Le tableau de Bouchot est aussi à Chartres
le voir. Kray, ce vieux et respectable guerrier, donna des marques touchantes de ses regrets, placé près du lit de Marceau.. . »
L'œuvre de M. Laurens est exécutée avec un grand soin et la plus scrupuleuse conscience. Aucun détail n'y est négligé pour rendre avec vérité cette scène navrante.
Il est là, étendu sur la couverture d'un petit lit de camp très-étroit et des plus simples ; pour seul ornement, un drap rouge, qui est peut-Stre la doublure du manteau du général, est placé jusqu'à mi-corps à partir de la tête au-dessous du cadavre. La tète repose sur des oreillers blancs. La lividité de la mort est répandue sur ce visage sans en altérer la beauté. La mort semble au contraire ajouter un charme funèbre à ces traits d'une délicatesse féminine. Une ombre à peine de moustache sur la lèvre ; une légère ligne de favoris blonds, formant comme un nuage sur la joue. Les yeux fermés ont l'air de dormir, et la forme en est encore très-belle : il y a de la noblesse et de la distinction de traits jusque dans ce voile naturel que le sommeil et la mort font également retomber sur l'organe de la vue. Le nez est fin et régulier : les cheveux blonds, coupés courts, sont partagés par une raie au milieu du front, selon la mode du temps ; il y a une fossette au menton. Le charme de cette physionomie douce et sympathique devait encore ajouter à l'attrait qu'inspirait le nom de Marceau. Il ne
paraît pas avoir été grand dans sa taille, mais le corps est celui d'un jeune homme bien fait de toute sa personne. Il est mince et fluet presque comme un adolescent. Les jambes sont admirablement dessinées et fines dans leur pantalon collant, qui se perd dans des bottes fortes à embouchures ornées de broderies et d'un gland d'or.
On a revêtu Marceau de son uniforme vert à passementeries d'or et d'argent sur la poitrine ; il tient à la main, dans son gantelet en peau jaunâtre, la lame nue d'un sabre recourbé. Une écharpe rouge entoure sa ceinture. Près de lui, à son chevet, est assis un officier (Kray, sans doute) dont la douleur poignante est communicative, bien qu'on n'aperçoive pas sa figure, cachée dans sa main par un mouchoir. Certes, celui-là ne pose pas. Les autres personnages du tableau sont dans des attitudes qui expriment toutes d'une manière différente le respect et l'affliction. On est tenté de s'incliner comme ce personnage du premier plan, à écharpe verte, qui est peut-être l'Archiduc lui-même ; une indication des noms n'aurait pas été inutile au-dessous, dans un tableau qui, à une haute valeur artistique, ajoute celle d'une peinture d'histoire ; car nous ne pouvons croire que toutes ces figures soient de pure fantaisie. Dans tous les cas, nous aurions voulu connaître, même à cet égard-là, l'idée de larListe.
Nous aurions aussi à parler des deux autres œuvres qui nous paraissent les plus remarquables en peinture dans le Salon de cette année, et qui le sont sans conteste. Il s'agit d'abord du portrait de M. Thiers, par M. Léon Bonnat (encore un Méridional) ; la figure de M. Thiers est trop connue pour que nous la décrivions de nouveau ici. M. Bonnat est Tun des premiers peintres de portraits du temps, et, de Favis de tous, ce portrait de M. Thiers, en pied, vu jusqu'à mijambe, en redingote noire boutonnée, ajoute encore à la réputation de l'artiste. — Un homme de beaucoup d'esprit nous disait devant cette toile : « C'est le portrait d'un avoué romain de première instance. » Le mot est typique.
Nous avons hâte d'en arriver à l'autre chefd'œuvre du Salon, qui est, aux yeux des artistes compétents, le triomphe de notre illustre compatriote, M. Alexandre Cabanel.
Pour admirer son tableau de Lucrèce et Sextus Tarquin, il faut commencer par se défaire de toute prévention à Tégard du classique. Il faut
se rappeler qu'Ingres et Raphaël sont dans la nature aussi bien que le romantisme et le réalisme, — Eugène Delacroix et Gustave Courbet (deux antipodes eux-mêmes). Si l'on a présent tout ce que l'on a été élevé à aimer dans sa jeunesse et aussi ce qui en découle en grande partie, et qu'on vient de retrouver à l'instant même en parcourant le Salon, on est devant la Lxicrèce de M. Gabanel comme un fanatique de Tragaldabas devant la Lucrèce de Ponsard. On n'en sent pas tout d'abord les beautés. On a besoin de se recueillir et de faire mentalement son chemin de Damas, afin d'être bien en état d'admirer une œuvre d'une gamme aussi juste, d'une harmonie aussi parfaite, où, pas un pli, pas une note ne détonent ni ne jurent, d'un si haut sentiment artistique en un mot. Notre ami Baudouin, qui a beaucoup travaillé à notre conversion dans ce sens, nous disait : « On ferait une statue de cette Lucrèce. » Et, en effet, il y a là de la statuaire antique ; à force de nous y arrêter, nous avons fini par revenir de loin et d'une prévention à l'égard de ce qui nous avait paru (nous l'avouons) d'abord un peu froid.
