‹ Plume et pinceauChapitre 22 sur 46 · DÉPARTEMENT DE L'HÉRAULT AD SALON · texte numérisé non relu

DÉPARTEMENT DE L'HÉRAULT AD SALON

(suite)

M. EUGÈNE CASTELNAU. — M. COFFINIÈRES DE NORDECR. — M. NODE. — M. COT. — MU» DE VOMANE. — M. GLAIZE FILS. — M. GLAIZE PÈRE. — M. GONZAGUE - PRIVAT. — M. JULES LAURENS. — M. BONAVENTURE L.AURENS. — M. MARSAL. — M. MATHIEU. — M. ROUSSY. — M. TRIN- QUIER. — M. VILLA.

Un vent de Ligue souffle sur la France. C'est une tâche ingrate et difficile, dans de telles circonstances, d'avoir à parler beaux-arts. L'esprit public, à bon droit, a d'autres préoccupations plus urgentes. Fidèle cependant jusqu'au bout au devoir que nous nous sommes imposé, et considérant même tout coude au milieu du chemin, sous un prétexte quelconque, comme une trahison envers le public, notre juge, nous reprendrons nos promenades au Salon, où nous les avons laissées la dernière fois, et nous continuerons à parler des artistes du département de l'Hérault.

M. Eugène Casteinau a exposé un grand tableau religieux représentant la Vierge-Mère et la Madeleine devant le cadavre du Christ, descendu de la Croix. Nous ne répéterons pas ce que nous avons déjà dit de ces sujets archaïques, et qui nous laissent toujours un peu froid. M. Casteinau est un peintre italien plus que français : il s'inspire du moins du sentiment des maîtres classiques. Nous ne nous permettrons pas de lui en faire un reproche , car il pourrait nous rendre la pareille, et nous dire à qui nous ressemblons ou du moins auprès de qui nous avons contracté des plis notables d'esprit et de style (si tant est que nous ayons tout cela). Dans tous les cas, nous reconnaissons nous-même qu'ils sont acquis plutôt qu'innés en nous. Ce que M. Eugène Casteinau possède bien en propre et qu'on ne saurait lui contester, c'est l'entente de Tanatomie. Le corps inanimé de son Christ paraît peint d'après nature. La pâleur livide et blafarde du cadavre est éclairée par un rayon pâle et lumineux qui répand une teinte d'harmonie sur ce beau corps. Les jambes étendues sont d'une remarquable finesse et d'un dessin élégant. Une blessure rouge sous le pied gauche et une autre

au-devant du pied droit marquent la place percée par les clous meurtriers qu'on voit à terre, de l'autre côté du tableau, portant encore des traces de sang. La poitrine aussi est marquée de rouge à l'endroit du cœur, — là où a été doimé le coup de lance. — D'autres taches ensanglantées font une auréole à cette chevelure blonde et légendaire bien connue. La barbe fine, emmêlée, la bouche fermée, le nez, les yeux, le lobe de l'oreille droite dont on ne voit que la partie supérieure, la main gauche, admirablement modelée, et sur laquelle aussi le clou fatal a creusé sa cruelle empreinte, tout cet ensemble de physionomie est émouvant et laisse une impression douloureuse. C'est un poëme d'agonie et de souffrance qu'on lit encore sur chacun de ces traits blêmes, éclairés çà et là par des points d'une lumière douce et blanche, que projettent les lugubres lueurs d'un ciel d'orage au-dessus de l'horizon gris et noir.

La Vierge-Mère — véritable Mater dolorosa — soulève la main droite de son Fils et montre sans doute la plaie saignante qui la traverse à la Madeleine, dont l'expression de visage est tout éplorée. Nous essayons d'expliquer le sujet de ce drame qui nous rappelle, hélas ! d'autres drames sanglants et lugubres encore peu loin de nous. Il no^is semble que nous avons vu naguère ce cadavre d'un jeune homme autre part qu'en peinture ou sur une table de dissection. Cette poitrine, ces mains et ces pieds troués et percés.

évoquent en nous des souvenirs qui appellent aussi le mot Pardon que le Sauveur avait sur les lèvres en expirant. La couronne d'épines est tombée de la tête et gît à terre à côté des clous. M. Eugène Gastelnau n'a pas fait le signe de la croix; il n'a peint que les pieds des arbres de supplice, et encore n'est-il entré dans son plan que d'en peindre deux. On ne voit que deux pieds de croix sur son Calvaire ; nous ne le chicanerons pas sur son idée, bien que nous ne la comprenions pas. Il a supprimé un des larrons. Cela le regarde. Le paysage est sombre et sévère, fermé par des montagnes noires et sans végétation. La tradition le veut ainsi, bien que M. Renan nous ait peint les paysages de la Judée tout riants ; mais sans doute le site du Golgotha présente cet aspect sinistre. Les crucificateurs s'en retournent gravement à quelque distance par un détour de la montagne, emportant l'échelle et la lance. La Madeleine est revêtue d'un large vêtement bleu et très-étoffé, sur lequel retombent en arrière les longues tresses de ses cheveux blonds, qui déchristianiseraient le sujet, si l'amour divin et platonique ne remplaçait à tout jamais, en ce moment, l'amour humain et terrestre. Un pan de riche manteau, d'une étoffe jaune et telle que les odalisques seules peuvent encore eu montrer en Orient, recouvre une partie du vêtement bleu. Elle a un très-beau bracelet au bras gauche. Le visage ridé et vieilli de la Vierge-Mère, — une

