aussi elle envahit les i»*airies^ les pâturages^ les champs^ et alors elle est proscrite par Tagriculture^ car elle génelacrois-

sance des céréales et détériore les foins. On la nomme tantôt Berce f tantôt Branche-Ursine^ tantôt Acanthe d^Allemagne. Les savants lui donnent le nom d'Ecracleum en souvenir d'Hercule, qui, selon Pline, apprit aux hommes à Tutiliser. Eh bien ! cette plante que nous méprisons, que nous rangeons au nombre des végétaux inutiles et même nuisibles, les Kamtschat-

kadales la regardent comme la plus précieuse de toutes

celles qui croissent à Faventure sur les terrains vierges de leur presquHle. — Est-ce le hasard qui leur a fait connaître les vertus de cette plante ? Est-ce la tradition qui, parcourant une route inconnue à travers les âges, est venue enseigner à leurs ancêtres comment se fabriquait la Panacée^ la liqueur qui réparait les forces du divin Hercule ? — La racine, Técorce, Tintérieur de la tige, les feuilles, les pédicules, eiffin toutes les parties de VHeracleum spondylium foliis ptnnattfidis de Linnée, la Sloka-Trava des Kamtschatkadales, peuvent éire utilisées. L'écorce, à l'état frais, contient desprincipes si acres, si corrosifs, que les femmes qui broient les tiges pour en extraire le suc, ont toujours soin de prendre des gants et de se voiler le visage avec un lambeau transparent d'intestin de valrus. Dé-

pouillées de leur écorce^ les tiges et les pétioles peuvent être mâchées sans danger ; elles donnent un suc mucilagineux et sucré, le poot-kèe. Une portion de ce poot-kèe est consommée de suite, Tautre est jetée avec les tiges dans un tonneau rempli, d'eau. Après un mois de macération à couvert, cette eau acidulée et sucrée est très-rafratchissante. — Hercule aurait bien fait de garder pour lui le secret des autres transfor* mations que peut subir ce liquide inoffensif ! Abandonné, pendant quelques jours, à la fermentation que provoque le contact de Tair; aromatisé avec des baies de genévrier et de myrte concassées, il produit le braguey une bière violente et infernale ; soumis à la distillation, le brague passe àTétat de staùkaio'kava^ eau-de-vie d'herbes douces, raille fois plus active et plus ardente que Talcool de grains. J'ai goûté le wiskey écossais, j'ai essayé du watky, l'eau-de-vie de riz ; eh bien I je le déclare, le wiskey et le watky, quoiqu'ils m'aient corrodé le gosier, ne sont que du sirop de gomme comparé à la stai-kata-hava I Un petit verre de stai-kaia-kava, suffit pour enivrer un Européen, pour l'abrutir, pour le terrasser, pour le cyanoser, l'anéantir et le plonger dans une torpeur qui ressemblerait à la

mort si d'horribles cauchemars ne la traversaient accompagnés d'affreuses convulsions. J'ai vu deux de nos matelots se tordre sous Finfluence de ce breuvage^ et j'ai eu peur... Un sergent russe calma mes craintes ; il parvint à entonner un verre d'eau froide dans le gosier de chaque ivrogne et leur ivresse disparut comme par enchantement ; mais les accidents recommencèrent plus tard et il fallut les tenir au régime de Teau froide pendant toute une journée.

Le gouvernement russe^ je l'ai déjà dit, a monopolisé la distillation et la vente de l'eau-de-vie d'herbes douceà ; il moissonne toute l'héraclée sauvage de la colonie; eellè^u'il (cultive atteint une hauteur double de celle de France. — Pourquoi ne ferions-nous pas des alcools de berce^ comme on fait déjà (les alcools d'asphodèle ? Je crois que l'industriel qui entreprendrait de distiller la berce recueillerait de beaux bénéfices et nous rendrait un grand service. Ses produits arrêteraient la hausse permanente des sucres et des vins. Il n'est pas nécessaire que cette plante soit toujours fraîche pour pouvoir être convertie en alcool. Voici comment les Russes préparent celle qu'ils conservent à l'état sec : ils prennent seulement les pédl-

AC KAMT8CHATKA. 199

Cilles des feuilles, les ratissent un à un et les exposent au soleil ; après quelques heures d^insolation^ ils les lient douze par douze en fagots^ qui réunis^ aussi au nombre de douze^ forment une gerbe ou une grosse. Ces gerbes demeurent de nouveau exposées au soleil jusqu'à ce qu'elles aient perdu toute leur humidité^ puis on les enferme dans des sacs de toile. Quand le moment de les employer est arrivé, on flagelle fortement le sac et les pédicules se cassent, se divisent et tombent en poussière^ Cette poussière, un peu jaunâtre, a le goût de la poudre de réglisse, mais elle est beaucoup plus sucrée^ Quand on veut du brague, on délaie cette poussière dans Teau et on la laisse fer-menter. Ce môme liquide distillé produit, ainsi que nous Tavons dit, un alcool du plus haut titre. On tire communément dix livres de poudre de quarante livres de pédicules. Les paysans polonais utilisent aussi Théraclée, mais non pas en boisson ; ils préparent, avec ses liges et ses racines décortiquées, un mets aigrelet très^nourrissant ; .et qui est pour eux ce que la choucroute est pourjes Allemands. Si j'avais le bonheur de vivre à la campagne, je révélerais aux cultivateurs et surtout aux indigents les propriétés de cette plante.

qui pullule le long des chemins^ sur le bord des fossés et desbois^ dans les champs^ dans les prairies, partout enfin; et on cesserait de la mépriser et delà proscrire ! Elle contient des trésors sous son enveloppe vénéneuse ! Le peuple cependant ne la regarde pas comme tout à fait inutile. Il sait que le suc de son écorce tue ^.a vermine^ et il lui a donné le nom d'herbe au^ punaises On recherche aujourd'hui tous les végétaux, arbres ou plantes^ susceptibles de vivre dans les sables^ de les immobiliser et de leur donner quelques-unes des qualités de la terre végétale. Je crois donc devoir signaler à Tattcntion des agriculteurs, qui révent la fertilisation des grèves maritimes de la Gascogne^ deux espèces de froment sauvage : le triticumjunceum et le triticum glaucum, dont lés racines rampantes ont fixé la végétation sur les collines sablonneuses et salées du fond de la baie d'Awatcha — Leurs tiges vertes sont douées d'une flexibilité^ d'une ténacité et d'une force remarquables ; et les habitants fabriquent avec elles des cordages et des filets de pèche. Ils emploient au même usage les tiges du seigle sauvage^ que les Russes ont amendé par la culture^ et qui donne des récoltes abondantes dans ces terres fi*oides^ où le blé européen

AU KAUTSGHATKA. 201

ne mûrirait jamais. — Qui sait ? Le trtticum junceum et le glaitcum, après quelques années de culture^ se transformeraient peut-être comme le seigle sauvage ; et Ton verrait alors des moissonneurs sur les dunes entre TAdour et la Gironde ! !

Parmi les plantes utiles dont la Providence a doté le Kamtschatka^il faut encore compter Vortie : Vépilobe, plusieurs cypéroïdes, Vhémérocale, la ciguës etc. — L'ortie^ soumise au rouissage^ se transforme en étoupe ; les femmes^ pendant les longues soirées d^hiver^ filent à la quenouille lés aigrettes des semences de Vepilotium spicatum, une variété de notre herbe de Saint-Antoine. — Ces diverses plantes textilesportent le nom de kipreis. Deux cypéroïdçs^ VosokaeiXa bolotnaïa, et une liliacée^ rAémeroca/e^ fournissent une ouate couleur d^or si moelleuse et si douce^ qu^oti la prendrait pour de la soie. Celle de la bolotnaîa, la plus estimée^ prend le nom de tonchitcha, herbe à chaleur. Les habitants de la péninsule ne redoutent plus le froid quand ils ont leurs vêtements et leurs chaussures ouatés de tonchitcha. Je supposai d'abord que le coton cardé produirait les mêmes effets^ mais je me suis convaincu de mon erreur par Texpérience; je plaçai sur ma poitrine une poignée

de cette ouate^ et au bout dé deux minutes je ressentis à la peau une chaleur pénétrante. L'enfant^ au moment de sa naissance^ est déposé tout nu dans une corbeitte remplie de tonchitcha. Le chasseur qui se dirige vers le nord et dont un vent glacial coupe la respiration/ introduit un peu de tonchitcha dans ses narines et retrouve aussitôt ses forces et sa liberté d^action. La ciguë du Kamtschatka mériterait aussi d'être importée en France : Gmelin^ Zeller^ Krascheninnikow signalent en elle des propriétés thérapeutiques très-énergiques. Parmi les antiscorbutiques^ je citerai le vaccinium sen> blable à notre airelle carneberge ou coussinet; T^mpetruniy espèce de bruyère rampante aux baies acidulés^ et plusieurs variétés de sisymbrium et de cocMéariées. — La reine des prés, la spirea ulmaria de Linnée^ combat les constipations, de même que des boulettes d'une terre glaise verdâtre ramassée au bord des lacs arrête la dyssenterie; la partie huileuse de la tradescantiCy l'éphémère aux fleurs roses, procure le sommeil; Tiris sauvage etTail sauvage font disparaître Tictère; le suc aigri du kipret apaise les

maux de gorge.

Je ne sais à quelles familles on doit rapporter trob

AU KAMTSGHATKA. 303

plantes que les naturels estiment beaucoup ei que je n^ai vues que desséchées et brisées : la skeletaïa^ souveraine contre la gale et les maladies de peau; la ziza, dont le suc tait disparaître les ophthalmies ; et le ngèdu, dont les feuilles provoquent la pronlpte cicatrisation des blessures. Le ngèdu i^essemble à notre raifort sauvage^ et les habitants prétendent quMIs ont appris à connaître ses propriétés en remarquant que les ours blessés mâchaient ses feuilles et les appliquaient comme un topique sur leurs plaies. Aussi cette plante a-t-elle reçu le nom d'herbe à l'ours. J'ouUie volontairement une foule d'autres plantes utiles.

