I. Un vol. gr. in-18, chez Georges Decaux, éditeur
nétrants et fins, supérieurs à leur entourage, — ce qui ne les empêche pas d'être, à leur manière, profondément roués (pour me servir d'un mot vulgaire et qui n'est pas à leur hauteur), — des calculateurs, en un mot, toujours sur la brèche pour la défense des intérêts patriotiques qu'ils représentent, craignant sans cesse d'accorder trop à l'adversaire, de le laisser entrer par quelque fissure. Des hommes de celte trempe se dévouent à l'œuvre qu'ils ont entreprise et que la fortune les a mis à même de poursuivre. Qu'ils soient à la source des grandes choses ou qu'ils restent dans les petites, il y a plus de rapport qu'on ne croit entre tous ceux de même nature, vigoureuse et puissante, entre un Bismarck et un Buloz, par exemple (pour prendre un nom à notre portée). Ce dernier avait toujours peur qu'on ne créât à côté de lui une Revue plus importante que la sienne ; il n'en dormait pas.
Des natures comme celles-là n'excitent pas toujours la sympathie de leurs contemporains ; elles se savent même cordialement détestées. C'est l'expression de M. de Bismarck, quand il parle des haines qu'il a acquises au service de l'Etat. « Je suis l'homme le plus cordialement détesté de ce temps », dit-il en 1874, dans un discours où il répondait avec habileté à une interpellation embarrassante. Il parle encore ailleurs de la « haine vraiment cordiale » vouée à la Prusse par r Alsace-Lorraine. Il ne se fait pas d'illusion et il
envisage froidement les choses. « Mais, » dit-il encore, <£ ce n'est pas pour rendre heureuse TAlsace- Lorraine que nous avons fait Tannexion. » On est donc averti avec lui : c'est même une de ses qualités que cette froideur avec laquelle il avoue les choses : s< Rarement, » dit M. Proust, <- on a vu une volonté plus ferme et une conscience plus docile mises au service d'une tête plus fi^oide. »
Nous disions dernièrement : il nous a manqué un Cavour : aujourd'hui nous dirons : M. de Bismarck n'a pas eu son partenaire en France pour tenir le jeu de la diplomatie sur ce tapis vert où nous étions encore les maîtres. Il y avait là un rival digne de nous : il fallait se l'associer. C'était de la politique digne d'une grande nation qui ne veut pas baisser pavillon, s'incJiaer au niveau des petites : qui n'aime pas que ses destinées dépendent d'autrui, mais qui dispose de ce niveau d'eau qu'on appelle l'équilibre européen, — qui peut le hausser ou le déplacer à volonté. Il fallait conserver notre rang à la tête des nations, savoir tenir compte des aspirations rivales et toujours inquiétantes des nations voisines, les obliger à temps à compter avec nous. Mais pom' cela, il fallait aussi des esprits ayant la volonté ferme, la tête froide et le cœur chaud d'un diplomate dévoué au bien public. Nous n'en avons pas eu en France depuis Richelieu peutêtre et Louis XIV, qui, lui du moins, s'il n'avait
pas le génie persévérant et transcendant du cardinal, était un grand patriote : on ne saurait le contester.
Le dernier régime a été particulièrement fatal à la France en ce sens qu'il s'est endormi, qu'il n'a rien compris à ce qui se passait autour de lui en Europe ; quelques velléités de résistance, et puis c'est tout. Et encore ces résistances allaient-elles parfois en sens inverse de l'impulsion qu'on avait déjà donnée. Il y avait deux politiques sous l'empire : celle de l'empereur et celle des ministres. La première ne s'imposait pas et la seconde contrecarrait la première, après quoi les choses en restaient là. On ne donnait pas suite à une idée. Il n'y avait pas à côté du régime, à son chevet, un de ces esprits, l'œil au guet, pour le réveiller à temps, le tirer de sa torpeur, l'avertir : c'eût été la providence de la France que cette âme damnée de l'empire ; l'esprit frondeur, qui ne règne pas seulement dans notre pays, mais partout où il existe un régime parlementaire et de l'opposition, l'aurait maudite, exécrée, lui aurait tendu des pièges : mais elle aurait tiré la France de plus d'un mauvais pas. Elle ne l'aurait pas laissée surtout s'engager follement et inopportunément dans la guerre de 1870. L'occasion de jeter son épée dans la balance avait été man-
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quée après Sadowa ; il fallait encore attendre, et surtout ne pas provoquer.
