‹ Plume et pinceauChapitre 23 sur 46 · Benedicite de Saint-Guillem · texte numérisé non relu

Benedicite de Saint-Guillem

Nous sommes assez pour manger ce que nous avons. Mais en français, la traduction ne rime pas.

boucles sur ses épaules et sur uu petit ficliu bleu. Elle est tout à fait absorbée par un livre à couverture jaune, et qui doit être par conséquent une nouveauté littéraire. Elle paraît sourire à sa lecture. Ses yeux baissés sur le livre ne montrent que le voile des paupières longues et fines, ombragées par de jolis cils à leurs bords. Il n'y a nulle pose dans cet abandon gracieux et tellement naturel qu'on ne sait comment Texprimer. Un romancier de l'école anglaise, cbaste et délicate, qui n'exclut ni le sentiment, ni la passion, y trouverait le sujet d'une création cbarmante. Le fond du tableau est exquis avec sa teinte un peu nuageuse, qui entoure cette jeune femme comme une émanation radieuse de sa beauté.

Bien que M. Jules Laurens soit de Carpentras, trop de souvenirs Tattacbent à notre pays pour que nous ne le considérions pas comme des nôtres. Il se présente au Salon avec deux peintures et deux litbograpbies. La porte d'Uscoup, en Asie Mineure, est un monument en ruine et des plus élémentaires, à l'entrée d'une ville ; on dirait qu'on s'est contenté, pour la construire, de poser trois pierres, dont deux verticales, l'autre horizontale. Les habitants vont et viennent sous ce pont improvisé. Un vieillard à barbe blanche mé-

dite tout à côté, à l'ombre ; le ciel est d'uB bleu à défier le nôtre. Une femme, qui mène un âne chargé de légumes, me fait l'effet de venir de Pignan ou de Saint-Jean de Védas. L'illusion serait possible sans les minarets et les dômes orientaux, qui se découpent en blanc à travers de très-beaux arbres. M. Laurens a déployé là des qualités de savant orientaliste ; c'est une composition trèslumineuse et d'une coloration charmante.

Ses Chrysanthèmes blanches et- rouges, dans un vase bleu, se fanent mélancoliquement et poétiquement. C'est le tableau de la Chute des fleurs.

Avec ses deux lithographies, d'après Gridel, il a fait la fortune de deux tableaux fort intéressants et qui le méritaient bien. Le Sauve qui peut 1 et Une patrouille en famille sont tout simplement deux études de mœurs de la vie des marcassins, dont l'une représente une troupe de ces animaux surprise par l'approche d'une locomotive et fuyant affolée. L'œuvre de M. Gridel était oubliée ; M. Jules Laurens l'a remise en honneur avec ses deux lithographies, et il s'est surpassé dans son interprétation spirituelle et fine sur la pierre.

Un recueil littéraire ' nous montrera prochainement M. Jules Laurens observateur, plume en main, du langage et des mœurs du Midi. Pour

1, Le volume de la Cigale (chez Sandoz et FischbacherJ.

aujourd'hui, nous devons un salut à son frère, M. Bonaventure Laurens, bien connu à Montpellier, qui a envoyé une aquarelle, dont le sujet est un effet de roseaux et de marécages pris à Palavas.

Nous ne pouvons passer devant le Brigand, de M. Edouard Marsal, sans fredonner un air connu de Fra Diavolo : Voyez sur cette roche, etc. Hé quoi ! c'est là cet artiste qui illustre si gaîment le Siège de Caderousse, le Sermon de M. Sistre, et qui va chercher des tj'pes de convention dans les opéras comiques démodés, quand il n'a qu'à regarder autour de lui pour y trouver des types intéressants et vivants! Après tout, M. Marsal a peut-être voulu peindre Pomarède ' déguisé en brigand calabrais. Nous nous demandons pourquoi les bandits de ces montagnes affectent des costumes si voyants, si compromettants, quand il serait si simple et si prudent de prendre la couleur des arbres et du terrain, comme font certains animaux qui se déguisent sous les feuilles. M. Marsal a de bonnes qualités de peintre, et il nous enverra une autre année une scène de mœurs locales.

\. Célèbre brigand, guillotiné à Pézenas.

Nous félicitons très-sincèrement de son idylle M. Mathieu, de Saint- Jean-de-Fos . C'est une œuvre pleine de poésie et de fraîcheur. Voilà ce que c'est que de s'abandonner à la nature : avec elle, on n'a pas à craindre d'être trahi. Deux jeunes bergers, un garçon et une petite fille, se sont réfugiés, pendant qu'il fait trop chaud, dans une grotte toute tapissée de vigne vierge, d'iris et de bouillons fleuris.