On sait que^ chez tous les peuples^ Tusage des armes empoisonnées a précédé celui des armes à feu. Les KamtschatkadaleS; ne trouvant pas au milieu de leurs forêts les lianes des tropiques^ ont instinctivement demandé à d'autres végétaux Tagent toxiqi^ qui leur manquait^ et Font trouvé dans le suc d'une espèce dV

némone. Us s'en servent encore aujourd'hui pour em« poisonner les harpons avec lesquels ils attaquent' les baleines et les grands soufOemrs qui fréquentent leurs baies. Ce n'est pas un poison violent comme le curare des Guyanais> mais le cétacé harponné n'échappe point

204 UNE RËLAGUË

à la mort ; il meurt quelques jours après avoir été blessé^ et les courants rentrainent à la côte.

Tous les peuples ont des vices similaires^ des passions identiques; les Européens s'abrutissent avec Talcool^ les Hindous et les Africains s'enivrent de hacbich^ les Américains du Sud mâchent les feuilles de la coca^ les Océaniens boivent le kav^as^ les Husulmans et les Chinois fument et mangent l'opium^ et les Hyperboréens^ les Tunguses^ les Tschucktchis^ les Koriaques^ les Kamtschatkadales^ demandent au muchcHfmre une série de surexcitations et d'hallucinations qui^ pour d'autres tempéraments que les l^urs^ se termineraient par la folie ou par la mort.

Le muchjCHfnore est un champignon vénéneux^ un fungus très-abondant sur la presqu'île ; les naturels lui donnent un nom que je n'ai pu retenir^ tant il est difficile à prononcer ; les Russes l'appellent mort-auxmouches^ mucbo-more^ à cause de sa ressemblance B\ec\eFliegen^Schwammy tue-mouches des Allemands (agaHcus pseudcHmrantiacvts), agaric tacheté ou feusse oronge. — L'agaric allemand est rouge écarlate avec des écailles blanches en dessus et blanc de lait en dessous ; on le coupe par morceaux^ on jette ces morceaux

dans un vase plein d^eau^ et dès que Teau se colore^ les mouches viennent voltiger au-dessus du vase et tombent asphyxiées. On trouve aux environs de Paris^ dans les bois de Verrières, d'Aulnay, de Meudon^ un agaric du même genre, le pantherinus. L'agaric du Kamtschatka a la même forme et la même coloration^ mais sa partie écarlate est couverte d'une multitude de petites taches blanches et non d'écaillés. On m'a dit que le principe enivrant, hallucinant du véritable mucbo-more résidait dans ces taches, et que plus il en montrait^ plus il était énergique. Celui qui croît dans le sud de la péninsule et aux environs d'Awatcha est caractérisé par un très-grand nombre de taches ; aussi les peuples du nord, lesTunguses, lesTschuktchis,les Koriaques le préfèrent-ils à tout autre et le payent-ils fort cher. Il y a des marchands à Petropauloskoï qui se sont enrichis rien qu'en préparant et en vendant du mucho-more. La préparation consiste à couper le champignon en tranches très-minces, à faire sécher ces tranches au soleil, puis h les conserver à l'abri de toute humidité dans des boites rembourrées de tonchitcha, l'herbe à chaleur. Les amateurs de mucho-more le consomment, à l'état naturel, en roulant une tranche

entre leurs doigts pour Favaler plus facilement^ ou bien en infusion dans Teau simple ou dans la liqueur du tscheremtscha. Une ou deux tranches exaltent Timagination^ trois font rôver ; on devient poête^ on prophétise aveclaquatrième;lacinquièmeet la sixième conduisent au paradis^ et la folie^ la frénésie n^a plus de bornes après la Septième. Il y a un dieu dans le n^ucho-more^ disent les Kamtschatkadales^ et les hommes qui ont mangé de ce dieu lui appartiennent et lui obéissent jusqu^à la mort. Le dieu leur ordonne-t-il de s'ouvrir le ventre ou de se pendre? ils n'hésitent pas une minute; voilà pourquoi sans doute les suicides sont si fréquents dans la colonie.

L'homme qui veut en tuer un autre par vengeance^ mais qui n'ose l'attaquer de sang-froid^ avale du mucho-more et frappe sans crainte et sans remords. On raconte qu'un soldat russe^ faisant partie d'un régiment en voyage^ forma le projet d'assassiner un officier qui l'avait bâtonné. Il avala donc plusieurs tranches de mucho-more le matin^ et quelque temps après avoir quitté l'étape il se sentit prêt à frapper. Mais l'officier n'était plus là^ le général l'avait envoyé en avant de la colonne pour reconnaître le pays. Incapable demaitri-

AU KABiTSGHATKA.

ser sa fureur et voulant à toute force une victime^ le soldat s^échappa des rangs^, creusa une fosse dans la neige, s^y coucha tout de son long, s'ouvrit le ventre par deux grandes incisions en forme de croix grecque^ et mourut en fouillant ses entrailles avec la lame de son sabre. Les épicuriens du Nord^ qui ne veulent éprouver que des sensations agréables^ font doser leur mucho-more par leschamans-médecins; et il faut être riche pour pouvoir se livrer à de pareilles jouissances, car ce champignon se vend au poids de Tor. Un jour, à bord, jeme suis hasardé àavaler une tranche de muchomore, et voici les symptômes que j'ai éprouvés ; je les ai notés sur mon carnet immédiatement après la crise : « Trois quarts d'heure après avoir avalé une tranche de fungus, longue de deux centimètres sur un seul de large et épaisse de deux millimètres, j'ai senti tout mon corps trembler... ma tête tournait et je me suis étendu sur mon cadre, j'étais ivre.... Le capitaine m'a dit que je m'étais mis à parler et à chanter.... mais je ne me rappelai rien à mon réveil. Au réveil, j'ai vu tourner autour de moi des êtres bizarres; et ma cabine, qui n'a que deux mètres de longeur, sur autant de largeur et de hauteur, m'a paru semblable à la salle des

30d UNR RELACHE

Pas-Perdus du palais de justice de Poitiers.... Le hublot^ par où mon poing passerait à peine, était grand comme une porte cochère. Peu à peu les objets reprennent leurs dimensions naturelles, et après six heures de prostration, j'ai bu un plein verre d^eau froide^ et je suis remonté sur le pont, n'éprouvant plus rien qu'un léger mal de tête, i La presqu'île, ainsi que la Sibérie et la Laponie,

produit un autre champignon vénéneux dont Tusage est loin de pousser au meurtre. C'est une espèce d'agaric musqué semblable à Yagaricus campftoratus des environs de Paris, et qui n'en diffère que par l'odeur. Une autre odeur innommée pour moi, mais des plus agréables, se dégage de ses pores, quand il est sec, et corrige ce que l'odeur du musc a de trop violent. Les amoureux Kamtschatkadales s'en parfument des pieds à la tête; ils croient que sans cela leurs paroles d'amour seraient autant de paroles perdues.

Nulle pai*t dans l'univers les bas-fonds de la mer, les cours d'eau douce et les lacs ne sont plus poisson-

AU KAMTSGHATKA. 209

neux qu'au Ramtschatka ; aussi la base de la nourriture animale se compose-t-elle uniquement de poisson frais^ ou fumé^ ou salé. Presque tous les animaux^ les chiens^ les ours et les hommes^ mangent sans cesse du poisson. M. Dobell raconte que les pas de ses chevaux^ en traversant la rivière guéable, ont été entravés par des milliers de saumons. Après les inondations y quand les eaux sont rentrées dans leur lit^ le sol est couvert de poissons morts^ dont la putréfaction empoisonne Tatmosphère.

Chaque fois que je me suis mis à table à Pétropauloskoï^ j'ai vu et goûté vingt espèces de poissons. On commence par la choucroute de saumon fermenté ; c'est le plat de fondation, de résistance^ ainsi que le schami, ragoût froid composé de choux^ d'oignons^ ^ de kavas^ de poissons^ d'ail sauvage et de pieds de cochon. Le plat de poisson frais bouilli avec la sarana lui fait concurrence. Vient ensuite le tckouprikri, un énorme esturgeon rôti dans sa peau et ayant le. ventre farci de filets de poissons^ de je ne sais combien d'espèces^ le tout fortement épicé et relevé par la saveur acide des baies de l'airelle-myrtil et l'arôme piquant de la ciboule nationale ; le toukola^ poisson sec qui se

broie comme le biscuit^ remplace le pain. La bouillie^ ou plutôt la crème de poisson^ composée de lait et de harengs séchés au four et réduits en farine^ constitue un entremets; le rôti est un tchawortcha^ espèce d'alose monstrueuse cuite à la broche comme un gigot; arrosée de graisse de loup marin et entourée de tiges de varech^ comme une oie rôtie peut Tétre de céleri. Le fumet communiqué par le varech est des plus appétissants ; la même espèce de varech^ réduite en cendre^ sert de poivre. Le bèlaïa, poisson blaiic aijissi délicat que le whit-bay de la Tamise^ le caviar frais ou vieux^ les petites merluches marinées dans Isistaikaïa-kava, et beaucoup d'autres préparations dont le nom m'échappe^ nous servent de hors-d'œuvre. L'anguille^ la lamproie^ la raie, le maquereau^ la barbue sont peu estimés^ tant ils sont C/ommuns; on les donne aux chiens d'attelage.

Les Russes^ qui ont des pécheurs à gages^ exigent qu'au début de la saison de pèche on leur fiisse hommage de la première alose ou du premier saumon capturé. C'est une espèce de droit du seigneur auquel ils tiennent beaucoup ;mais les indigènes croiraient faire insulte à I2C divinité protectrice des pécheurs^ à la Pro-

AU KAHTSGHATKA. 21i

^yidenoe^ s'ils ne profitaient eux-mêmes de ce premier fruit de leur travail. Delà des discussions^des fraudes^ des vengeances^ des inimitiés.