Celui qui se serait imposé cette mission de prévoyance auprès de l'empire aurait bien mérité de la patrie, mais nous en étions bien loin avec ce mandarin qui s'intitulait lui-même Je m'en f.- (on sait qu'il s'agit de M. Rouher). Ce n'est pas en laissant aller les choses qu'on les dirige.
Nous sommes fâché d'avoir à prendre modèle de l'homme d'État sur un ennemi implacable de la France comme M. de Bismarck, mais il faut bien reconnaître que nous n'avons vu aucun des nôtres s'exprimer avec cette intelligence parfaite des devoirs et des sacrifices qui lui incombent comme ministre dirigeant :
« Répondant en 1867 au député Dunker qui lui reprochait d'avoir été, en 1848 et 18i9, l'un des plus énergiques défenseurs de l'étroite réaction prussienne, le comte de Bismarck s'exprima ainsi :
« L'orateur que nous venons d'entendre s'est occupé de mon passé politique. Je ne parle pas volontiers de ma personne, je n'ai pas l'habitude de le faire, mais j'éprouve à cette place où je suis ici le plus vif besoin d'inspirer la confiance, et c'est ce qui m'engage à m'expliquer. Je suis entré dans la vie politique avec les idées que j'avais apportées de la maison paternelle, et surexcité à cette époque contre le mouvement de 1848, qui attaquait un régime qui m'est cher et que je crois utile à mon pays. Depuis, durant les seize années que j'ai passées dans la politique pratique, je me suis convaincu qu'à toute place de spectateur dans un théâtre on voit les choses entièrement différentes de ce qu'elles
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sont pour celui qui se trouve derrière les coulisses, et que la diversité des impressions n'est pas seulement due à l'éclairage.... »
Plus récemment, répondant encore à une objection analogue, M. de Bismarck, mis en demeure de s'expliquer sur d'anciennes opinions à lui qu'on lui reprochait et qu'on lui opposait, développa de nouveau sa théorie large et belle de l'homme d'État qui ne doit pas apporter des préventions anticipées dans la conduite des affaires, — c'était dans la discussion sur l'introduction du mariage civil obligatoire. Il y a là de la chaleur d'âme et de la conviction, il faut bien le reconnaître, — et c'est une leçon plus vraie que jamais en France à cette heure et à l'adresse du même parti. Ce discours fut prononcé à la Chambre des députés de Prusse le 17 décembre 1873. Nous le citerons dans ce qu'il a toujours d'acluel pour notre pays :
« C'est une situation fort grave, » s'écrie M. de Bismarck, « que celle en vertu de laquelle, depuis le concile du Vatican, aucune loi ne peut être édictée qui n'ait reçu l'approbation du pape {Dénégations au centré), ou, tout au moins, en vertu de laquelle on conteste à l'autorité civile le droit d'édicter une loi condamnée par le pape. Cette situation n'est possible, à vrai dire, que dans l'Etat clérical. Ainsi, on arriverait fatalement, non-seulement à maintenir l'État clérical, — ce qui, au fond, serait une prétention sans importance , mais à étendre ce système à l'univers entier {Murmures au centre), c'est-à-dire à tout pays où résiderait seulement un catholique [Marques d'agitation au
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centre). Vous contestez l'exactitude de cette parole, mais ce n'est point par des sons inarticulés que vous devez manifester votre indignation. Vous avez pourtant, en fin de compte, le devoir de vous en tenir à la décision souveraine du pape. Ces messieurs exigent que l'on respecte leurs convictions, mais ils ne nous accordent pas à nous, chrétiens évangéliques, le respect que nous réclamons pour nos convictions [Ti'ès-vrail à gauche). »