Rien n'est plus doux à l'œil que l'intérieur de cette salle naturelle de verdure, où se passe une charmante idylle. Le jeune berger joue de la flûte et tient à charmer sa compagne, une innocente enfant encore toute jeune, et qui n'entend pas plus malice que lui à ces jeux charmants de Daphnis et Ghloë. Elle est étendue à terre à ses pieds, vêtue seulement d'une peau de mouton blanc, en harmonie avec la couleur de ses cheveux blonds, tandis que l'adolescent n'est couvert à son tour que d'une peau noire de bouc ou de chèvre, qui cadre aussi avec la couleur de ses cheveux d'un noir de jais et de ses yeux qu'il a spirituels et malins. Il s'ingénie à jouer de son instrument : ses doigts cherchent les notes sur la flûte. Autour d'eux, tout sourit dans la nature;

leurs moutons, moins innocents qu'eux, paissent au dehors à l'entrée de la grotte. On chercherait cependant, pour que l'idylle antique fût complète et moins réaliste, un pied fourchu à ce jeune satyre qui ignore encore, mais dont la physionomie promet. Quant à la jeune fille, elle est dans toute sa candeur naïve.

M. Trinquier, du Vigan, et M. Roussy, de Cette, ont exposé, l'un une table de cuisine, l'autre un pot de raisiné. Sur la table de M. Trinquier, nous trouvons un chaudron où aura certainement cuit le raisiné de M. Roussy. Quant au pot de ce dernier, il nous paraît emprunté à la patrie de M. Mathieu, dont nous venons de parler : c'est de la poterie de Saint- Jean-do-Fos. On en voit à Sèvres, comme échantillon^ dans la collection de céramique de tous les pays.

Nos amis abusent un peu du sujet de la Cigale en peinture. Voilà M. Emile Villa qui en donne une à son tour, comme M. Charles Brun; mais la Cigale de M. Villa a dû trouver une fourmi moins avare que celle de La Fontaine, car elle n'a pas l'air de crier famine. Elle est, au contraire, des

plus riches, des plus élégantes, dans sa chape historiée et surchargée d'ornements. Elle pince d'un petit instrument de musique qui paraît être aussi un objet d'art fort délicat et d'un grand prix, comme son costume.

En pendant à sa Cigale, M. Villa a peint une jeune fille habillée dans une robe à la Watteau, et donnant l'essor à des papillons enfermés dans une boîte. C'est une idée, cela. Est-ce aussi un symbole? Les papillons représentent-ils les amants de la dame retenus dans ses liens de soie et rendus un jour à la liberté? Ou bien sont-ce les maux qui s'échappent de la boîte de Pandore?

0 emme, emme^ que de maux Tu causes dans un régiment!

Il faudrait s'expliquer; mais M. Villa songe sans doute avec raison qu'avant tout les qualités de peintre doivent dominer dans de telles études, et les sujets de ses tableaux ne sont que des prétextes à faire valoir la richesse de sa palette. Le succès a récompensé M. Villa, car sa Cigale a été une des premières toiles achetées par M. Goupil.

Il ne nous reste plus qu'à parler de la sculpture; mais il est trop tard pour aujourd'hui. Nous la remettrons à un autre jour.

23 mai 1877.

LE

DÉPAKTEMENT DE L'HÉRAULT AU SALON m

(suite et fin)

LES SCULPTEURS. — LE GROUPE DE M. MERCIÉ. — LE SARPÉDON. DE M. HENRI PEINTE. — M. CHAPU. — LA STATUE DE BERRYER. — LE MONUMENT DE M-^^ D'AGOULT. — M. INJALBERT, DE BÉZIERS. — SON GROUPE Ti'ADAM ET EVE. — LE COUP DOUBLE, DE M. ÂIGON, DE MONT- PELLIER. — M. RÉLIN, DE BÉZIERS. — LA BACCHANTE. — M. GABRIEL FARAILL, DE SAINT-MÂRSAL. — M. HERCULE, DE TOULON. — L'IXION, DE M. HENRI PONTIER. — M. AU- GUSTE PREAULT.