Le Kamtschatka doit sans doute à ses côtes généralement sablonneuses^ à son voiânage des mers polaires et à sa position dans Taxe des courants qui sortent du détroit de Beringh^ cette richesse incommensurable de poissons. Les poissons émigrent du pôle^ expulsés par la débftcle des glaces, et, stimulés par llnstinct de la reproduction, recherchent chaque année^ à répoque du frai, les eaux tranquilles des baies et Tembouchure des rivières et des fleuves. Us arrivent donc sur les eûtes de la péninsule, en bandes si nombreuses, en légions si épaisses, que les filets les plus solides, tendus à leur rencontre, se déchirent sous leur poids. S'engagent-ils dans un cours, d'eau, il suffit de pratiquer une saignée latérale communiquant avec une fosse; la fosse se remplit d'eau, et, quand on la tarit, on obtient une pèche miraculeuse. — Les Russes ont établi là des usines de colle de poisson; et ils en exportent en Europe des quantités considérables.

Lichthyophagie entretient chez les habitants une soif p^^tuelle ; aussi sont-ils grands buveurs, et il

212 VKE RELACHE

est nécessaire qu'ils le soient pour contre-balancer les . effets excitants du phosphore sur leur organisme. Ils aiment la neige à la folie. Une corbeille de neige recueillie sur le Wilhemkinsky^ pendant Tété^ voilà le plus beau cadeau que puisse faire un fiancé à sa promise ; Tenfant; comme je Tai déjà dit^ quitte le sein de sa mère pour teter une boule de neige.

Les ressources alimentaires sont donc inépuisables dans ce coin de Funivers^ où pourraient vivre à Taise trente millions d'habitants. — Partout ailleurs^ la neige qui tombe et séjourne sur le sol engendre la famine quand les approvisionnements font défaut; ici^ au contraire, la neige amène Tabondance. Voilà lepourgiy le vent du nord-est^ le vent de neige qui souffle... Hourrah ! s'écrient les Kamtschatkadaleé et les colons^ le pourgi ! ç*est le haspouil, c'est le vent graSy c'est celui qui brise les lisières des banquises^ balaie leurs fragments dans le détroit de Beringh et les pousse sur les côtes de la péninsule ; et sur ces fragments de banquises^ sur ces radeaux de glace^ apparaissent des troupes de phoques^ de morses^ de valrus; des lions, des loups^ des veaux^ des chiens et des chats marins qui ont été surpris par la débâcle et naviguent à l'a-

AU KAMTSGHATKA. SIS

venture. Alors commence une tuerie générale le long des grèves^ et il se fait une abondante récolte de viandes^ de graisses^ d'huiles^ de dents et de fourrures. Autrefois^ on fumait^ on boucanait la chair des phoques; on la sale maintenant^ depuis que les Russes ont établi des salines et raffineries de sel ; et la chair des manmiifères marins est aussi bonne en salaison que le bœuf d^Amérique. La pèche delà baleine dans les baies a\igmente encore les approvisionnements de viandes et d'huiles^ et les fanons qu'on n'exporte pas en Europe sont vendus aux Japonais et aux Chinois avec les dents de vabus dont Tivoire est aussi estimé que celui de l'éléphant. Je relèverai ici une erreur souvent répétée par les voyageurs qui ont visité les peuples hyperboréens. Ces peuples, disent-ils^ utilisent non-seulement la chair^ la graisse^ les fanons et les intestins des baleines^ mais encore ils se taillent dans leur peau des vêtements imperméables. C'est là une chose impossible: la peau de la baleine se divise en deux parties bien distinctes: l'extérieure^ pareille à du taffetas noir^ s'enlève par grandes plaques et ne présente pas plus de résistance qu'une feuille de papier

de soie; celle du dessous^ qui, adhérente à la graisse^

%ik UNE RELACHE ^

est épaisse de un à deux centimètres, est composée de fibres perpendiculaires serrées les unes conti*e les au* très, de sorte que le tissu n'a de résistance que de haut en bas, et se fractionne au moindre effort latéral ; sa fragilité est encore plus grande quand il est sec. Les manteaux, les capuchons^ les chaussures en peau de baleine n'ont donc jamais existé.

Les Kamtschatkadales, aux temps où la religion grecque ne leur était pas imposée, célébraient chaque année la fête du vent gras, dixpourgiy du kaspouiL Les chamans promenaient sur le bord de la mer la statue en* bois dHme vache marine; les populations se pressaient à leur suite, et dans chaque promontoire^ on faisait une station pour adorer l'idole. La vache marine' est une mère nourrieière pour les habitants du Tschuktscfaoï et de l'Ânadyr, du littoral sibérien et des terres polaires; elle les nourrit de sa chair et les habille de sa peau à doubles poils; on dit même qu'elle s'apprivoise au point de se laisser teter par les enfants des Tunguses.

Les fourrures entreposées à Petropauloskoî, d'où elles sont expédiées à travers la Sibérie et la Tartarie^ sur les deux plus grands marchés du monde, Nijnl-

AU KAUTSGHATKA. 215

Novogorod et Leipsik^ proviennent principalement de i'arcbipel des RourUes et des Aléoutiennes^ de la côte nord-ouest de rAmérique septentrionale, du pays des Koriaques, des Tschuktchis, de TAnadyr, des Schantares et des rives duSaghalien. Le Kamtschatka proprement dit n^en fournit qu'un très-petit nombre. Les bétes fauves disparaissent à mesure que la colonisation gaghe du terrain; et,^ aujourd'hui, les Russes et les indigènes chassent plutôt par désœuvrement et par plaisir que dans un but de spéculation. Cependant Tours brun, le bélier sauvage, Yargaliy le renard de montagnes, Visatis^ le renard noir, sont encore assez

nombreux dans les solitudes des montagnes que dominent les pics du Gavareakinsky et duKariatskoï; mais la zibeline, l'hermine, le goulu, sont aussi rares que les perdreaux et les lièvres dans notre plaine de Saint-Denis.

Le négociant désigné par le gouverneur pour approvisionner notre navire était garde-magasin des fourrures de la couronne. Il nous a fait visiter les hangars où sèchent les peaux avant d'être empaquetées, et les espèces de casemates où elles attendent, à Tabri de. Tbumidité et des insectes, l'heure de leur

départ pour TEurope. Depuis la^aix^ le transport de ces fourrures par mer est possible à Taide des bâtiments qui relient le continent asiatique à Tisthme de Panama^ et risthme de Panama à l'Europe ; et il est^ malgré le taux énorme du fret^ beaucoup moins onéreux que le transport par terre en traîneaux. Je vois donc les fourrures très à la mode Tfaiver prochain et en même temps beaucoup moins chères qu'autrefois.

Les magasins de H. Schporine^ notre fournisseur^ contenaient pour plusieurs millions de roubles de pelleteries : veaux marins à doubles poils^ renards ordinaires et antarctiques^ bleus^ gris^ argentés^ noirs et rouges ; loutres américaines ; lièvres blancs ; ours blancs ; loups polaires^ goulus et blaireaux gigantesques. C'estlà que j'ai appris à distinguer la zibeline ordinaire de la zibeline pure et de la zibeline sable noire; et rhermine dite la belle ^an dos brun clair et au ventre jaune^ de Thermine la superbe, à la robe grise mouchetée de blanc et de jaune. L'hermine blanche^ ce symbole d'innocence et de pureté^ qui se laisse tuer plutôt que de salir sa robe^ quand, pour fuir^ il faut traverser un ^terrain boueux^ l'hermine blanche^ j'ea suis fort étonné^ n'a qu'une valeur commerciale très-

AU KAMTSGHATKA. 217

minime ettrès-inférieure à celle des martres brunes et des rats gris-perle. Les anciens Kamtschatkadales esti-

maient si peu les zibelines^ qu'ils ne les chassaient que pour s'abuser et les laissaientdévorer par leurschiens. Aujourd'hui; c'est différent; xuie zibeline noire se vend jusqu'à deux cents francs; les Chinois les payent ceprixTlà, et oa leur en fournit qui ont subi lapr^aration tinctoriale dont j'ai parlé plus haut.- Mais les Chinois, très-rusés et grands imitateurs/ ont reconnu la fraude. Ils, donnent à ces fourrures une nouvelle teinte plus noire et plus brillante encore, et les revendent aux Européens connue des zibelines véritables. — Un chasseur qui peut prendre cinq ou six de ces animaux, pendant un hiver, s'estime fort heureux. On leur tend des pièges et des filets, de peur d^avarier leur peau par un coup de feu.

Les habitants du nord de la péninsule et les Koriaques s'habillent en hiver avec des peaux de marmottes, à la fois très-légères et très-chaudes. La peau du goulu est employée au même usage ; mais les riches seuls peuvent s'en servir, car elle se vend un très-haut prix. Quand on veut dire combien un homme est riche, on dit qu'il e^ vêtu de peaux de goulu; Dieu lui*méme>

dans toute sa splendeur^ n^est vêtu que de goulu jaune et blanc ! — De méme^ qu'une corbeille de neige ramassée sur la montagne est le cadeau le plus agréable qu'un fiancé puisse faire à sa belle^ pendant Tété ; de même aussi une peau de goulu est le plus riche présent de noces.

