PEINTRES ET SCULPTEURS MÉRIDIONAUX
RÉPONSE K DES CRITIQUES A PROPOS DE NOS DEUX CHRO- NIQUES PRÉCÉDENTES. — LE SALON DE CETTE ANNÉE. — LEVER DE LL.\E, PAR M. DAUBIGNY. — LE MARCEAU DE M. JEAN-PAUL LAURENS. —LE PORTRAIT DE M. THIERS, PAR M. LÉON DONNAT. — LUCRÈCE ET SEXTUS TARQUIN, PAR M. ALEXANDRE CABANEL, ETC., ETC.
Nous avons pris pour habitude de penser tout haut dans chacune de ces chroniques et de ne pas reculer devant ce que nous croyons l'expression de la vérité, au risque de compromettre ce qu'un journaliste a le plus à cœur, et ce que nous n'aurons pas la fatuité d'appeler notre jwpularité. On nous a reproché d'avoir manqué de j^atriotisme et même de républicanisme dans nos deux derniers articles sur Fltalie et sur l'Allemagne. Nous répondrons que, dans tout ce que nous avons écrit, nous n'avons eu en vue que de faire connaître l'ennemi de la France, tel qu'il est. Nous en avons un sur-
tout à rintérieur que nous portons tous plus ou moins en nous-même et qui consiste à nous faire illusion. C'est peut-être, du reste, un défaut commun à rhumanité tout entière, mais en ce moment nous ne jugeons que le nôtre : chez nous, en particulier, il faut que les rayons arrivent toujours converges. Nous n'aimons pas qu'ils viennent nous frapper en ligne droite et en pleine poitrine. La vérité toute nue nous fait peur, tandis que nous accueillons volontiers les préventions qui la déguisent et qui nous flattent. En voyant certaines peintures qu'on a faites de lui et qui ont cours dans noire pays, l'ennemi du dehors pourrait dire comme le lion de la fable : a Nous serions les plus forts, si la chanson de Marlborough était dans notre esprit et dans notre langue ; mais nous avons autre chose à faire que des gamineries et des mazarinades. » Il nous envoie parfois des avertissements qui nous émeuvent vingt-quatre heures ; puis le lendemain, il fait patte de velours, il a l'air de se justifier et presque de s'amender en mettant sur le compte d'une erreur du télégraphe les paroles de la veille. Il y a eu imprudence ou tactique de sa part, peut-être Tune et l'autre à la fois, pour voir l'efTet que produirait le bruit du tocsin à la frontière. Mais nous aurions tort de nous endormir dans une fausse sécurité, ce à quoi nous sommes enclins. S'il y avait un leader parmi nous et à notre tète, un de ces esprits qui veillent pour
tous, — et comme nous en désirions un l'autre jour pour la France, — nous serions moins inquiet : mais nous ne le sentons dans aucune des déclarations publiques qu'on nous fait, et nous avons plus de confiance (nous l'avouons) dans le patriotisme latent, mais plein de flamme, que nous savons exister au fond de certaines poitrines, toujours prêtes à se faire trouer pour la patrie. Elles se sont aguerries aux dangers de l'invasion et grondent sourdement au souvenir de la défaite. Nous savons les jeunes générations acquises à la République, dont le culte naissant, contracté sous les drapeaux, a fait partie de leur première éducation militaire. Nous comptons sur elles comme sur la meilleure sauvegarde de l'avenir. On voit que nous avons confiance dans l'armée, aujourd'hui surtout que le courage civil ne saurait se séparer du courage militaire, puisque tout le monde est soldat. Il s'en trouverait encore, comme il s'en est trouvé il y a sept ans, qui ne se croiraient pas exempts poifr avoir dépassé la limite d'âge. C'est là la ressource de la France, et ce en quoi on peut dire qu'elle a toujours été féconde. Les dents du dragon que semait ce héros de la mythologie antique, repoussent toujours, dans notre terre gauloise, sous la forme de soldats patriotes, et c'est un esprit que nous ne saurions combattre dans un moment oîi tant de puissances militaires s'ébranlent en Europe. Restons l'arma au bras, je le veux bien,
mais tenons-nous sur le qui-vive, et défions-nous des optimistes. Nous n'avions pas voulu dire autre chose dans nos deux précédentes chroniques qui nous ont valu des lettres de reproches auxquelles nous répondons.