Pendant le second siège de Paris, nous nous hasardions quelquefois le long de l'avenue des Champs-Elysées, jusque tout près de l'arc de triomphe de la barrière de TEtoile, que les obus de l'armée de Versailles battaient en brèche. Il n'était pas précisément sain de se promener alentour ; mais si la curiosité nous poussait alors à ce point, on comprendra que la crise actuelle, que nous avons ressentie vivement comme tous les

bons patriotes, ne nous empêche pas d'achever nos comptes rendus artistiques du département de l'Hérault. Il n'y a pas péril en la demeure aujourd'hui aux Champs-Elysées, et la crise d'ailleurs sévit partout. Décidément, ces Épiménides de la politique ont le réveil mauvais au printemps, et ils choisissent toujours le même mois pour faire du mal à la France. Espérons qu'ils en seront, cette fois encore, pour leur coup de sabre ébréché, et qu'ils ne parviendront jamais qu'à se couper eux-mêmes. La République vit et vivra.

Nous avons besoin de nous raffermir dans cette idée pour nous promener sans trop de fièvre au Salon, où il nous reste à visiter la Sculpture. Si quelque chose pouvait nous donner bon espoir et bon courage en entrant, c'est le gigamtesque groupe de M. Mercié.

Nous sommes heureux, disons-le tout de suite, d'avoir encore à saluer un Méridional dans l'auteur de celte œuvre grandiose, car M. Mercié est de Toulouse, et compatriote, par conséquent, de M. Jean-Paul Laurens, dont le beau tableau de la Mort de Marceau a remporté, ainsi que nous l'avions fait pressentir, la médaille d'honneur du Salon pour la peinture. Certes, les Méridionaux

glorifient le monde des arts cette année, et leurs succès retentissent jusque sur la scène du Théâtre-Français, où M. Charles Loraon a triomphé de toutes les cabales avec son drame républicain de Jean Dacier.

Sans insister outre mesure sur ce contingent de puissants créateurs, fournis par le Midi à la France, il est permis cependant d'en être frappé et de le faire remarquer en passant.

Le groupe de M. Mercié représente le Génie des Arts : c'est un haut-relief en plâtre ; on peut juger de ses proportions, quand on saura que la vaste composition de M. Mercié est destinée à remplacer, sur la façade du Louvre, en face le pont des Saint-Pères, cette grotesque statue équestre de Napoléon III, une erreur de Barye, que l'empire y avait collée comme une pièce de cent sous et dont la place est restée vide depuis le 4 septembre.

C'est un des étonnements du public, non prévenu, de se trouver subitement face à face et presque nez à nez avec ce groupe colossal, déposé pour ainsi dire sur la cimaise, si ce mot, cher aux peintres, pouvait s'appliquer à la sculpture. M. Mercié a voulu qu'on vît son œuvre de près, mais les badauds de Paris et de province reculent épouvantés à première vue. Ils ne se rendent pas compte qu'elle est faite pour être regardée de haut.

Un Génie, sûr de lui-même dans son allégeance

à monter Pégase, l'étoile au front, un flambeau symbolique en main^ un doigt en l'air montrant l'espace et l'infini, est à peine assis, les jambes en dehors, sur l'aile du coursier qui prend son vol dans les airs. Une grande figure de femme vue de profil, une sorte de profil dantesque, à la Béatrix, avec plus de sérénité peut-être et de calme majestueux dans le visage, un air de grande dame romaine ou florentine, précède Pégase comme pour lui montrer le chemin. Elle tient un rameau emblématique de la main droite ; de l'autre, elle montre un point indéfini, mais qui ne l'est pas pour elle sans doute, l'avenir calme et serein, un avenir de paix et de prospérité, propice aux beaux-arts (M. Mercié n'avait pas prévu le 16 mai). L'ondulation régulière de l'air, fouettant avec énergie, mais sans trop de violence, les draperies flottantes et laissant presque à nu ou dessinant, sous le pli collant de l'étoffe, ces deux beaux corps humains, annonce que la brise est douce et légère à ce noble couple, fendant l'espace, et personnifiant le génie fier et doux de la France.