Le goulu a quitté les rivières de la péninsule; on ne le rencontre plus que sur les bords de l'Ânadyr et des autres fleuves du continent. C'est un animal aussi rusé^ aussi prévoyant qi;e vorace. Quand il veut surprendre un renne> il fait un paquet de la mousse qu'aiment tant ces animaux et grimpe sur un arbre avec ce paquet; un renne vient-il à passer^ il laisse tomber le paquet de mousse et le renne s'arrête pour le brouter Le goulu saute alors sur son dos^ lui crève les

yeux avec ses griffes antérieures et lui déchire le col à belles dents. Le malheureux renne se débat^ perd tout son sang et succombe; le goulu le partage alors en plusieurs morceaux^ en dévore un seul^séance tenante, et ensevelit les autres en divers endroits sous des tas d'herbes et de feuilles sèches^ afin que les autres carnassiers du pays ne les découvrent pas; il saura bien retrouver ce garde-manger quand la faim se ferasen-

AU KAMTSGHATKA. 219

tir. On dit qu'il détruit beaucoup de jeunes poulains dans les colonies russes des bords de la Lena. Les couguars ou pumas^ lions d'Amérique^ attaquent de la même manière les chevaux des prairies. Quelques naturalistes prétendent que lorsque le goulu a trop mangé^ il cherche dans la forêt deux arbres placés très-près Tun de l'autre et se glisse entre ces deux arbres afin d'y comprimer son ventre. ,

Les renards^ jadis très-nombreux^ sont plus estimés que ceux de Sibérie^ mais moins que ceux de l'Anadyr ; il est probable que ces derniers, très-voyageurs de leur naturel, descendent au Kamtschatka et remontent au nord, selon lôs saisons ; car, lorsque la chasse est abondante dans un de ces deux pays, elle ' e3t nulle dans l'autre. Plus le renard est beau, plus il est rusé. J'ai entendu dire que de vieux chasseurs poursuivaient le même renard pendant plusieurs années, et que l'animal se présentait souvent au bout de leur fusil, les regardait en agitant la queue comme pour les narguer ; et disparaissait sans que jamais ils pussent l'atteindre. On les chasse habituellement à l'arc, ainsi que les ours : les coups de fusil attirent l'attention de tous ceux qui rôdent dans la contrée^

et il est impossible ensuite de les approcher. Les pièges tendus en hiver sur la neige ne réussissent pas toujours; le prudent animal creuse un tunnel et enlève la neige en dessous de Tappât^ de sorte que la trappe retombe sans lui faire de mal^ et qu^il a sa retraite assurée. L'hiver, quand la faim le tourmente^, il se couche sur le sol, le ventre en Tair, et fait le mort; les oisGSLUX de mer y les primvers^ les mcdamoksy fondent sur lui comme sur une proie, mais à peine Tont-ils effleuré du bec qu^il les appréhende d'un coup de patte. La dépouille d'un renard noir coûte cher, par deux raisons : d'abord parce qu'elle est fort belle, ensuite parce qu'il est assez difficile de s'en procurer : les chasseurs indigènes, quoique convertis à la religion grecque, ont conservé la plupart de leurs superstitions ; ils n'osent tuer un animal qui fait partie de l'attelage du dieu Pilliatouchkine, en compagnie de deux perdrix blanches. Le renard, poussé par la faim, mange les rats. L'isatis proprement dit, espèce de renard blanc ou cendré, appartient spécialement à* la Sibérie, et nous n'avons pas à nous en occuper.

Les rennes ont disparu de la péninsule ; on ne les rencontre plus paissant en liberté que dans les Totmdas^

AI) KAMTSGHATl^A. 221

ces immenses plaines moussues du pays des TschUktchis

et des Yakoutes. Le gouvernement russe entretient ce-

pendant plusieurs troupeaux de rennes dans ses colonies militaires du littoral de la mer d^Okhotsk et de la frontière des Koriaques ; et ces animaux rendent de grands services pendant la saison du traînage.

La chasse du bélier de montagne^ animal aussi vif à la course que le chevreuil, est un des principaux amusements des officiers de la colonie. Sa fourrure est très-chaude, sa chair très-délicate, et ses cornes, entortillées et pesant chacune ving-cinq à trente livres font merveille dans un trophée. L'auteur d'un article sur les rats, publié récenjment par la Re:Gue d^ Edimbourg^ a oublié de parler des rats du Kamtschatka. On en connaît deux espèces : Tune grise^ petite et très-familière, errant sans peur dans les balanganes, dans les maisons ; — Tautre, plus grosse que la plus grosse d'Europe, habitant la campagne, ayant le cri du cochon de lait et la robe couleur feuille morte. Les rats de cette dernière espèce ont les mœurs des fourmis : ils vivent en commun et thésaurisent comme elles. Cette vettu serait inutile à leurs frères de la petite race, puisqu'ils vivent avec les hommes. Les ^eg'o-

lichticks, lès rats des champs, se creusent des nids très-grands, très-confortables et divisés en plusieurs compartiments. Devant le nid s'étend un vaste atelier où les travailleurs de la tribu nettoient et préparent les abondantes provisions d'hiver : les baies, les racines, les noix de cèdre, les sarana, qu'ils emmagasinent dans les casemates de la communauté. On dit que cette espèce de rongeurs quitte parfois la péninsule et n'y revient que quelques mois et même quelques années après. Le temps de cette absence est considéré par les habitants comme une époque de malheur; car tant qu'elle dure les grandes pluies ou les sécheresses affligent le pays, et la famine est à craindre. Mais que les tegolichticks reviennent; et le beau temps et l'abondance reviennent avec eux. Le premier ostrog qui voit reparaître les rats expédie des messagers dans tout le pays, pour annoncer cette bonne nouvelle. L'émigration des rats n'a jamais lieu qu'au printemps. Ils courent, par troupes nombreuses, de l'est à l'ouest ou du sud au nord en appuyant vers l'ouest j traversent à la nage les rivières, les lacs et même les bras de mer, et arrivent épuisés sur le rivage où ils demeurent, inertes et comme morts, exposés à la voracité des

AU KAMTSGHATKA. 22S

gros poissons et des canards sauvages. — Hais bientôt là chaleur du soleil les ranime^ i^asphyxie cesse et ils reprennent leur course. Le Kamtschatkadale qui rencontre un de ces moribonds abandonné au bord d'une rivière, se hâte de lui porter secours, le retire de la vase et Texpose, sur le sable, aux rayons du soleil. Je ne m'étonne plus si les anciens Égyptiens croyaient que la vase du Nil engendrait des rats, sous Pinfluence des rayons solaires. La chaleur suffit quelquefois pour neutraliser, même chez les hommes, les funestes conséquences de Tasphyxie par submersion. Les Kamtschatkadales prétendent que les jeunes rats, incapables de traverser une rivière à la nage, s'embarquentsur descoquilles de moules. L'écureuil accroupi sur un copeau flottant, et dressant sa queue toufiue en guise de voile, a sans doute donné lieu à cette fable. — Autre fable : — J'ai dit plus haut que les femmes à la recherche des noix de cèdre, pendant l'automne, dévalisaient souvent les greniers des rats; eh bien ! les rats, que ce larcin plonge dans le désespoir, grimpent sur un arbre, choisissent les fourches les plus étroites des branches et s'y étranglent... Aussi les voleuses de noix de cèdre qui croient à ce genre de suicide, ont-

t24 UNE RELACHE

elles toujours soin de remplacer, par dtt caviar sec, les provisions qu'elles enlèvent aiix terriers des rats. Le chien est Fanioial le plus utile^ depuis que les rennes ont disparu de la contrée; mais ^importance de son rôle diminué* de jour en jour ; les Russes ont établi des haras dans toutes les zaimkas ; lés poulains

foisoniient ; et, dans peu d'années, il y aura autant de ehevaux au kamstchatka qu'en Ecosse et en Irlande. Lie traînage par les chiens n'aura plus lieu que dans la Sibérie septentrionale. .

Rgurëz-vous nos chiens dé bergers ou nos chiensloups. Un peu plus élevés sur pattes, lé museau effilé, les oreilles droites, la robe ftiuve, blanche ou mouchetée. Cette espèce fourtiit des individus d'aptitudes diverses : chiens de chasse, de garde, de reproduction et d'attelage. Le chien de chasse , de garde , ou de reproduction est traité et dressé, comme nous traitons et dressons les nôtres. Celui d'attelage est châtré ; et, par suite de cette opération, il perd le nez et devient pusillanime et très-docilé. On le laisse errer en liberté pendant tout Tété ; mais, dès l'automne, on le couple et on le retient à l'attache afin de le faire maigrir et de le préparer à porter le harnais. C'est alors que ces ani-

AU KÀMTSGHATKA. 225'

maux^ attachés deux par deux à un piquet^ se creusent

un terrier sur place, s'y blottissent et ne cessent de hur- ' 1er que pour dévorer Yopanga, pitance composée de détritus de poissons pétris dans Teau et réduits en bouillie. Quand ils .voyagent, on leur fait attendre cette maigre nourriture, comme le salaire de leur travail; et ils ne la reçoivent qu'à la fin de la journée, après des trottes de quinze lieues, fournies parfois sans interruption, sans une minute de repos. On attelle six et m$me douze chiens à un traîneau dé quatre mètres de long

€ur' un de large ;' le fond du traîneau, mesure prise sur la quille, n'a pas plus de cinq centimètres d'épaisseur; et les]lattes qui forment les côtés sont si minces qu'un homme peut facilement porter le traîneau sur son dos. La vitesse des chiens est vraiment extraordinau*e; ils hurlent en courant et ne se taisent qu'au relais, alors que, couchés en avant du traîneau, le ventre haletant sur la neige et le museau appuyé sur leurs pattes allongées, ils attendent Yopanga. Le gouvernement russe entretient dans l'intérieur de la Sibérie des postes régulières de chiens ; plus on est pressé, plus on attelle de chiens. DeLesseps parle de traîneaux à trente-sept chiens. En tête de chaque attelage, on place mi chien

savant^ chargé de régulariser la marche^ de corriger les déviations^ et surtout de modérer I^Ian^ car la troupe entière prend quelquefois le mors aux dents; et il est alors très-difficile de l'arrêter. Il serait impossible^ dit-on^ de maintenir en bride des chiens entiers. J'ai ouï dire à de ^ieux Russes que les chevaux ne peuvent remplacer les chiens. Les chiens ne s'égarent jamais^ quelque sombre que soit la nuit ; ou bien, s'ils s'égarent, ils ne tardent pas à retrouver la route, ménoe pendant les tourmentes de neige les plus épaisses. Le traîneau s'arréte-t-il ? les chiens réchauffent le voyageur en se couchant autour de lui et presque sur lui; ils annoncent le mauvais temps sans jamais se tromper; et quand ils grattent la neige, avec leurs pattes de devant, il faut se hâter de chercher un gtte ou bien ne pas partir si on a déjà le bonheur d'être à l'abri. Les chiens de la meilleure race opt le poil moitié fauve et moitié blanc.