L'orateur en vient maintenant à refaire sa profession de foi d'homme d'État, qu'on peut bien rattacher à tout ce qui a été dit de plus convaincu sur la matière, à commencer par le Testament de Bichelieu :
« Lorsque j'entends, » continue M. de Bismarck, « le préopinant (M. de Gerlach) citer plusieurs passages d'un discours que j'ai prononcé à une autre époque, je serais tenté de lui adresser, au préalable, cette question : — Puisqu'il attribue tant d'importance à la conviction que j'ai exprimée il y a vingt-cinq ans, d'oii vient qu'il ne veuille pas aujourd'hui s'en rapporter aux paroles qui sont l'expression vivante de ma pensée? Si, pourtant, il m'en fait un reproche, admettons que l'un de nous, non pas le préopinant, mais moi-même, soit affaibli par l'âge {Bruyante hilarité). Il est possible que j'aie changé, mais je n'ai jamais eu honte de faire cadrer un changement d'opinion avec ma situation, chaque fois que les circonstances m'ont amené à reconnaître que les choses ne peuvent pas aller comme je le voudrais. Il serait injuste d'exiger de moi, pendant un quart de siècle, une opinion absolument invariable.
« Depuis que je suis ministre, je ne fais plus de la politique parlementaire, mais j'ai appris à subordonner aux besoins de l'Etat mes convictions personnelles. Je crois qu'il doit en être ainsi, et que c'est une funeste fidélité à ses convictions que de dire : « Périsse l'État, cela m'est in-
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difTérent ! je persiste dans ma conviction et dans mes votes de membre d'un groupe. » — Je tiens une telle logique pour mauvaise, et je me souviens, à ce propos, de la fausse mère jugée par Salomon, laquelle disait : « Coupez l'enfant en deux, je le veux bien, pourvu que ma volonté soit satisfaite ! " Voilà ce que je ne puis faire. Il y a là un luxe de logique que le membre d'un groupe, que le préopinant, par exemple, peut se permettre, et en agissant ainsi, il ne compromettra pas gravement son groupe, mais qu'un homme d'État ne saurait se permettre....
« .... Ce n'est pas de la dogmatique que j'ai à faire ici, mais de la politique. Me plaçant au point de vue de la politique, j'ai acquis la conviction que, eu égard à la situation dans laquelle l'attitude révolutionnaire des évêques catholiques a mis l'État, l'État est contraint par la nécessité même à édicter cette loi {sur Vobligation du mariage civil) pour éloigner d'une portion de ses sujets les dangers que la rébellion des évoques tient suspendus sur leurs tètes et, dans toute la mesure de ses forces, à faire ce qu'il peut. En agissant ainsi, l'État fait une concession à la paix en ce sens qu'il éloigne le conflit aussi longtemps que cela est possible.
« Je crois que l'État, placé dans le cas de légitime défense, a besoin de cette loi, et je suis résolu à la soutenir comme à soutenir maintes choses qui peuvent ne plus répondre à mes convictions personnelles , à celles notamment que j'avais étant jeune. Je suis un homme d'État qui se discipline et se subordonne aux besoins généraux, aux exigences de la paix et aux intérêts de la patrie. » {Vifs applaudissetnents à gauche.)
N'est-ce pas que c'est parler avec fermeté le langage du bon sens et de la netteté ? Il n'y a pas de brouillard dans cette parole convaincue d'un Allemand qui ne saurait se départir des saines leçons de l'expérience, et qui y puise
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même tant d'éloquence pratique. Allons ! messieurs nos hommes d'État français, Martel, M6line, Jules Simon, prenez exemple sur Bismarck,
— ce n'est pas un révolutionnaire ni un démagogue (comme vous dites), — tant s'en faut, et ne vous laissez pas intimider par les évêques, qui ne sont que vos subordonnés, des fonctionnaires que nous payons.