Mais nous avons hâte d'en venir au Sarpédon de M. Henri Peinte, qui a eu, comme on sait, le prix du Salon (un prix d'encouragement équivalent à une pension de 4,000 francs pendant trois

ans). C'est la première fois que ce prix est décerné à un sculpteur. Nous n'aurions garde de contredire à la délibération du jury, si elle ne nous avait d'abord profondément étonné, et nous croyons n'avoir pas été le seul dans ce cas. Dans le premier moment, nous nous sommes demandé tout bas, avec l'appréhension d'un homme qui a peur de passer pour ignorant : qu'est-ce que c'est que Sarpédon? Mais comme nous regardions notre voisin et que nous lisions les journaux, et que tous parlaient de Sarpédon, sans donner d'autre explication et comme d'un personnage connu de l'univers entier, — qui n'a pas entendu parler de Sarpédon? — nous avons furtivement feuilleté un dictionnaire de Bouillet, et nous y avons trouvé que c'était un prince crétois, le frère de Minos, qui vint au secours de Troie et fut tué par Patrocle : « Mais Apollon enleva son corps du champ de bataille et l'envoya en Lycie, lavé, parfumé d'ambroisie et revêtu d'habits immortels. »

Nous nous doutions bien qu'il y avait, dans le sujet, un peu de ce vice grec ou troyen (antique dans tous les cas), en regardant la statue de M. Peinte. C'est le corps d'un jeune homme nu, à tête de femme, d'une beauté virile, mais dont les traits manqueraient de grâce, — une beauté hybride, en un mot. La chevelure même est celle d'une femme : c'est un énorme chignon bien moderne, touffu et élevé avec art comme un

petit monument sur la tête, et qui tomberait sans Paidc d'un bandeau. Il n'y a que Minerve ou Yénus qui aient décemment de ces casques naturels, qui faisaient dire à un sage que la beauté sans dents et sans cheveux n'était plus la beauté. Celle-ci, — le corps du jeune Sarpédon, veux-je dire, — a trop de cheveux pour un guerrier : il est vrai qu'il fallait bien qu'il eût quelque chose pour être aimé d'Apollon. Quant à la bouche, elle est frémissante, mais complètement imberbe.

Le regard darde et perce déjà de loin un ennemi que le jeune guerrier va viser avec son arc qu'il tend à la manière antique, — je veux le croire. — Un carquois est à ses pieds.

Le choix du jury, qui a décerné à cette statue le prix annuel du Salon, ne peut être justifié que par des qualités de haute expression classique qui nous laissent un peu indifférent : nous l'avouons à notre honte. Dans la semaine des étonnements qui vient de s"écouler, c'en a été un de plus que cette distinction, tombant justement sur une œuvre à laquelle les artistes euxmêmes n'avaient pas pris garde.

Allons! Sarpédon aura été désormais tiré de l'oubli par le jury du Salon de 1877 :

Oh ! le plaisant projet d'un poëte ignorant Qui de tant de héros va choisirChildebrand !

M. Chapu, qui a eu la médaille d'honneur pour la sculpture et à qui Flnstitut n'attend qu'une vacance pour ouvrir ses portes, est un artiste d'une très-haute valeur, dont la réputation n'est plus à faire. La statue de Berryer était une des œuvres les plus incontestables du Salon : elle nous a rappelé ces gros traits, ce grand nez, ces grosses lèvres de l'orateur antique, qui gravaient à jamais la physionomie du puissant tribun de la légitimité dans le souvenir de ceux qui ne l'avaient vu qu'une fois. U'ore rotnndo, exigé des orateurs anciens, en faisait le cachet indélébile; c'était sa marque et sa distinction caractéristiques, comme de tous ces lions de la tribune. Aussi n'avons-nous pas eu besoin de chercher longtemps la statue de Berryer, nous l'avons trouvée sans peine. Il n"a pas fallu la demander aux gardiens, comme ce monsieur que nous avons entendu disant à l'un d'eux : « Je désirerais voir le buste de monseigneur le comte de Ghambord. »

M, Chapu s'est magnifiquement inspiré de son sujet : il a rendu cette envergure du maître, la tête en arrière, la main droite sur le cœur, l'autre en avant. Un pied sculpté de tribune et la

robe d'avocat rappellent les deux grands théâtres des triomphes de l'orateur à la Chambre et au barreau, — là où il dominait. Cette robe d'avocat laisse voir sous ses plis un habit noir boutonné, et voilà aussi le triomphe de la statuaire moderne qui ne recule pas devant la réalité, en dépit du préjugé qui veut que le costume moderne ne se prête pas à la beauté sculpturale. Mais il ne s'agit pas toujours de rendre la beauté devant le buste ou la statue d'un grand homme, et à ce compte il n'y aurait encore que les Sarpédon qui auraient droit à la statue.

