‹ Plume et pinceauChapitre 17 sur 46 · M. EDMOND DE CONCOURT · texte numérisé non relu

M. EDMOND DE CONCOURT

Ce n'était pas la peine de recommencer en sousœuvre et en reucliérissant l'Ane mort et la Femme guillotinée. L'œuvre de jeunesse de Janin, qui n'était pas déjà très-saine en soi et qu'il a répudiée plus tard, gagne à être relue à côté de la Fille Élisa, où ne perce pas un rayon de soleil. Le moindre défaut littéraire de l'œuvre de M. de Goncourt est d'être mal écrite, heurtée, haletante, fatiguée ; les notes et les tons pittoresques s'y accumulent comme des taches sur la palette d'un peintre. C'est d'un style bizarre, on dirait des hachures ou des coups de brosse. L'auteur paraît avoir été pressé d'en finir avec cette besogne rebutante ; il n'aimait pas son sujet, et on le comprend du reste. Mais qui l'y forçait ?

Il n'est passé par là que pour prendre quelques notes. Il en a fait des esquisses. Ce livre me rappelle un mot d'Edmond About à l'un de ses plus illustres amis, un écrivain célèbre et un philosophe, qui se croyait très-fort sur l'article des femmes : <.< Toi, tu es allé un jour (dans un café célèbre du quartier latin) : tu y as dépensé vingt francs, et, en sortant, tu as dit : je connais les femmes. »

Aucun enseignement ne se détache du livre de M. de Goncourt. L'avertissement moral, que l'auteur fait pressentir dans sa préface, reste enfoui sous l'amas des couleurs voyantes et des descriptions à outrance. Sou type n'est nullement inté-

ressant. En fait de Gil Blas femelle, il a été devancé depuis longtemps par M. Champfleury, dans la Mascarade de la vie parisienne, un beau livre et qui porte sa moralité consolatrice, — le remède à côté du mal. Nous demandons la permission d'en détacher un passage mis par M. Champfleury dans la bouche d'un médecin, qui est un personnage du roman :

« Le courage, tous les êtres ne l'ont pas ; et cependant chacun en,a besoin, du petit au grand, car la société est organisée pour la lutte. Or, tout le monde n'étant pas organisé pour lutter, qu'arrive-t-il ? C'est qu'il y a une certaine quantité de gens broyés en route. Les femmes, quoiqu'on ait placé leur paradis à Paris, comptent encore plus de victimes que les hommes. J'ai beaucoup vu de ces malheureuses dans la situation de la pauvre fille dont vous vous occupez, et je peux affirmer qu'il y a moins de débauche que de paresse, et moins de paresse que d'impuissance dans les organes cérébraux. Ces femmes n'ont pas le cerveau assez développé pour lutter. Que voulez-vous qu'elles deviennent après une faute? Ce sont des enfants dans la vie; elles restent enfants et meurent enfants. Vous me direz qu'elles ne devraient pas commettre la première faute ; mais leur état de faiblesse intellectuelle les y prédispose. Quel est celui qui ne commet pas de fautes dans sa jeunesse? Mais la raison arrive avec ses contre-poids qui l'emportent sur les vices. Une fois sortie de chez ses parents, la jeune fille qui vous intéresse devait aboutir à ce triste résultat. 11 lui fallait la vie de famille, un soutien, un mari pour la guider. N'étant pas capable de se conduire elle-même, peu à peu elle s'est laissé entraîner; pour l'arrêter dans sa chute, un homme qui aurait eu assez d'empire sur elle, pouvait peut-être la protéger. Il est présumable que cet homme ne s'est pas rencontré. »

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Il nous est bien permis de nous arrêter sur ces quelques lignes d'une morale douce, humaine et sans prétention.

17 avril 1877.

SA CORRESPONDANCE, TRADUITE EN FRANÇAIS. D'APRÈS UN RECUEIL ALLEMAND, PAR M. ANTONIN PROUST DÉPUTÉ DES DEUX-SÈVRES i .

>sous sommes mal à Taise pour parler en toute liberté de la Correspondance de M. de Bismarck. Juger son ennemi n'est pas commode, et pourtant, à la façon dont ce livre se présente, nous ne pouvons que jendre hommage, avec M. Antonin Proust, à la « largeur de vues et à la franchise parfois brutale qui sont les traits caractéristiques de ce puissant homme d'Etat ». Il a ce point commun avec Cavour de tromper la diplomatie en ne dissimulant pas la vérité. « Le principal artifice de M. de Bismarck, » a dit un de ses biographes, « a toujours été de dire très-haut ce que d'ordinaire on pense tout bas. >•> Et la diplomatie s'y laisse prendre, parce qu'elle ne peut croire à tant de franchise. C'est la ruse de ces esprits pé-

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