Nous n'étions qu'au début de Thiver ; mais je ne voulus pas quitter ce pays, sans me faire voiturer par des chiens. On me fit remarquer que le chemin de la

AU KAMTSGHATKA. 227

[^aine^ au^iord de la ville^ était le moins accidentelle moins raboteux de tous ceux de la contrée ; et que^ sauf quelques cahots^ je pourrais^ par approximation^ éprouver les douceurs du traînage sur la. neige* Je louai donc^ au prix de trois kopecks par mille (environ quinze centimes par kilomètre)^ une sannekay traîneau de plaisance , avec un povod ou attelage de cinq chiens; un de mes compagnons de voyage^ le chef de notre quatrième .pirogue^ choisit une narte, autre espèce de traîneau plus léger et attelé aussi de cinq chiens. He voilà assis dans le véhicule comme dans un fauteuil ; le conducteur, moitié Russe, moitié indigène^ monte sur une sellette garnie de peau d'ours derrière le fauteuil ; puis, armé de son oschtol, bâton ferré garni d'anneaux résonnant comme des clochettes, il donne l'élan aux chiens en criant du gosier : Kàl kâl kâl kâl et les chiens partent à fond de train dans la direction de Tostrog de Machoura. Âvais-je subi rinfluence du pays? Étais-je devenu un de ces vieux Russes qui se piquent de détester les voitures à ressorts? J'éprouvais une sensation de plaisir, en me voyant ainsi emporté et cahoté à fleur de terre par ces dogues rapides et bruyants; j'avouerai cependant que l'imagina-

388 UNE RBLACSB , ^

tion se mit en frais pour embellir cette protnenade. Je me figurai^ non sans effort^ que les patins d^os de baleiné de mon traîneau glissaient sfctr une surface de neige congelée^ et que mon âme^ ou nia respiration plutôt^ se dilatait- dans la froide et piire atmosphère des pltiS beaux joui^ du Nord. Les chiens^ maintenus par les kalakîs, légers hatnais en lanières de cuir de rénné^ couraient et semblaient > dévorer Tèspace. Kon conducteur y ou mon brodMchiki^' comme on Tappdle/ avait^ sans doute pour^me faire horineur, revêtu le costume national^ le bonnet en peau d'ours blanc aVee la bande de zibeline sur le front ; là hmdlanka^ hoMppelm&e en fourrures ^d'àrgali; la cravate en peau de renard bleu^ la culotte de pëàu de renne^ le thigi ou chdfussure aussi en peau de renne , ayant les poils en dedan^. Je Tavais-déjà Vu chez M. Schporitie; et il m'avait * paru sous ses vêlements russes assez maigre et fluet ; niais sous ses habits de fourrures^ il ressemblait à un gros et frileux Hollandais. Les hommes et les femmes ne se vêtissent que de peaux pendant Fhiver, et il n'y a pas d'élégance possible avec un tel paquetage de fourrures. Les femiûes surtout affectent d'être frileuses dès la saison d'automne ; et

AU KAMT9GHATKA. 229

comparativement à elles, le conducteur de mon traîneau était véta à la légère. Il ne manque au costume d'hiver des hommes'et des femmes de Pétropauloskoï qu'une queue de renard pour qu'il soit semblable à celui des Esquimaux. Cette queue de renard est un ornement fort à la mode chez ces derniers peuples ; et ils en enjolivent l'extrémité libre de^la ceinture, qui retient sur leurs hanches la culotté de peau de renne. Quelques voyageurs, le père Avril entre autres, ont commis la plaisante erreur de preudre cet appendice de fentaisîe, pouf une véritable queue.

Dans le nord de notre hémisphère, le nombre des v6te ments et leur épaisseur ne suffisent pas pour garantir Thomme contre les rigueurs d'un froid qui se maintient, en moyenne, du dixième au quinzième degré au-dessous de zéro, centigrade ; il faut encore que ces vêtements soient confectionnés d'une certaine manière et qu'ils enveloppent le corps, sans le surcharger, et sans gêner ses mouvements. Les historiens russes prétendent que, lors de la retraite de Moscou, l'armée française ne fut anéantie que parce qu'elle était vêtue d'une manière peu appropriée au climat. L'état politique de l'Europe, et même du monde entier, dépendit

280 UNE RBLAGHE

dope alors d'une question de vêtements ; eX jamais Napoléon ne se fût habillé de cotonnades anglsûses^ à Sainte-Hélène^ si Tuniforme de son armée de 1812 eût été taillé sur le patron de Tuniforme russe.

La tenue dliiver des soldatsrussesenSibérie secom* pose des pièces suivantes : Un bçnnet de drap^ avec oreillères, s'abattant autour de la tète ; chemise et caleçon de toile ou de coton ; bas de laine feutrée ou tricotée ; bottes de euh* ; gants de laine et mitaines de cuir; long surtout en peau de mouton^ lalaine àrintérieur^'etrextérieur doublé de cuir; larges pantalons ou culottes de peau. Ces vêtements sont amples^ et loin d'entraver la circulation dusang^ ils Tentretiennent^ grâce à leur souplesse et à leur parfaite imperméabilité qui conservent la chaleur animale^ également répartie sur toute la périphérie du corps^ qu'ils protègent contre Thumidité et rflpreté de Tair ambiant. Leur ensemble^ dit-on^ pèse cinq kilogrammes de moins que Taccoutrement d'un de nos fantassins.

Les peuples qui habitentau nord delà presqu'île^ tels que lesKoriaques^^es Tçhuktschis et autres^ ainsi que les riverains du fleuve Amour et les Tunguses du littoral nord de la mer^ se couvrent de fourrures pendant

AU KAMTSGHATKA. 291

rhivep ; ils portent Tété des vêtements en peau dç poisson et des surtouts imperméables fabriqués avec des intestins de baleine. Je reviens à mon traîneau.

Nous traversions^ depuis un quart d'heure^ une plaine assez bien nivelée ^ sans collines et sans monticules^ ipais entrecoupée de ravins qu^on franchit sur de légers ponts de bois. Mon guide me fit compreqdre que nous irions dix fois plus rapidement a Thiver, le vrai cantonier de ce pays-là^ pavait les routes d'une couche de neige congelée. Id^ plus il tombe de neige^ moins la population sobffi'e ; un hiver sans neigé est un fléau ; le trat* nage cesse^plus d'échanges^ plus de communications, plus de commerce. Misère et famine pour tous ; et la végétation n'étant pas protégée contre Tâpreté du froid, les céréales et les fleurs, les légumes et les arbres

meurent.

J'eus un instant la fantaisie de conduire moi-même

le traîneau ; le guide alors, sans quitter son siège, se découvrit la tête, plaçalesrénes sur son bonnet, et me les offrit fort respectueusement ; mais je lui laissai le maniement du bâton aux grelots, et remploi de chanteur. Je n'avais pas trop de mes deux mains pour maintenir accouplés les coursiers de l'attelage ; et je doutais

de la puissance de mon gosier pour croasser d'une façon assez retentissante le motet en Mîkâfkâ! kâ ! sans lequel un povod ne graviterait qu'à pas de tortue. Nous approchions d'une maisonnette isolée, assise au bord d'un grand ravin, quand le postillon, avec un nou- ■ veau salut, me présenta son bonnet, comme un laquais présenterait un plateau, et me fit signe d'y déposer les guides. Je pensai qu'il ne voulait pas se confier à mon habileté, pour traverser le pont de bois du ravin; et j'abdiquai volontiers le gouvernement du traîneau ; mais le gaillard avait d'autres intentions, et il me fit entendre, en appliquant son large pouce sur sa protubérance laryngienne, que son gosier s'était fatigué et desséché à force de crier kâ I kât kâl kâ I — Puis clignant de l'œil, et secouant la tête avec une grimace oblique, il me montra, à l'un des angles de la maison, un grand poteau bariolé de lignes en spirale rouges et blanches, et portant à moitié de sa hauteur une planche transversale sur laquelle étaient écrits, en

caractères majuscules, ces mots : Prïtynni'habatchsk. Je ne sus que plus tard que cela signifiait, en langue russe, petit cabaret de refuge ; mais je devinai que mon conducteur était de l'école de nos anciens conducteurs

AU KAMT^GHATKA. 238

de diligence^ et ne brûlait jamais la politesse aux aubergistes établis sur sa route.

— Bono FrantzouZy bonol répéta-t-il dix fois en descendant de la sellette et en attachant son attelage à un pieu^ aussitôt que je lui eus fait signe qiie je consentais de grand cœur à relâcher au cabaret; puis^ triomphant et joyeux, il se tourna vers le traîneau de mon lieutenant, demeuré fort en arrière ; et le ^oing fermé, le bras tendu, il apostropha vivement son confrère, comme pour Finviter à partager le pourboire du Frantzouz; le confrère répondit à ^invitation par un carillon frénétique de son bâton à grelots; ses chiens trouvèrent des ailes ; et lès sueurs fumantes qui s'ex-

halaient de leurs flsthcs nous enveloppèrent d^un nuage, avant que Fhôtelier, le ferêze , le bonnet fourré à la main et le dos voûté en plein cintre, eût le temps de nous offrir ses services.

Nous entrâmes; le cabaret était sombre, et je crus y voir des ours tranquillement assis sur la banquette scellée à la muraille et régnant au pourtour de la salle. Le grognement, qui salua notre arrivée, compléta l'illusion; 'et il me sembla que les acres et nauséabondes senteurs qui me prenaient à lagorges^exhalaient d'une

284 UNE RBLA€HE

véritable tanière» — L^hôtelier nous traita, mon lieutenant et moi, en barinesy c'est-à-dire en maîtres ou en seigneurs ; et nous introduisit dans un sanctuaire réservé aux gens de qualité, tandis que nos postillons demeurèrent confondus avec les moujicks et les Cosaques, dans la salle comQnune.