Nous ne connaissons pas d'oeuvre d'art supérieure au Salon comme suavité et comme goût. Nous ne parlons que de la peinture. Quant au sujet, l'arliste l'a groupé de façon à établir un parfait contraste, par le rapprochement des tons, entre les deux personnages qu'il a mis en scène .
Nous ne pouvons nous empêcher de songer à rOdéon, mais quïmporte? Lucrèce est assise, filant de la laine avec un grand fuseau qu'elle tient à la main; près d'elle est une sorte de rouet antique, que nous admettons comme couleur locale sans nous informer où l'artiste en a trouvé le modèle. Dans tous les cas, il est aussi loin du légendaire rouet qui file dans la Dame Blanche ou dans Faust que de notre machine à coudre. On dirait plutôt l'intérieur d"un piano avec des cordes fines et fluettes, dont on aurait envie de pincer. Je viens de parler de Faust ; il y a bien un peu de cela (pour si disposé qu'on soit à reconnaître l'originalité complète de M. Gabanel) dans l'attitude de ce Tarquin, se penchant sur le dossier du siège de Lucrèce, pour lui parler de plus près et pour ainsi dire dans le tuyau de l'oreille. Ce qu'il lui coule ainsi tout bas dans sa tentative de séduction, se devine sur la figure de la grande dame dont les lèvres se plissent avec une expression froide et noblement indignée.
On nous fait observer que Faust est jeune et beau ; c'est juste, mais alors ce Tarquin se rapprocherait par sa physionomie anguleuse et osseuse de celle de Méphisto. Ses yeux noirs, serpentins et tortueux, ont cette expression maudite qui fait songer à cet autre damné du moyen âge, Claude Frollo, devant les charmes de la Esmeralda.
Quoi qu'il en soit, la beauté de Lucrèce est bien faite pour inspirer des désirs, même à de plus vertueux que Tarquin : c'est une beauté chaste et fîère, mais elle dessine, sous les plis de la robe montante, ce que d'autres mettent tant d'art à ne pas cacher. C'est une poitrine admirable, tellement collée à l'étoffe, qu'elle semble moulée dedans, et rarement on rencontre (même dans ces conditions voilées) quelque chose d'aussi pur et d'aussi beau. Ce n'est pas au Salon toujours, où tant d'échancrures en forme de cœur, retenues seulement par une rose, en guise d'épingle ou de broche, ont l'air de dire : « Tu n'aureis pas ma rose, » pour vous inviter à la dégrafer (en peinture seulement, bien entendu). La Lucrèce de M. Cabcuiel les distance toutes, ces beautés fardées, factices, frelatées et travaillées, que l'école impressionniste a mises à la mode. Ce que Tarquin a de vraiment beau, ce sont ses cheveux noirs sur une peau brune, huileuse, et condamnée par cela même, d'après certains physiologistes modernes, aux vices et aux crimes qu'engendre la bestialité. Mais, en regard de ces cheveux bien romains, l'artiste a créé, sur la tête de Lucrèce, la plus idéale chevelure rousse qu'on ait imaginée depuis le Titien ou Eugène Sue, qui en a donné une pareille à Adrienne de Cardoville. Cette chevelure chaude, crêpée, doit avoir des senteurs qui montent à la tète de Tarquin et lui inspirent des projets criminels. On
comprend qu'il se grise en dépit des airs froids et sévères que la vertu outragée donne au visage de Lucrèce : mais ses grands et longs yeux, ses cils bruns, la délicatesse même de ce cou, si beau, si droit, si bien planté, si correct, tout dans sa personne la condamne à être rhéroïne immortelle d'une tragédie amoureuse.
Il nous reste juste assez d'espace pour signaler dans la même salle le beau portrait de M""' X..., une Juive brune, vêtue en satin blanc, et dans lequel M. Cabanel donne encore une leçon de goût et de bon ton à deux portraits qui font face aux siens.
Il y a un abus de gorges cette année-ci au Salon ; M. Benjamin Constant, le voisin de M. Cabanel, M"° Abbéma et M. Pinchart ont tout montré par cette petite échancrure dont nous parlions tout à l'heure et auprès de laquelle la robe décolletée devient parure de première communion. Cela a même donné lieu à un plaisant quiproquo : le portrait par M. Pinchart se trouvant placé à côté d'un paysage de notre compatriote, M. Node, quelqu'un a demandé : « Qu'estce que cela représente ? — Ce sont les gorges de la Mosson, » a répondu un passant. — « Vous vous trompez, » a dit alors une autre personne qui regardait à côté ; « c'est le portrait de M"" X. » Voilà où conduit la confusion des gorges.
Nous nous proposons de revenir au Salon la
semaine procliaine, et de consacrer notre chronique au département de l'Hérault, dont le nom y est très-honorablement porté.
8 mai 1877.
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