Ne laissez pas la France se réduire de plus en plus à l'état de colombe (rien n'est plus bête qu'une colombe), quand elle doit avoir place et rang au conseil des nations qui ont bec et ongles pour se défendre. C'est le sort des colombes d'être mangées, après avoir été saignées et plumées. Mieux vaut encore être oiseau de haut parage et planer parmi les vautours et les aigles; nous y rencontrerions (ne l'oubliez pas) la grande République d'Amérique, qui ne demande qu'à s'allier avec les forts et qui ne fait pas de la politique de sentiment dans ses préférences. Soyons de la race de Gain, le grand maudit, le calomnié, et non pas de celle d'Abel, qui n'a rien produit.
On ne saurait mieux définir le parti clérical,
— c'est-à-dire ceux qui poursuivent des tendances politiques sous le manteau de la religion, — que ne l'avait fait précédemment M. de Bismarck dans une séance de la Chambre des seigneurs :;iO mars 1873^:
« La lutte du prêtre contre le roi, >> avait-il dit, « et dans le
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cas présent, du pape contre l'empereur d'Allemagne, telle que nous l'avons déjà vue au moyen âge, doit être jugée comme toute autre lutte; elle a ses conclusions de paix, elle a des temps d'arrêt, elle a ses armistices. Il n'est pas toujours arrivé, d'ailleurs, que les puissances catholiques fussent exclusivement les alliées du pape ; les prêtres n'ont pas toujours été du côté du pape. Il y a eu des cardinaux premiers ministres de grandes puissances dans un temps où ces grandes puissances suivaient une politique nettement antipapale et la poussaient jusqu'à l'emploi de la force. {Certes, voilà un rappel a nos annales d'histoire de France). Ainsi, ce conflit du pouvoir est soumis aux mêmes conditions que toute autre lutte politique : c'est donc un déplacement de la question, calculé pour produire de l'impression sur les gens dénués de jugement, quand on présente ce conflit comme une persécution contre l'Église. Il s'agit de la défense de l'Etat ; il s'agit de délimiter jusqu'où doit aller le pouvoir des prêtres, jusqu'où doit aller le pouvoir du roi, et cette délimitation doit être faite de telle sorte que, de son côté, l'État puisse subsister en ces limites. Car, dans l'empire de ce monde, il a le pouvoir et la prescience.
« Je n'ai jamais voulu susciter de conflits confessionnels. Si pourtant j'en suis arrivé à le faire, la cause, dans ma très-ferme conviction, a du en être que par l'action, non l)as de l'Église catholique, mais d'un parti aspirant à la domination cléricale et temporelle, on a pratiqué, au sein de cette Église, une politique qui touchait aux bases de l'État.... »
Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et ce qui nous frappe encore une fois, dans ces discours, c'est la clarté partaite d'expression : elle est aussi nette que ferme ' .