Le rez-de-chaussée des cabarets russes est presque toujours divisé en deux parties : Tune, petite^ obscure, et ne recevant le jour qup parla porte d'entrée; Tautre, plus grande et percée d'une ou deux fenêtres. Cette dernière, la béélaia-izba, ou chambre claire, est scindée, aussi en deux compliments, par une cloison : le premier compartiment est destiné aux clients de qualité ; et celui du fond sert à la famille du cabaretier. Une table étroite s'étend le long de la cloison de la béélaia-izba ; et cette cloison est percée^ en son milieu, d'une ouverture dans le genre d'une grande fenêtre ogivale : elle sert de cadre à la figure du maître tavemieCj qui y stationne, à l'instar d'un saint dans sa niche ; derrière lui se dresse une étagère, vers laquelle il lui suffit d'étendre la main pour y trouver des flacons de spiritueux ou des pots de brague, selon le goût des consomniateurs qui afQuent devant la niche.

AU KAMT8GHATKA. 2d5

ainsi qu'aux époques d'échéance on se présente au guichet de la caisse d'un banquier^ Chacune de ces divisions du rez-de-chaussée possède sa madone^ la Panagiay la statuette ou Timage de la sainte Vierge^ placée dans un angle^ au-dessus d'une petite table ou d'un petit buffet qui sert d'autel ; et sur lequel brûle perpétuellement une lampe alimentée par l'huile de baleine. — Je remarquai un fumeur dont la pipe avait un tuyau gros' comme le bras ; ce fumeur ouvrit ce tuyau en deux, en racla l'intérieur, et bourra sa pipe avec ces raclures. — Etait-ce économie ou manque de tabac ? — Souvent, m'a-t-on dit, la fumée du tabac enivre ces intrépides fumeurs, ils tombent en pâmoison et leur corps se couvre d'une sueur froide.

Nous ne restâmes pas longtemps dans ce réduit infect et privé d'air ; et le pot d'eau de noix de cèdre vidé, nous sortîmes, malgré les instances du brave limonadier, qui se livrait à une pantomime des plus expressives pour nous retenir sur ses escabeaux.

— En route, docteur, me dit le lieutenant, poussons une reconnaissance jusqu'à Hachoura, la zaimka

voisine.

— En roule, répondis-Je.

386 VNE RELAGâE

Notre dépense et celle de nos conducteurs était soldée ; et nous traversânies, en nous bouchant les narines^ Tantichambre obscure remplie de moujicks.

M. de Custine dit^ dans sa quinzième lettre, écrite

sur la route de Moscou à Nijni-P^ovorod : « A

chaque pas que je fais ici, je vois se lever devant moi le fantôme delà Sibérie, et je pense à tout ce quesignifiele nomde cèdésert politique, de cet abîme de misères, de ce cimetière des vivants : monde de douleurs fabuleuses, terre peuplée de criminelsinfàmes et de héros sublimes; colonie sans laquelle cet empire serait incomplet, comme un palais sans caves! j> Et plus loin, lettre vingt et unième : « Savez-vous qu'à Theure qu'il estj les chemins de TAsie sont couverts d'exilés nouvellement arrachés à leurs foyers ; et qui vont à pied chercher leur tombe, comme les troupeaux sortent des pâturages, pour aller à la boucherie... Mon cœur saigne Tpour les bannis, pour leurs familles, pour leur pays !... Qu'arrivera-t-il quand les oppresseurs de ce coin de terre (la Pologne), où fleurit la chevalerie, auront rempli la Tartarie de ce qu'il y avait de plus noble et de plus courageux parmi les enfants delà vieille Europe? Alors, achevant de combler leur gla-

AU KAMT8GHATKA. 237

cière politique, ils jouiront de leurs succès; — la Sibérie sera devenue le royaume ; et la Pologne le désert »

Les exagérations de H. de Custine ont été réfutées. On sait que la Sibérie, sauf sur le littoral de la mer Glaciale, n'est pas une terré plus froide, plus désolée

i II

que le nord de l'Ecosse, le Danemark et la Finlande ; OQ sait aussi que ses principales villes sont habitées par des hommes libres, autant que les institutions le comportent, et que les souffrances des bannis (je ne veux parlerque desbannis politiques), ne sont pas augmentées par la rudesse du climat. Qu'on ne prenne pas cependant à la lettre les paroles de H. Grethn, quand il dit que la vie des exilés en Sibérie est si douce qu'ils passent leur temps à sabler des allées de jardin et à arroser des fleurs. La Sibérie n'est plus un désert ; les distances qui la séparaient du reste de l'empire, à la fin du dernier sièle, se sont raccourcies, à mesure que la civilisation s'est étendue. Tobolsk est aujourd'hui trop^près de Saint-Pétersbourg pourêtre encore un chef-lieu de déportation ; de même que les Promylschlénis s'avancèrent jadis vers l'est, à la recherche des fourrures, de même les bannis sont

poussés en avant vers de nouvelles solitudes ; et on les rencontre maintenant^ de l'autre côté du détroit de Béringh^ prisonniers des postes de Cosaques ou esclaves des chasseurs patentés que la Compagnie russoaméric£une entretient sur le nouveau continent^ au

nord du cinquante-septième degré de latitude.

Avant que Petropauloskoï ne fût devenu le cheflieu politique^ militaire et commercial de la puissance russe aux confins du nord-est de TÂsie^ le Kamtschatka^ la dernière des étapes sur cette grande route de Texil^ était considéré et administré comme une colonie pénitentiaire. Aujourd^ui encore la colonie reçoit des malfaiteurs déportés ; mais ce n^est que^ par faveur^ que les condamnés politiques obtiennent la perfnission de résider dans le sud de la péninsule. On m'a dit que les déportés étaient divisés en plusieurs catégories^ comme dans les établissements anglais de la Nouvelle-Galles du Sud et de la terre de Van-Diément. Les uns vivent en liberté^ mais n'ont pas le droit de sortir de la ville ou de franchhr les limites d'un certain rayon; d'autres^ au début de la peine ^ sont retenus en prison et employés à des travaux rigoureux ; la catégorie des mutilés a disparu.

AU KAMTSGHATKA. 239

Autrefois^ il existait des bannis qui jouissaient d^une pleine et entière liberté^ mais 'qui portaient sur leur visage la marque ineffaçable de leur condamnation ; tantôt le nez avait été çoupé^ tantôt une ou deux oreilles manquaient^ tantôt une croix ou un signe quelconque était imprimé au fer rouge au milieu du front. Cette barbare précaution de défigurer les prisonniers datait de 1769, alors que Taventurier Beniouski, déporté en Sibérie d'abord, puis au Kamtschatka, se révolta ; et, à la tête d'une troupe d'exilés, attaqua et détruisit le poste de Bolschereïtsk, tua de sa main le commandant Niloff ; puis, s'emparant d'un navire au mouillage, fit voile vers le Japon et la Chine. Les aventures de Beniouski sont connues; et je renvoie les curieux aux deux volumes de ses mémoires' rédigés par M. de Magellan. IlS'Sont très-intéressants; et, longtemps après les avoir lus, on se rappelle avec plaisir la noble et belle physionomie de mademoiselle de Nilotf, l'amante dévouée du proscrit. De Lesseps affirme que, de son temps, le nom français n'était pas en odeur de sainteté au Kamtschatka ; et il trpuve la cause de la haine qu'on nous portait dans les excès de Beniouski, cet Esclavon de naissance^ qui

240 UNE HELAGHB

se disait Français^ en agissant comme un Vandale. Un autre proscrit non moins célèbre^ et dont les Anglais ont beaucoup parlée c'^t Ivaschkin^ Tancieû favori de l'impératrice Catherine^ soudainement ^« gracié en 1780 ettranspoirté a.u Kamtschatka^oùil ré* sida pendant vingt ans^ après ayo^r été. odîeuseqoei^ défiguré,.. On lui avait arraché les narinçs !... .(#es gouverneurs reçurent l'ordre de le laisser libre<^ mais de lui refuser les vivres accordés aux autres exilés* Il dut chasser pour se nourrir^ et se fit naturaliser K^oatfrchatkadale^ afin de se créer un simulacre de famille et.de combattre la maladie mortelle de risolement. On ignore lés motifs de sa disgrâce et les causes de son bannissecnent. On suppose seulement qu'il révéla quelques particularisés secrètes de ses amours an^ee Catherine; car l'impératrice ne lui pardonna jamais Il était âgé de soixante-cinq ans lorsque le czar Paul lui permit de se rendre à Yakoutsk; c'était un acheminement pour rentrer en Russie^ mais il refusa cette grâce tardive et préféra mourir loin du m(mde^ Aant était repoussante et hideuse la laideur de son visage. La Peyrouse^ pendant son séjour à Awatcha^ reçut le malheureux proscrit à son bord> et sW-

AU KAMTSGHATKA. «41

força de hii fiûre oublier un instant aes infortanes. La Péyrouse^ dont les oi^àcités oomme marin ont été révoquées en doute et lafin malbeureus^ pré* dite en quelque jorte dans un anémoire^ àiqourd^bui fort rafe^ adressé au roi LoujsXYI^ quelques semmne^ avant le départ de Texpéditionyla Peyroqse a laissé de beaux souvenirs au Kamtscfaatka. On y -parie de lui comme si la Boussole et Y Astrolabe^ ses deux feégates, n'avaient quitté le mouillage que depuk huit^ jours, et les habitants I» souviennent encore qu'il a renouvelé les gr»nes potagères abfttatrdies et permis aux ohirur'giens de «es navires de donner gratuitement des mé* dicaments et des soins aux malades de la colonie.>Âvant d'appareiller, il obtient de Kastc^, le gouverneur> de fairo sceller une plaque de cuivre dans Je tiM>nc de l'ar* bre au pied duquel était enterré l^un des compagnons de Cook, le capitaine Clerke; et de construire un montunent, en l'honneur d'un savant académicien fran«çais, l'abbé de l'Isle de La Groyèrey* qui* mourut sur le navire cbmmsuidé par T^hirikow*

