‹ Plume et pinceauChapitre 14 sur 46 · M. EDMOND DE CONCOURT · texte numérisé non relu

M. EDMOND DE CONCOURT

lion, date du. grand romancier. Elle s'expliquait chez lui, à la rigueur, par dïmmenses lectures, dans lesquelles il pouvait bien avoir puisé plus d'une idée fausse ; car dans le creuset de son vaste cerveau, cet insatiable abstracteur do quintessence, renouvelé du moyen âge, mettait bien des matières en fusion et laissait couler un peu de tout. Il en résultait parfois un singulier amalgame.

Il est rare que l'intrusion d'éléments étrangers au talent qui les met en œuvre ne se sente pas chez les esprits les mieux doués et les plus capables de combiner toutes les forces de la nature pour en tirer une œuvre de génie (vers ou prose). Le critique qui y regarderait d'un peu près — et qui aurait assez d'autorité pour cela — trouverait à tout moment, dans les productions les plus célèbres ou les plus retentissantes, de ces erreurs enfantines, de ces solécismes inconscients ou voulus uniquement en vue de l'effet ou de certaines assonances, et qui prouvent bien que l'homme universel n'existe pas; qu'il ne suffit pas d"ètre un très-grand artiste pour être un parfait géographe ou un mythologue irréprochable : que l'inspiration la plus grandiose rapproche parfois singulièrement les distances dans ses enjambées ou ses échappées de Micromégas à travers le globe et l'espace ; qu'elle invente même, dans sa mythologie imagée, de faux dieux ou des déesses inconnues de l'Antiquité, etc.

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Ce que l'art purifie choque souvent les hommes spéciaux qui croient qu'il n'y a pas de vrai savoir sans bases certaines et positives. Le poëte, il est vrai, peut toujours répondre à certains d'entre eux comme le peintre de F Antiquité : Ne siitor tiltra... (Cordonnier, ne regarde pas audessus de la semelle ; tu n'es pas juge de l'ensemble). Mais (juand il ne s'agit pas d'œuvres où l'essor de la pensée et de la fantaisie a plus de part que la réalité, — où c'est un romancier qui déclare lui-même, en tête, de son livre, qu'il « s'est imposé les études et les devoirs de la science », ces grands mots font dresser l'oreille. On se demande si c'est bien là le but d'un roman. C'est donner beaucoup d'appareil à de petites choses. La science n'est admissible, en pareil cas, qu'à la condition qu'elle aide à lïntérêt du roman et qu'elle ne se sente pas.

Les écrivains qui empiètent avec préméditation sur un terrain qui n'est pas le leur, exposent leurs enfants de prédilection à ce qu'ils périclitent le jour où les frêles arguments scientifiques sur lesquels ils ont étayé leurs créations auront été démodés. Car la science elle-même a ses changements et ses variations. Une découverte chasse l'autre. On le voit bien par l'exemple du sulfate de cuivre, dont il vient d'être démontré qu'il n'était pas un poison. Que deviennent cependant tous les romans, basés sur cette an tique donnée de l'empoisonnement par le cuivre ?

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