Berryer est là dans toute son ampleur et sa majesté; M. Chapu a fait la statue d'un aigle. Il était tellement oiseau de haut vol, disait Sainte- Beuve, que lorsqu'il voulait parler à l'Académie, comme il ne pouvait s'empêcher de déployer ses ailes, il se trouvait dans un milieu trop restreint, et sa parole retombait lourdement comme un trop grand oiseau enfermé dans une volière trop étroite, et qui n'a pu prendre son essor. (]e milieu académique et ces discussions de dictionnaire ou de grammaire ne convenaient pas à l'amplitude du génie de Berryer; ils n'étaient pas plus faits pour l'arrêter et la fixer qu'une toile d'araignée pour prendre une hirondelle au passage. Il aurait enlevé et emporté le sujet d'un coup d'aile.

Le monument de M"i° d'Agoult, par le même artiste, est encore une des œuvres les plus remarquées du Salon : M. Chapu n'a pas fait le

portrait du célèbre écrivain qui signait Daniel Stern, mais il s"esl inspiré de son grand esprit. Son monument est intitulé Pensée, et représente une statue de jeune femme gracieuse et grave, inscrivant les titres des principaux ouvrages du vaillant écrivain, une des gloires littéraires de notre temps : Mes Souvenirs, Esquisses moroÂes, Essai de Liberté, Révolution de 18i8, Dante, Gœlhe, Mélida, Spinoza, Marc-Atirèle. Tous les titres des ouvrages de M^^ d'Agoult n'y sont pas : nous n'y trouvons pas mentionnée, entre autres, son Histoire des Pays-Bas; mais ce n'est pas là une critique qu'on doive adresser à un artiste. Nous voudrions seulement le mettre en garde contre un mauvais conseil qui lui a été donné par le critique d'art du Figaro, M. Albert Wolff. Cet éminent chroniqueur et salonnier, notre confrère, voudrait que M. Chapu efîaçât du fond de son monument cette forme de Goethe, qui apparaît comme une ombre ou comme un fantôme dans un miroir magique, et qui est une des personnifications les plus intimes de la pensée de M""^ d'Agoult. Quant à nous, loin de nous laisser aller à la plaisanterie d'un vaudevilliste comme M. Albert Wolff, nous voudrions maintenir au contraire sur cette tombe ce souvenir à peine esquissé du maître qui fut l'un des dieux de Demiel Stern. Il y a là comme un complément de la pensée poétique de l'artiste, et qui plane à travers son œuvre.

Mais il est temps d'en venir à nos chers compatriotes du département de l'Hérault. La ville de Béziers, dont un correspondant revendiquait dernièrement, contre d'injustes critiques, le mérite d'un Christ en croix d'Injalbert, est fière à bon droit de cet artiste. Son grand tableau sculptural de la Tentation, acquis par l'État, est une œuvre très-hautement appréciée dans le monde des arts. Nous ne pouvons que nous incliner devant l'opinion des maîtres, que nous avons consultés en face de cette composition, dont le sujet nous avait d'abord un peu repoussé. Pourquoi ne l'avouerions-nous pas? nous ne récusons pas l'idéal, quand il est sincère, parce qu'il nous apparaît encore comme une des formes de la réalité, puisqu'il est sorti tout armé du cerveau du poêle ou de l'artiste ; mais nous avons peine à vaincre notre répugnance pour tout ce qui est convention classique ou mythologique.

Le mérite de M. Injalbert est dans la possession pleine et entière de son art. Sou envoi de Rome, qui est son œuvre du Salon et qui lui avait déjà acquis une juste réputation depuis quelques mois, était un beau prétexte à faire

deux statues d'Adam et Eve avant le péché, dans toutes les conditions requises par l'École. Ce qu'on ne çeut nier, c'est la puissance et la beauté plastique de cette Eve nue : on regrette que le cadre un peu bas l'oblige à se tenir courbée; quant à Adam, il ne pourrait se relever sans crever le cadre. Mais c'est là sans doute une des conditions de la destination de ce haut-relief. C'est ainsi que nos grands écrivains du xvii° siècle ont été gênés dans leurs entournures et n'ont pu toujours dénouer leur pensée, à cause des conventions classiques. M. Injalbert se dégagera quand il sera rendu à la liberté et qu'il ne se verra plus obligé, par respect pour Michel-Ange, de donner à un serpent la forme d'une sirène, moitié femme, moitié poisson. Desinit in ])iscem. Du reste, le haut du corps de ce serpent n'a rien qui effarouche, au contraire. Il est parfaitement lubrique, en ce sens que c'est un être glissant et perfide, dans le vrai sens du mot latin lubricus. Quant à Adam, placé entre Eve et ce serpent, que vouliez-vous qu'il fît contre deux...? Le serpent le tente et le fascine avec ses yeux de flamme et sa poitrine de démon; Eve le séduit avec des arguments non moins irrésistibles.

