PLOTIN AU POINT DE VUE PHYSIQUE
Sur le côté purement physique de Plotin, nos renseignements sont minces. On peut tenter cependant de faire le diagnostic vraisemblable de la longue affection sous laquelle il succomba et qui put influencer sa pensée.
Il naquit à Lycopolis, en Egypte, et vécut jusqu’à 38 ans à Alexandrie. Nous ne savons rien de son enfance, sinon un petit incident survenu à l’âge de 8 ans qui nous laisse supposer qu’il fut un enfant précoce et émotif.
Les notions pathologiques que Pophyre a rapportées s’appliquent à l’époque où Plotin vit à Rome. Encore est-il difficile d’en préciser exactement la date malgré l’allusion qui est faite à une épidémie de peste, qui emporta deux domestiques. L'état sanitaire du ur siècle fut trop déplorable pour que cela soit historiquement remarquable.
Nous savons du moins que Plotin souffrait de fréquentes crises d’entérites (1) avec diarrhée qu’il refusait de soigner bien qu’on lui proposât des « lavements et des thériaques ». Les thériaques étaient des pro-
(1) Vie de Plotin.
a | Lee «uits d’origine animale très employés par la pharmacologie de l’époque.
Son hygiène, très rudimentaire, devient de plus en plus mauvaise à mesure qu’il vieillit et qu’il accentue son attitude spirituelle.
I1 s’abstient systématiquement de viandes (1) et il mange très peu. Parfois, il ne prend même pas de « pain », ce qui signifie vraisemblablement qu’il restait entièrement à jeun (2).
Il ne se baïignait pas (3), mais il avait accoutumé d'être frictionné, chez lui, tous les jours. Quand la peste eut tué ceux qui en avaient la charge, il cessa même ces soins de propreté.
Il vit dans une tension d’esprit continuelle. Vient-on le déranger au moment qu’il écrit un traité, il s’interrompt, parle de ce qu’on lui demande, puis, sans se relire, reprend la phrase qu’il avait commencée et continue (4). La nuit, il dort mal et peu, parce qu’il ne peut pas se libérer de son obsession intellectuelle.
Par ailleurs, il est presque aveugle. I ne peut pas relire ce qu’il écrit et ses autographes paraîtront apocryphes à Longin tant ils sont tissus de fautes que le philosophe ne pouvait pas corriger (5). Quand débuta cette myopie grave? Probablement avant l’âge de 49 ans, puisque c’est à cette date qu’il commença d'écrire. En tous cas, elle existait alors.
(1) Vie de Plotin 2
(2) id. 8 (3) id. 2 (4) id. 8
(5) id. 10
Enfin, dit Porphyre, peu après que la peste Jui eut enlevé ses domestiques « il fut atteint d’une esquirancie très grave. Tant que je fus là, il n’en parut rien. Mais, quand je fus parti, m'a raconté Eustochius qui resta son compagnon jusqu’à sa mort — cet Eustochius était un médecin — la maladie s’aggrava; sa voix perdit sa force et sa clarté, sa vue s’affaiblit, ses mains et ses pieds s’ulcérèrent » (1) et il mourut peu après, très doucement, en pleine possession de son esprit, en Campanie où il s'était retiré, dans la propriété d’un autre de ses amis, qui était également médecin.
L’esquinancie est un terme assez vague qui désigne les angines dispnéisantes, mais qui, par suite de l’insuffisance des investigations cliniques à cette époque, englobait des dyspnées d’autre origine. Ce n’est pas un diagnostic précis.
Retenons que Plotin fut malade longtemps, au moins » ou 6 ans — puisqu'il survécut pendant deux années aux cinq ans que Porphyre avait passés près de Jui — et qu’il mourut aphone. L’affection ne présentait au début aucun signe laryngé : « Tant que je fus là rien n’en parut. » Et ül est difficile d'admettre, chez un homme dont la profession était de parler, une lésion chronique du larynx qui fut entièrement méconnue.
Le mot esquinancie s’applique-t-il uniquement à la laryngite terminale ou comprend-il tout le processus
(1) Vie de Plotin.
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pathologique ? Car il existait, antérieurement aux symptômes laryngés, un état morbide tel que Porphyre r’hésite pas à les relier comme une seule et même évolution. I semble logique d'admettre que Plotin a présenté longtemps une affection peu bruyante, à symptomatologie respiratoire, laquelle s’est ensuite compliquée d’une laryngite . ,
En même temps que ces troubles des cordes vocales apparaissent des ulcérations chroniques des pieds et des mains qui feront escorte aux derniers jours du philosophe. Les disciples le jugent contagieux; car, à cette époque, ils commencèrent d’éviter la rencontre de leur maître qui, à chaque fois qu’il les voyait, avait accoutumé de les embrasser (1).
Ce tableau clinique, chez un homme usé par les privations, surmené, dépourvu de toute hygiène, évoque le nom de la tuberculose : tuberculose pulmonaire compliquée de tuberculose laryngée et de tuberculose cutanée, osseuse ou tendineuse. Cela paraît d'autant plus probable que cette généralisation aggrave rapidement l’état du malade. Alors que, depuis des années, il: s'accommodait de sa maladie, un an et demie suffisent à le conduire à la mort. ;
Une autre maladie peut réaliser un tableau semblable : la syphilis avec paralysie du recurrent et sommes cutanées. Mais ïl n’en existait pas alors à Rome, ni dans le monde romain. Il ne semble pas que cette maladie ait intervenu, sur notre continent, avant
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la découverte de l'Amérique. D’ailleurs, une syphilis médiastinale comporte des crises paroxystiques qui eussent frappé les disciples de Plotin. Elle ne laisse pas en outre la tranquillité d'esprit dont Plotin a joui jusqu’à ses derniers instants et qui lui a permis d'écrire encore cinq traités.
De même les tumeurs médiastinales, cancer, maladie de Hodgkin ou autres, qui ne comportent pas d’ulcérations, ont une histoire plus dramatique. De même les tumeurs du larynx.
Bref, il semble que Plotin fut un tuberculeux pulmonaire. Quant à ses crises d’entérite, il ne faut pas trop s’y arrêter, ce sont des troubles banals, surtout chez un Egyptien, qui est exposé à de nombreuses parasitoses. Peut-être, néanmoins, y eut-il là une cause d’affaiblissement, de moindre résistance, qui favorisait l’évolution tuberculeuse.
Y a-t-il un grand intérêt à savoir cela à propos de Plotin? Cela put modifier les tendances de son esprit. Bien que laissant remarquablement intacte l’intelligence, il est peu de maladie qui bouleversent le psychisme autant que la tuberculose. Les nombreux écrivains et philosophes, qui furent des tuberculeux, l’attestent par les parentés que la maladie semble leur avoir imposées et qu’on retrowve chez des patients de moindre valeur.
Peut-on pousser l’enquête un peu plus loin et trouver chez Plotin des symptômes vagotoniques qui sont si fréquents chez les tuberculeux et peut-être déterminent leur attitude psychique? Ce serait bien difficile. Rapportons néanmoins ces rougeurs faciles à
RS quoi Porphyre fait allusion et qui sont parfois si intenses qu’il écrit que Plotin « était empli » de rougeurs (1}; la sueur qui coulait de ‘son front, l'éclat de ses yeux qui fait dire que lintelligence éclairait son visage (2)... Cela est probable, mais bien incertain.
(4) Vie de Plotin 14 (2) ic. 13