Un Français^ prisonnier de guerre depuis l&iS, est mort à Pétropauloskoï, quelques mois avant notre arrivée. Il n'habitait "pas la ville lors du passage dé

34» UNE EELAGHB

M. Dapetit-ThouarS; et résidait dans un autre port sur la côte occidentale. Il était veuf d^une femme indigène; et laissait^après lui une jeune fille de neuf à dix ans. Je Tai vue^ cette orpheline ; on me Ta montrée passant dans la rue ; le gouverneur slntéressatt^ diion^ beaucoup à son sort; et Ton espérait que bientôt elle serait renvoyée en France^ dans la famille de son père. Je me permis de demander à un aubergiste^ chez lequel nous avions élu domicile pour quelques instants^ le nom de ce Français^ ainsi que des renseignements sur sa vie. L'aubergiste^ ancien soldat qui comprenait assez bien notre langue, posa son index en travers sur sa bouche, et signala d'un clignement d^œil expressif la présence de quatre sergents ou agents de police attablés dans un coin de la béélaïa-izba, la salle du cabaret. Je compris les motifs de son silence; et j'éprouvai un subit attendrissement en pensant aux souffrances du pauvre prisonnier, qui mourut sans doute les yeux tournés vers les frontièresde notre chère patrie ! Hais je m'attendrissais à tort, car j'appris une heure plus tard, de la bouche de maître Schporine, que le prisonnier de guerre fut un gaillard qui menait joyeuse vie dans les zaimkas et les ostrogs de la colo-

AU KAMT8GHATKA. 943

me. — Grand chasseur^ grand mangeur^ plus grand buve ur encore^ il semblait avoir adopté la péninsule pour sa véritable patrie ; et il avait refusé maintes fois de retourner dans son village de la Champagne pouilleuse !

C'était un soir : nous alitons appareiller, quand un officier^ un lieutenant de port, je crois^ accompagné d'un des chefs de la douane et d'une escouade de soldats monta à bord ; ces messieurs nous rapportaient les papiers du navire^. déposés à Famirauté sitôt notre arrivée^ à défaut d'agent consulaire français résidant à Pétropauloskoï; ils venaient en même^temps s'assurer^ par eux-mémeS; si nous ne donnions pas asile à quelque déporté fugitif^ et si nous n'avions pas embarqué des marchandises prohibées à l'exportation^ ou payant des droits de sortie. Comme nous n'avions aucun délits aucune fraude à nous reprocher^ nous nous inquiétâmes fort peu de leur présence et continuâmes à tout préparer pour l'appareillage. L'officier voulut remplir son mandat avec une scrupuleuse exactitude ; le douanier, de son côté^'ne montra pas moins de zèle ;

«44 UNE RBLAGHB

et il fallut nous soumettre et pcéter la main à des in- Testigatîops toutes plus minutieuses les unes que les autres. Un bâtidient accusé de piraterie ou de traite n'eût pas été autant viîiié etcontre^vi^té que le fut alors notre barque baleinière. Appel des hommes d'équipage^ au pied du mftt d'artimon; dénombrement de ces hommes défilant^ un à un^ comme défilent les

moutons à l'ebtrée ou à la sortie d'un parc ; — vérifi-

eation> à Timproviste^ de leurs numéros d'ordre et de leurs noms, sur le rôle de l'équipage; -^ exploration delachaiDbre etides cabines d'état-major^ du poste des harponnéurs, de celui des matelots^ du cul-de-lampe, delà cale et de l'entré^-poni ; sondage des couchettes, des land)ris, des soufflages ; ainsi que du premier plan des pièces à eau et des pièces à huile ; ouverture des molles, dQS coffres, des boîtes, des caisses et des soutes à provisions; inspection générale, enfin, des coins et recoins 'les plus insignifiants de notre pacifique et vertueux bateau : voilà, le programme des gendarmes russes; Leur acharnement nous déplaisait infiniment, mais il fallait lé suppoi^ter, sfins mot dire, sans réclamer, de peur que la séance ne recommençât le lendemain, l'avouerai cependant que les Russes, malgré

AU KAVXSCHATKA. 245

leur àpreté^ aux recherches, sont beaucoup plus polis que les Anglais exerçant le droit de visite.

Nous dissimulâmes donc notre, mécontentement; mais ils ^ne nous surent pas ffé de notre résignation et de nés prévenances, -r^rofficier^ cependant^. y mettait deâ formés ; il parlait assez bien le français^ et le comprenait, eiicore mi^ux ; moim ro^pie|et.plus com-

municatif que son collègue des douanes^ il daigna nous dévdler le but de cette -visle-si mi^iatieasâ t selon lui^ tous les navires étrangerâ^ en psQrtanee> éteient soumis à de ipareiUés formalités. Oh voulait moins vérifier leur chargement que s^assurer qu'aucun, prisonnier d^Etai ne se cachait à bord.

Notre capitanie alors jura ses grands dieux qu'il n'y «vait à bord d'autres êtres vïv^nls que les cochons^ les poules et les gens d'équq>age ; il était de bonne foi, le brave él loyal baleinier; mais plu& il^ entassait serments àur ^rments; plusil .se proclamait trop honnête homme et trop délicat pour s'alsiociçrà des criminels^ et payer ainsi par une noire ingratitude l'hospitalité et les secours qui lui avaient été si gracieusement accordés sur le sol de l'empire de Russie ; plus le douanier et l'officier redoublaient d'acti^té dans leurjsrecherches.

146 UNE RELA€HB

Elles cessèrent enfin^ à notre grande joie^ et les Russes redescendirent dans leur canot; — nous étions libres ! Aussitôt Tancre fut mise en veille^ les voiles bordées; et nous nous élançftmes dans la direction du goulet. — La nuit était venue^ mais avec les bons relèvements pris de JG^r^ et le fanal du Staninki. pour amer^ nous pensions éviter la passe des Trois-Frères et la roche de la Vieille-Femme. Une bonne brise allait donc nous emporter au large^ quand soudain un coup de canon retentit sur la batterie voisine de Pétropaulosko! ; et moins d'une minute après Féclair d'un second coup^ parti de la pointe Staninski^ traversa le goulet. Nous nous inquiétâmes peu de ce duo d'artillerie^ pensant qu'il servait de signal entre les différentes stations militaires du pourtour de la baie et continuer mes notre route; mais au moment où nous allions donner en plein dans le goulet^ un feu de Bengale illumina la nuit; et nous aperçûmes^ posté^ en travers de la passe^ une grande chaloupe chargée de soldats ; l'officier qui les commandait se tenait débouta l'arrière de l'embarcation ; il emboucha un porte-voix et nous ordonna de stopper immédiatement. On obéit ; on masqua le grand hunier^ et la chaloupe^ qu'éclairaient

AU KAMTSGHATKA. S47

deux fanaux^ vint se ranger sous notre étrave. Notre capitaine Tayant hélée pour demander le motif de ce temps d'arrêt forcée reçut pour toute réponse Perdre formel de rester en panne ; sinon la redoute Staninski nous saluerait à mitraille. Et comme si Teffet devait suivre la menace^ des torches^ flamboyant derrière les embrasures du fort^ nous laissèrent entrevoir les noires silhouettes des canonniers à leurs pièces.

Que signifiait un ordre si sévère? Pourquoi cette drague dans notre sillage quand la brise était si bonne pour gagner promptement la haute mer? N'avionsnous pas été épluchés par la police et par la douane ; et enfin déclarés innocents et parfaitement en règle? Quelle chicane voulait-on lîous chercher encore?

• — Est-ce qu'un bandit d'entre vous est parti sans payer? cria le capitaine en interpellant l'équipage qui s'était groupé sur la coursive de tribord. Quelques dames de la ville ou quelques épiciers marchands de grog réclameraient-ils leur dû? Ils ont le bras long^ les créanciers des matelots^ quoiqu'on dise le contraire.

L'équipage demeura silencieux et le capitaine continua :

i4« V19E RKLAGflE

— Allons, pariez^ avouez... avouez donc^ coquins^ je paierai et nous filerons notre nœud. L'équipage n'avoua pas et demeura muet.

•«-« Ah I que le feu da del m'élingtie et que Tarc-enciei du nord me serve de «ravate^ ajouta le capitaine en arpentant' vbement le gaillard d'arrière^ si jamais j'accoste ici à longueur d'aviron Tne dirait^on pas que nous avoQSTOulu révolutionner les Kamtschatkadales? Je me plaindrai au gouvernement français.

Pendant que notre brave commandant donnait un libre cours à son indignation^ deux pirogues parties de la ville abordaient le navire, et on ne s'apercevait de leur arrivée qu'au- bruit des avirons; elles n'avaient pas allumé leurs feux, pour mieux cacher leur approche ; et elles savaient que la chaloupe du fort Staninski, prévenue par le premier coup de canon, nous avait déjà barré le chemin. Instantanément, et avant qu'on eût eu le temps deleshéler, les soldats qu'ellestransportaient escaladèrent nos pavois; et, obéissant sans doute à des ordres donnés antérieurement, allèrent se poster, deux par deux, en faction aux écoutilles, aux capots, aux porte-haubans, au pied des mâts, aux écubiers, à la proue et au couronnement; de sorte que, sans être vu.

AU KÀIIT8€VATKA. 949

personne ne pouvait désormais monter sur le pont ou en descendre.

— Capitaine ! s^écria Tofficier commandant ce détachement de soldats^ ftiles f^Uuiner tous les fiaQaux du bord et qu^on me les apporte ; j'ai besoin d'y voir clair....