femme d'un certain âge en deuil dans un voile noir, — nous a rappelé par son expression désolée une de ces bonnes vieilles grand'mères, — qu'on appelle des marné tes àâns le Midi, — pleurant un petit-fils perdu. On sait quel sentiment naturel en fait des secondes mères pour l'enfant né de leur fils ou de leur fille. La Vierge de M. Eugène Gastelnau est bien deux fois mère par la douleur à ce prix.

Le nom de M. Goffinières nous rappelle la place du Petit-Scel à Montpellier et un ami de collège ; mais celui de Nordeck qui le suit de près nous a toujours dérouté. Quoi qu'il en soit, M. Léon- Gabriel Goffinières de Nordeck, un des exposants de cette année, est notre compatriote, et fils, si nous ne nous trompons, d'un général que l'empire avait placé à TÉcole polytechnique, et qui a depuis joué un certain rôle à Metz.

M. Goffinières de Nordeck est un homme du monde et vise à être un peintre à la mode, à en juger par le choix de ses sujets et la peinture chatoyante et distinguée d'un paysage aristocratique, intitulé : la Source du lac de Dampierre, effet de matin. M. de Nordeck aime la nature propre et brillante : il y a là un effet de brouillard qui peut rivaliser avec celui de M. Node dans ses Gorges de laMosson. De tels paysages ne pré-

sentent pas un grand caractère. Celui de M. Coffinières ressemble d'en bas à un miroir dans un beau cadre. Il y a bien aussi un peu quelque chose de cela dans le tableau de M. Node. Cependant les arbres pommelés à la fine taille, élancée et grêle, qui s'élèvent au bord du lac de Dampierre, dans le tableau de M. Coffinières de Nordeck, ont une certaine grâce et de l'élégance, qui rachètent jusqu'à un certain point le manque de caractère du reste de la composition. Les joncs aussi ondulent bien dans le lac comme une forêt marécageuse. Des ronds lumineux brillent et glissent sur l'eau au soleil levant, comme ceux que l'on voit produits par ces insectes insaisissables et nerveux qui diamantent la surface d'un lac ou d'une mare, quand le soleil donne.

Mais il serait injuste de n'apprécier le talent de cet artiste que d'après son paysage. Comme certains journalistes ou vaudevillistes et autres hommes d'esprit peu ou point inspirés devant la nature, M. Coffinières de Nordeck traite à merveille les petits sujets de genre. Il a exposé un éventail peint à l'aquarelle, qui est un adorable kaléidoscope de fantaisie, où les tons les plus fantastiques se mêlent aux bizarreries les plus fines et les plus spirituelles. Cette œuvre a pour titre : La journée d'un homme du monde. C'est un écheveau embrouillé et compliqué, où l'on voit que l'artiste est passé maître et plein de son sujet. Tout ce qu'accomplit dans sa journée un

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homme à la mode est figuré par de petites scènes très-mêlées et parfois d"un haut comique. Mais on deviendrait fou à vouloir le décrire, bien que tous les épisodes en soient parfaitement nets et clairs. M^^^ la princesse Mathilde est- propriétaire de ce chef-d'œuvre. Cela n'étonnera personne que M. Goffinières de Nordeck soit bonapartiste.

C'est dans la peinture de portraits surtout qu'il est nécessaire d'être peintre soi-même pour bien apprécier les qualités et les difficultés de l'œuvre qui échappent au simple amateur. Aussi ne nous arrêterons-nous pas à décrire le beau portrait de M. T..., doyen des notaires de Paris, exposé par M. Cet, de Bédarieux. M. Got n'en est pas d'ailleurs à faire ses preuves, et puis de quoi le louerions-nous plus particulièrement ? Nous ne doutons pas qu'il n'ait fait un portrait fort ressemblant, et ce n'est plus une qualité à louer dans un portrait, ou plutôt c'est la première , mais elle est tellement essentielle, qu'il est banal de la constater. Quant au tableau de M. Got, c'est, toute proportion gardée, comme si quelqu'un s'avisait de découvrir que Cabanel a du talent dans le même genre.