Nous ne combattons que les préjugés, dont nous ne nous croyons pas nous-mêrae parfaitement exempt et à l'abri ; mais il n'y a que le pape qui se soit arrogé le don de l'infaillibilité en ce monde, et encore n'est-on pas bien sûr qu'il n'en ait pas parfois douté un peu tout le premier, in i)etto, car on le dit spirituel et malin. Gardons-nous de l'imiter en nous cantonnant comme des clercs du moyen âge dans un cercle de données restreintes, — en nous en tenant à des formules de bréviaire. La véritable mission du journaliste est de devancer le lecteur et de le guider dans le dédale d'opinions erronées et d'idées fausses qui ont tant de prise sur l'esprit public. Il en est aussi qui sont surannées et qu'il est temps d'extirper une fois pour toutes. C'est ce à quoi nous nous efforçons, en tâchant d'étendre nos connaissances intellectuelles et de leur donner le plus d'ouverture et d'envergure possible.
A présent que notre cœur est soulagé par ce préambule nécessaire, nous allons aborder un
autre sujet qui ne nous a pas moins passionné celte semaine que la littérature et que la politique, — qui n'est du reste complètement étranger ni à l'une ni à l'autre, — et qui va encore nous fournir l'occasion de fronder un préjugé. Il est de mode, tous les ans, à chaque ouverture du Salon, de le déclarer inférieur à ceux des autres années. Certes, nous sommes parfaitement d'avis que les hommes de génie manquent ; les grands inventeurs ne sont plus, mais enfin, faute de grives, on se contente de merles (c'est encore un assez joli oiseau dans la verdure et le feuillage), et vraiment, quand on aborde le Salon de celte année sans parti pris, on trouve le moyen de s'y intéresser grandement. Ah ! il ne faut pas y chercher ce qu'on sait bien d'avance ne pas y être : ce serait insensé de vouloir y trouver quand même des œuvres de grands maîtres, puisqu'il est convenu qu'il n'y en a plus. Et cependant le Lefcr de Lv^ie de M. Daubigny nous apparaît comme une de ces œuvres poétiques et magistrales qui rentrent ordinairement dans la catégorie des chefs-d'œuvre. Nous demandons ce qui manque à cette composition d'une majesté sereine et tranquille, comme le sujet même qu'elle représente, pour figurer à la tète du paysage dans le Salon de cette année.
M. Daubigny a surpris la nature à un de ces moments solennels où la lune resplendit comme un soleil couchant dans l'espace au-dessus de
l'horizon ; l'astre est déjà élevé et brille d'un éclat qui n'aura sa pâleur habituelle que dans quelques heures ; il est encore tout éclairé des derniers reflets du soleil qui lui envoie des rayons dorés et presque rouges de par delà l'espace où il a disparu. Autour de la lune, les vapeurs de l'air se colorent des mêmes feux, qui se répercutent et illuminent toute l'atmosphère comme dans un miroitement céleste. C'est le dernier combat du jour contre la nuit. Mais bientôt la nuit sera victorieuse ; une étoile, la première, celle du berger, sans doute, est déjà levée et brille comme un point éclatant de blancheur dans ce ciel pur, à l'autre extrémité de l'œuvre de M. Daubigny. Le drame est engagé et commence de toutes parts. La nuit, une de ces nuits de printemps, où une lumière succède à l'autre et qui reste chaude des baisers du jour, descend sur les plaines où les grands blés semblent avoir besoin de sommeil ; le calme se répand dans la nature à travers cette obscurité crépusculaire : on entendrait chanter les grillons dans ces hautes herbes, qui ondulent à peine, légèrement couchées par les zéphyrs du soir. Une idylle champêtre entre deux personnages assis au pied d'un arbre, et dont les tons se confondent dans cette grande harmonie, complète ce tableau, auquel il ne manque que l'admirable chant de l'Étoile chanté par un berger au premier acte du TannJiauser, On comprendra que nous n'indiquions, dans
ce compte rendu sommaire, que ce qui nous a particulièrement frappé au Salon. Nous n'aurions pas assez du mois de mai pour parler de tout, et le Salon aurait depuis longtemps cessé que le nôtre durerait encore. Nous ne voyons pas l'utilité de ces éternels comptes rendus, comme en faisait la plume merveilleuse mais un peu monotone à la longue de Théophile Gautier. Un Salon remplaçait l'autre dans ses feuilletons. Nous n'en avons ni le talent ni l'envie, ayant à renouveler notre sujet chaque semaine. Nous continuerons donc à ne prendre que la fleur du panier dans cette Exposition, où la peinture seule compte 2192 numéros sur le livret.