Notre capitaine communiqua Tordre à son seccHid ; et quelques instants après toutes noà lanternes disponibles se groupèrent comme autant de satellites aux pieds du Russe qui se tenait à tribord près du gouvernail. L'officier russe choisit alors la lanterne la plus brillante^ Téleva à haxtteur d'homme^ et projetant la lumière sur le visage du capiiâiae> s'éema :

-^ Au nom dé l'Empereur, je confisque ce navire et je vous déclare prisoni^iers^ vous et tous ceuK qui font partie de Téquipage. Soldats/ obéissez!

On entendit aussitôt dégainer les sabres^ rebondir sur le tillac les crbsses des fosils ; et les lanternes furent partagées entre les factionnaires.

Nous venions de reconnaître le même officier qui avait procédé à la premfêre visite. Sa physionomie n'annonçait rien de bon : la colère, bien plus encore quelespàles reflets du fanal et jdo la lampe d'habitacle.

950 , UNE fiSLAGHE

lui donnaient un air sinistre ; on devinait qu'il voulait se venger d'une mystification^ tout en nous punissant du délit dont nous pourrions être coupables.

Mais quel délit? quelle mystification?

«^ Allons^ virez de bord et regagnez le mouillage^ s'écria-t-il, sans répondre aux questions de notre capitaine.

— Pare à virer ! commanda douloureusement celui-ci.

n sentait et nous sentions comme lui que toute résistance devenait impossible •

Ah! si^ au lieu de voiles^ nous avions eu des roues de bateau à vapeur ou une hélice^ comme on leur eût procuré le plaisir d'une petite promenade en pleine mer^ à ces aimables gendarmes du pôle boréal! Certes^ nous eussions' pu franchir la passe en compagnie de tek otages ; sans redouter la mitraille du Staninski.

Pendant qu'on manœuvrait pour virer debord^ opération assez délicate et plus longue que d'habitude^ à cause de l'obscurité et du voisinage des terres^ l'oCficier russe s'humanisa au point de nous dire pourquoi il nous déclarait prisonniers et confisquait le navire.

AU KAMTSGHATKA. 251

Nous étions accusés de cacher à bord un déporté politique^ qui avait manqué à Fappel du soir; on ne s'était aperçu de son absence qu'après le retour du lieutenant visiteur et de Tinspecteur des douanes; or, comme nul bâtiment^ excepté le nôtre^ n'avait quitté la baie ce jour-là; comme les chemins conduisant de la ville vers l'intérieur de la colonie étaient gardés par de nombreux postes de soldats^ et comme aussi la police

aurait déjà découvert la maison^ la cave^ l'endroit où se serait caché le fugitif s'il n'était pas encore sorti de la ville^ il devenait évident qu'il n'avait pu trouver asile ailleurs que chez nous. — En outre^ ce personnage avait été vu^ pendant la journée^ causant et fraternisant avec nos matelots.

A cette déclaration^ notre infortuné capitaine^ saisi d'un violent désespoir^ leva les mains au ciel; et invoqua le Tout-Puissant en témoignage de son innocence. Il ' savait^ par expérience, qu'un navire confisqué, à tort ou à raison, est toujours un navire perdu ; et il se voyait, dans l'avenir, maudit par ses armateurs et ruiné jus* qufau dernier centime.

L'officier russe fit mine de s'attendrir; et promit de nous laisser partir, si on lui livrait le déporté.

S52 UNE RBLAGHE i

g — Et comment vous le livrer? s'écria le capitaine Je

vous jure qu'il n^est pas monté à bord*... Vous avez

tout visité^ tèuC fouillé.

. — Alors^ reprit le Russe/amàrrez vos basses v^es

et étarquez vos bûnietS; afiti quénoué^arrii^ons plus

vite au mouillage.

Cet ord)re fut' donnée mais lîos hommes ne Texécu-

tèrent que très-molletnènt ; Une nouvelle relâche forcée au Kamtschatka ne leur souriait guère. %i certes^

si Fun d'eux avait aidé le fugitif à se cacher & bord^ je crois qu'il s^en serait repenti et Taurait livré à ses geôliers dans ^intérêt général.

-— Enfants^ criait Je capitaine^ arpentant comme un fou le tillac de Tavant à l'arrière^ enfants ! dites la vérité ; si l'un de vous a commis la faute^ je lui pardonne. Souvenez-vous que. nous pouvons revoir la France dans six mois; allons^ répondez; dites où il est; personne ne sera puni.

Personne ne répondit^ et personne ne pouvait répondre^ car nous étions tous de bonne foi ; et si réellement quelque déporté se cachet dans le naiîre^ c'était à notre insu* — Eh bien! je vais faire une visite à mon tour^ s'é-

AU KAUTSCHATKA. 25S

cria notre second lieutenant^ et je vous garantis que si le gibier est venu se remiser ici^ il se lèvera !

Et une troisième visite commença^ plus minutieuse encore que les deux autres^ mais tout aussi infructueuse ; nous étions si intéressés à sa réussite que presque tous les matelots s'en mêlèrent : on fouilla partout^ dans les bouteilles^ dans les fourneaux^ dans les chaudières^ dans les caissons^ dans la poulaine^ dans les puits aux chaînés et aux pompes^ partout en<fin jusque dans les réservoirs à eau et à huile de ba*» leine. — Rien, nulle part, rien ! — Pas plus de prisonnier dans ces sombres cachettes que sur les barres de cacatouas. Alors un soupçon nous traversa Tesprit : cette accusation de recel n'était peut-être qu'un prétexte pour s'emparer du navire et de sa cargaison. Mais, après tout, que nous servait de deviner la vérité; nous étions les plus faibles et il devait nous importer peu que;, l'on nous crût réellement coupables, ou que l'on fit semblant de nous croire tels. — Ah ! Ton nous traiterait autrement, pensions-nous, si un navire de guerre français battait pavillon sur ces côtes !

Nous avions déjà dépassé le point de notre mouillage de la veille; et d'après les ordres du Russe, nous

nous approchions encore de terrei pour jeter Tancre sous les canotls du foi^t de la villes quand soudain le maître cùq^ le cuiâinter^ que les malheurs de la circonstance n'emptehaient pas de vaquer à ses occupations^ poussa un hurlement de surprise et de terreur.*.. Il venait de plonger le bras danâ le cbariûer aux viandes salées^ pour en retirer nos rations du lendemain^.... .

— A moi ! à moi ! s'écria-t-il^ je le tiens 1 à mtn !

On accourut vers lui; le capitaine et.rofâcier russe des premiers ; un fanal fut apporté à Touverture du charnier^ et sa lumière- éclûra le bras du maître coq s'appesantissaat sur Téchine d'unàndividu accroupi au milieu de nos rations de salaison. C^était le déporté dont on nous accusait d'avoir comploté Tévasion.

Quand il sortit de cette caque pour recevoir les menottes^ je reconnus en lui un cucmdamné politique à longs cheveux qu'on m'avait montré à l'auberge^ et auquel manquaient^ dit-on^ les deux oreilles; il avait quitté l'uniforme de prisonnier pour revêtir l'armiak en peau de renne. Le malheureux! quelques minutes ea«core de sillage^ et nous laissions derrière nous le goulet avant que le canon de la ville ne donnât l'éveil au poste de Staninski^ et il était sauvé 1 Une fois en pleine mer>

AU KAMTS€HATKA. 255

notre ci^itaiQQ n'aurait pas rebroussé ehemii^ pour le reoouduirie-à terre; il devenait no^h^yêt^ comme lés nègresyil seTetrouvait libre à Tombre de notre pavillon.

Un mot d'explication eM nécessaire^ afin- que les personnes qui n'ont jamais navigué se rendent bien compte de la façon dont lemaître coqmit lamainsur le fugitif. On appelle charnier une barrique placée der bout sur le tilIaCyàrarrière des tiiavires de eommeiK^e^ et solidement amai^ée aux jambettés^ Son fôkid supérieur €st immobile^ mais on y a pratiqué une ouver^ tare carrée ferntéepar une trappe ; tous les huit jours environ^ on extrait de la cale plusieurs barils de bœuf et de lard salés^ on les vide dans le «harnier dont l'ouverture est assez grande pour donner passage à de très-gros quartiers de viande^ et chaque soir le çapi* taine et le coq pèsent nos rationd à Fàide d^uue ro^ maine. Voilà ce que nous appelons à bord un charnier^ et ^ quand il n'est pas plein;;un,honime peut s'y blottir*

Or^ cet échappé de Petropauloskoï, très-fluet de sa personne^ n'avait pas eu de peine à s'introduire dans ce tabernacle. Mais comment s'y était-il pris pour quitter la Tille^.monter à bord^ et faire un plongeon dans notre saumure sans être remarqué ? Nous nous rappe-

256 UNE fiBLAGHB AU KAMTSGHATKA.

Iftmes qu'à la nuit tombante^ et quelques instants avant Tarrivée de Tofficier russe et du douanier^ une embarcation du pays^ montée pardesKamtschatkadales^ en costume national^ nous avait accostés; et que quelques-uns d^entre eux étaient «nontés à bord ^ pouB nous vendre des fourrures de renards et de lièvres blancs , et une peau d'ours blanc.

Le prisonnier faisait sans doute partie de cette bande de trafiquants, et n'avait pas été i^econnu grâce à son travestissement en naturel du pays; grâce aussi au crépuscule^ il avait pu sauter dans le charnier sans être vu de personne. Il espérait, avec raison, qu'on ne visiterait pas une pareille cachette, et que le navire aurait pris le large avant l'appel des prisonniers, qui a lieu chaque soir. Le hasard en décida autrement, et le malheureux dut retourner à la geôle.

Le général commandant la province reçut le rapport de son lieutenant^ et déclara que nous n'étions pas coupables; aussi une heure après cet événement, nous torchions de la toile en pleine mer.

La joie que je ressentis en m'éloignant n'était pas

complète Je pensais à ce malheureux captif qui

*" avait vu de si près la liberté!....

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