Nous profiterons de cette occasion pour parler tout de suite de M"° de Vomane, autre peintre de portraits, née à Montpellier. M"° de Vomane a exposé deux très-beaux portraits, l'un d'une jeune femme blonde, l'autre, en pied, d'une grande dame brune. C'est une excellente peinture, sobre, juste, très-délicate, d'un sentiment exquis, d'une élégance d'un grand et haut goût. M"<= de Vomane est, sans contredit, un de nos meilleurs peintres de portraits, et sans rien de détonant ou de choquant. La toilette de ses modèles est simple, du meilleur ton et du meilleur monde : c'est encore une leçon pour tous les fêtards à la mode, dont nous parlions l'autre jour et qui s'étalent effrontément sous la signature de peintres hors concours, tels que M. Benjamin Constant. C'est indécent encore plus pour le goût que pour la morale.

Arrivons à M. Glaize père, puisqu'il y a aussi M. Glaize fils, né à Paris,— ce qui nous dispense de parler de ses Fugitifs ou plutôt de ses Fugitives, qui se glissent la nuit, mais non sans bruit

probablement, par de grosses cordes hors des remparts d'Athènes. Si M. Glaize fils a peint des cordes, nous verrons tout à l'heure que M. Glaize père a peint des ficelles. Ce qu'il y a de plus caractéristique dans le gigantesque tableau des Fugitifs, c'est l'effet d'une ombre projetée sur le mur. Guignol et Shakespeare auraient tiré parti de cette ombre. Mais nous sortons de notre programme. M. Glaize fils n'est pas notre compatriote. M. Glaize père, au contraire, est né à Montpellier, où son nom est resté populaire. Il nous souvient d'avoir vu dans notre enfance deux charmants panneaux, peints par lui, qui servaient de devanture au confiseur Voile dans la rue de la Barralerie. Plus tard, nous les retrouvâmes chez notre regretté ami et coreligionnaire politique, le docteur Rosière. M. Glaize père se présente cette année au Salon avec des béquilles. Il a envoyé un sujet tiré d'une fable de Florian et qui n'est pas bien nouveau, V Aveugle et le Paralytique. C'est l'aveugle portant sur son dos le paralytique et lui disant :

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

C'est une toile de haute dimension, comme on le pense bien, pour peindre les deux personnages de grandeur naturelle. Le paysage est sobre, monotone même. Quelques teintes grises ou rougeâtres projettent leurs reflets lugubres sur des

montagnes lointaines et eflacées, sans verdure, qui font paraître longue la route que parcourent les deux mendiants, l'un portant Fautre. Le chemin est pavé de dalles larges et usées, comme les anciennes voies romaines. Tout cela ne se trouve point ainsi au hasard. Nous essayerons de dégager tout à l'heure la pensée philosophique du peintre, qui a approprié ses accessoires au sujet. Mais, à propos de ses deux mendiants suivant ensemble le chemin de la misère et se faisant assez allègrement la courte échelle, on se rappelle malgré soi la conversation de deux voyageurs qui traversaient l'Ecosse à pied, et pour cause : l'un d'eux, pour passer le temps, dit à l'autre : « Ce n'est pas gai, V Emile de Rousseau. — Les milles d'Ecosse non plus, » répond son compagnon.

Dans le tableau de M. Glaize, le paralytique, perché sur le dos de l'aveugle comme au sommet d'un observatoire, a une de ces figures à la Thomas Vireloque, de Gavarni. Dame ! il n'est pas payé pour voir la vie en rose. L'aveugle, au contraire, qui ne voit rien, a la mine plus confiante et plus gaie. Son visage est illuminé, et cela se comprend, comme celui d'un homme qui porte un lourd fardeau et qui marche depuis longtemps; mais il y va de bon cœur tout de même.

Son camarade, le paralytique, le dirige à l'aide d'un système de ficelles qu'il lui a attachées au bras droit et qui s'enroulent autour d'un long bâ-

ton recourbé en forme de crosse d'évêque, qui leur sert de gouvernail et de point d'appui. Ce bâton tient beaucoup de place dans le tableau de M. Glaize. Mais on n'y voit que bâtons et béquilles. Le paralytique a remisé ces dernières derrière son dos, eu travers, de manière qu'elles forment, avec le grand bâton recourbé, une sorte de croix ou de figure symbolique, égalitaire ou triangulaire. Et il n'y a pas même un chien, cet autre compagnon de la misère, à tout cet attelage. Les deux compères se suffisent l'un à l'autre :

Benedicite de sen Guillen,

Sen prou per manja ce qu'aven ',

comme aurait dit l'abbé Favre.

M. Gonzague-Privat, de Montpellier, critique lui-même, comme on sait, peut défier la critique avec sa Liseuse, une des charmantes œuvres du Salon. C'est un tableau de petite dimension, dans lequel une jeune femme blonde lit, accoudée sur une table. Ses cheveux tombent gracieusement en

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