La grande médaille d'honneur paraît devoir être incontestablement cette année l'œuvre trèsbelle de M. Jean-Paul Laurens, dont le Midi a le droit de s'enorgueillir, car il est né à Fourquevaux, dans la Haute-Garonne. M. J.-P. Laurens, qui tient le premier rang depuis quelques années parmi les peintres d'histoire, a exposé cette fois, croyons-nous, son œuvre la plus considérable. Elle rentre dans le programme d'enseignement historique par la peinture et par les beaux-arts en général, qu'ont patronné Béranger et tous les esprits éclairés et rationnels de ce
temps-ci'. M. J.-P. Laurens a évoqué une des scènes les plus glorieuses et les plus douloureuses de notre histoire nationale : Le corps de Marceaic visité sur son lit de mort par V état-major autrichien.
Ce n'est pas la première fois que des artistes patriotes sont tentés par ce sujet qui fait le plus
1. En fait de questions d'art et de morale, nous souscririons volontiers au vœu suivant d'éducation intellectuelle qu'émet l'auteur du Sublime. Tous ceux qui se sont occupés du peuple et qui l'ont aimé, ont voulu faire servir l'art à son éducation ; c'était l'idée de Béranger, voulant que le théâtre fût une chaire d'enseignement politique et patriotique, « pensant même qu'une route immense serait ouverte à l'auteur qui oserait tenter de donner, par le spectacle, une direction à l'esprit public. • M. Denis Poulet adresse un conseil analogue aux peintres : « Un lundi, nous écoulions nu ajusteur, racontant à trois ou quatre de ses copins l'impression que lui avait faite le tableau du Massacre de Varsovie en i86i, par Robert Fleury fils, qui était au Salon de 1866 rien ne lui avait échappé : le lils mort, le père désespéré, la mère, la femme mourante, jusqu'aux moines, étaient décrits d'une façon pathétique et très-émouvante ; comme conclusion : l'exécration des Cosaques et Moscovites massacreurs. — Le dimanche suivant, les quatre auditeurs étaient devant le tableau. — La peinture, » ajoute M. Poulot, • est l'art par excellence pour développer les bons sentiments de la classe laborieuse. Le peu d'histoire que connaît le sublime, il l'a apprise sur les estampes que mettent en montre les marchands, et autour desquelles on voit des groupes de travailleurs. (Le commis et la grisette, soit dit en passant, l'ont apprise dans les romans d'Alexandre Dumas.) Pour la Classe laborieuse, le sujet est tout : regardez ces groupes de gens du peuple, ils passent avec indifférence devant les Vénus endormies ou au bain ; ils savent trouver ce qui leur plaît : une scène de l'Inquisition, une Mère pleurant son enfant, une Inondation, une Famine. Que le tableau soit une croûte ou non, si le travailleur a compris, sojez convaincu qu'il est ému et que pour lui cela vaut mieux que dix romans de bagnes ou de forçats. Malheureusement, c'est le petit nombre qui visite l'Expo-
grand honneur à la France. On connaît le tableau célèbre de Bouchot, représentant les funérailles de Marceau. On a de M. Auguste Préault une statue de Fhéroïque et sympathique général à Chartres, où il était né '.
M. Laurens a traité son sujet d'une façon sobre, grandiose et sévère ; on est tout pénétré de respect et d'attendrissement en présence de cette scène où tous, amis et ennemis, viennent rendre hommage aux restes inanimés du jeune général, tué à vingt-sept ans, au combat d"Altenkirchen. En tout rémule de Hoche! — Sa gloire était si pure, sa réputation de désintéressement et de bravoure était si grande, que le deuil en fut général jusque dans le camp autrichien. Les ennemis s'unirent aux Français pour lui rendre les honneurs militaires. Un Rapport officiel, daté de l'armée de Sambre-et-Meuse (21 septembre 1796), raconte ainsi l'épisode dont s'est inspiré M, Laurens :
0 Tous, pleins d'estime pour sa valeur et son beau caractère, s'empressèrent de le visiter ; IWrchiduc lui-même vint
t sition. Allons, messieurs les peintres, qu un plus grand nombre
• parmi vous se fasse peintres d'histoire ; retracez la grande
• épopée révolutionnaire, les actes de vandalisme et de patrio-
• tisme ; que les travailleurs viennent devant vos toiles trouver le
> frisson bienfaisant qui rend grand et l'émotion instructive qui
> rond meilleur. Allons, les artistes du peuple, grandissez-nous
> par vos conceptions, il ei restera toujours assez pour peindre
> les Vénus, les Psyché, les saintes et les descentes de croix. > 11 nous semble qu'il y a dans cette page un soufûe à la Michelet.