1 . Nous trouvons encore, page 343 du livre de M. Antonin Proust
Cette subordination aux besoins de l'État, cette abnégation complète et raisonnée que M. de Bismarck préconise dans ses discours et dans ses actes, il la réclame en vain de l'ambassadeur de Prusse à Paris, M. d'Arnim ; il lui en exprime plusieurs fois son mécontentement en termes sérieux et sévères au fond, mais bien mérités, quand on voit, par la lecture des pièces produites dans le livre de M. Proust, la politique tortueuse de ce ministre dévoué à d'autres intérêts que ceux du pays qu'il représentait, et qui cherchait, contrairement même à ses instructions, à fomenter la division des partis en France par des moyens que le grand chancelier de l'empire n'approuve pas. C'est un des chapitres les plus intéressants de ce livre, que celui où sont contenues toutes ces dépêches de M. de Bismarck à M. d'Arnim. Il y a aussi plus d'un avertissement dont une sage po-
dans une dépêche de M. de Bismarck au comte d'Arnim, datée du 14 mai 1872, cette appréciation sur l'intrusion de l'ultramontanisme dans l'État ; < Les évêques, » écrit M. de Bismarck à l'ambassadeur de Prusse à Paris, « ne sont plus que les instruments du pape, ses fonctionnaires sans responsabilité propre ; ils sont devenus vis-à-vis dos gouvernements les fonctionnaires d'un souverain étranger et d'un souverain qui, en vertu de son infaillibilité, est complètement absolu, plus absolu qu'aucun autre monarque de la terre. »
li tique française doit tenir compte, celui-ci entre autres, à la date du 18 janvier 1874 :
«• Nous ne souhaitons nullement un conflit entre l'Italie et la France, parce que, s'il éclatait, nous ne pourrions nous soustraire à la nécessité de soutenir l'Italie. »
« Je suis convaincu, » écrit encore M. de Bismarck à son ambassadeur quelques jours après (le 23 du même mois), « que nous ne jiourrions pas laisser l'Italie sans secours, si elle était attaquée par la France sans motif ou pour des motifs qui toucheraient aussi à nos intérêts. »
Ces intérêts, on vient de le voir, sont intimement mêlés aux questions religieuses.
A cette époque, M. de Bismarck venait de tancer vertement son ambassadeur, qui entravait sa politique, comme il le lui avait écrit nettement en 1873. Dans une lettre du 21 janvier 1874, il lui dit encore plus nettement :
« Je ne puis m'empêcher de faire remarquer que le temps et les forces me manquent pour donner suite à des correspondances politiques comme celles auxquelles la façon dont sont rédigés les rapports de Votre Excellence m'oblige depuis un an et plus. Si mes relations épistolaires avec les autres ambassadeurs de Sa Majesté dégénéraient en de pareilles controverses, ma situation ou celle des ambassadeurs serait déjà devenue insoutenable. Si je veux rester en état de continuer à diriger les affaires que Sa Majesté m'a confiées, je dois exiger de tous les agents de l'empire à l'étranger, môme des plus haut placés, une plus grande obéissance à mes instructions et moins d'initiative, d'indépen-
dance et de fécondité, quant aux idées politiques personnelles , que Votre Excellence n'en montre jusqu'à présent dans ses rapports et dans sa conduite officielle. »
Ce M. d'Arnim était, somme toute, un brouillon ayant des accointances avec le parti clérical.
M. de Bismarck ne sépare pas l'idée de patrie du gouvernement de son pays. On a de lui une simple et très-belle profession de foi de sa jeunesse prononcée, à la fin de 1848, devant trentedeux électeurs à Rathenow :
« Messieurs, » dit-il, « celui qui aime sa patrie doit servir le gouvernement. Et pour moi, qui n'ai d'autre objectif que le bonheur de mon pays, je me rangerai à côté du roi si vous me donnez mandat d'être votre député. Vous voyez par là que vous ferez peut-être mieux de nommer quelqu'un de votre milieu, soit un fabricant ou un commerçant, qui connaisse vos besoins et qui représente vos intérêts.
« Si cependant vous désirez à la Chambre un représentant qui soit fermement décidé à placer les affaires de la patrie au-dessus de toutes les autres, à servir son pays de toutes ses forces, nommez-moi. »
Sur les trente-deux votants de Rathenow, trente et un donnèrent leur voix à M. de Bismarck. Il nous semble que sur cette déclaration nette et formelle, nous aurions fait comme eux. Le roi, c'est son levier, c'est son instrument;
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mais il ne cesse pas d'insister sur l'idée de patrie : « Noyez cela dans quelques phrases creuses, » dit-il en donnant des bouts d'articles à la Nouvelle Gacettc prussienne, « et n'oubliez pas la note patriotique. »
« En 1848, » dit M. Antonin Proust, « la Révolution alletnande s'était trouvée en présence de difficultés bien plus grandes que celles qu'avait rencontrées à la fin du dernier siècle la Révolution française. Il ne s'agissait pas seulement pour elle de renverser les fragiles obstacles que lui opposait à Francfort, à Vienne, à Berlin, le vieux droit, rétabli en 1815, il lui fallait encore détruire ce qu'il y avait de factice et de faux dans les divisions arbitraires de son territoire. En d'autres termes, elle no trouvait nulle part, excepté en Prusse , l'unité administrative, indispensable à son unité politique.
« Dans de telles conditions , l'Allemagne pouvait-elle, à l'aide des institutions républicaines, substituer un État fédératif à une fédération d'Etats? M. de Bismarck ne le pensait point. 11 estimait, au contraire, qu'il fallait passer par l'épreuve monarchique et que la royauté seule pourrait réaliser l'unification désirée. La Révolution allemande, tout en le traitant de réactionnaire, semble cependant avoir pris à tâche de justifier son opinion. »
Elle a compris qu'il fallait avant tout déblayer le terrain, et elle a laissé faire. L'Italie l'a compris de même à l'égard de son ministre et de son souverain, qui ne marchaient pas l'un sans l'autre.
En France, c'est la République qui a hérité directement des folies de l'empire, et il ne pouvait en être autrement. Elle a déjà déjoué plus d'une
prévision de ses ennemis du dehors et du dedans. Nous pensons que le bon sens, le sens commun, sont encore la vraie ligne droite en politique, et, autant que possible, nous tâchons de ne pas nous en écarter dans ces chroniques où nous abordons des sujets qui nous dépassent un peu.
Nous avons négligé la partie pittoresque de la Correspondance de M. de Bismarck, celle où il se montre nageant littéralement dans le Meti, en pleins flots du Rhin et par le clair de lune ; c'est tout à fait idyllique et poétique. L'amour de la mer et de Beethoven, le sentiment parfois douloureux de la famille s'y mêlent à des charges et à des croquis tout à fait dignes du dessin de Daumier ou d'un grand caricaturiste allemand. On y trouve aussi certaine histoire de chope brisée sur la tête d'im mécontent qui causait politique dans une brasserie ; cette façon de défendre son roi sent un peu trop le Germain, ainsi que la partie de chasse et de griserie qui la suit. Sainte- Beuve avait bien raison de dire que, de même que les Français auraient eu besoin d'aller se fortifier à Berlin dans l'étude des sciences, de même les Prussiens auraient eu besoin de venir fondre un peu de leur barbarie au contact de nos mœurs douces et faciles. On n'en est pas encore arrivé
en France à assommer ainsi les gens dans un café, de propos délibéré, pour quelques critiques politiques. C'est un procédé bonapartiste à l'usage des étudiants prussiens et dont M. de Bismarck a usé dans sa jeunesse. Nous lui en laissons tout l'honneur. Nous trouvons dans une de ses lettres à sa femme un paysage bien prussien, très-finement dessiné, et qui nous fait songer à Frédéric II, le véritable fondateur de cette formidable puissance militaire. — M. de Bismarck est pour le moment l'hôte de l'empereur d'Autriche, dans un château près d'Osen, sur le Danube ; il entend de sa fenêtre tinter les cloches du soir de Pesth. Il écrit à M"'^ de Bismarck (24 juin 18b2) :
« Je suis gardé par un grenadier à bonnet à poil. Je vois six pouces de sa baïonnette dépasser le bord de la fenêtre à la distance de deux bras de l'endroit où je suis, et j'en vois un pied se réfléchir dans la vitre. Il est en faction audessus de la terrasse qui est au bord du Danube, et pense peut-être à sa Nanette. »
Oui, mais il n'avait pas le loisir de lui écrire, comme M. de Bismarck à la sienne.
1" mai 1877,