Si nous avions une salle à manger, nous vou-

drions acquérir le Coup double de notre compatriote de Montpellier, M. Aigon. C'est un groupe en bronze qu'on dirait découpé en plein marécage. Le coup double, hélas! est figuré par deux macreuses, tombées au milieu des joncs. Elles ne sont que blessées, mais n'en valent guère mieux et tirent la langue en signe de détresse. L'une a les pattes en Fair et semble demander grâce; l'autre nage encore en étendant les ailes et levant le bec. On plaint ces pauvres bêtes, et on félicite l'auteur d'avoir si bien saisi sur le vif ce drame aquatique. La Société protectrice des animaux trouverait là un argument de plus contre ces chasses meurtrières, qui entretiennent la férocité parmi les hommes et même parmi les évêques, tous les ans, pendant le carême.

M. Rélin, de Béziers, se présente à la fois comme dessinateur et comme sculpteur. Il a envoyé un fusain, sous le titre de Miss, que nous regrettons de n'avoir pas vu dans l'immense quantité de dessins qui remplissent la galerie. Quant à sa Bacchante en cire rouge, elle a de la couleur, non pas seidement à cause de la matière dont elle est pétrie, mais aussi parce que c'est bien là une véritable offrande au dieu Priape. Une gaillarde et vigoureuse jeune fille

(mettons que ce soit une bacchante, — je la prendrais plutôt pour une Flamande) se renverse en arrière en essayant de rapprocher de sa lèvre la tête du Faune à barbe fauve et au large sourire, qui lui fait risette sur son piédestal. Elle tient dans les doigts un sifflet antique, à forme symbolique, qu'elle va suspendre à l'autel du dieu .

Nous arrivons au bout de notre sujet, et nous trouvons que nous avons commis bien des lacunes, malgré tout le développement que nous avons donné à ces articles. Nous aurions aimé à signaler encore le buste d'un vieux croyant, par M. Gabriel Faraill, de Saint-Marsal (Pyrénées- Orientales). C'est un vieillard tout à sa prière et dont les vues ne se portent plus qu'au ciel. C'est sa dernière volupté, il y met toute son âme.

M. Hercule, de Toulon, nous inspire aussi beaucoup de sympathie. Sa statue de marbre de Daphnis, en proie à la tristesse depuis qu'il a perdu Chloë; ravie par les pirates, est une académie très-distinguée, très-fine et d'un joli sen-

timent. Le dessin en est très-serré; les mouvements de ce jeune berger sont très-souples; il y a dans toute cette composition une très-grande distinction de formes. Du reste, nous connaissions déjà M. Hercule par un médaillon très-vivant de notre ami M. Jean Aicard, le poète de la Provence et des enfants.

ISIxion, de M. Henri Pontier, d'Aix, nous attire aussi en passant. C'est une statue de plâtre, peut-être un peu plus grande que nature, et qui ne déparerait pas un musée ou un jardin public. Le malheureux roi des Lapithes, qui expie sa coupable pensée d'avoir voulu séduire la femme de Jupiter, est étendu sur sa roue, qui doit tourner éternellement. De la main gauche, il écarte comme il peut un affreux reptile à tête triangulaire qui vise à le piquer au cœur; d'autres serpents sont enroulés en tous sens autour du malheureux Ixion. La tête du condamné, penchée, hors d'état de se relever, exprime une horrible douleur. Les pieds sont crispés et comme cramponnés au sol, sous un effort musculaire et surhumain fait pour se détacher. Partout les muscles et les veines sortent du corps. C'est une belle étude et une anatomie michel-angesque.

Avant de quitter définitivement la sculpture et le Salon, nous voudrions saluer, en sortant, l'envoi d'un grand artiste, qui est, de nos jours, le dernier représentant dans les arts de l'école romantique de 1830 : nous avons nommé M. Auguste Préault. Depuis sa statue de Jacques Cœur, actuellement à Bourges, et dont Tidée première en plâtre a été promise au musée de Montpellier, M. Auguste Préault s'est contenté d'envoyer ce quil appelle lui-même sa carte de visite au Salon. L'année dernière, c'étaient deux bas-reliefs funéraires, dans cette façon grandiose et sévère dont il a seul les grandes lignes et le secret. Il n'est pas besoin d'en faire l'éloge dans une ville qui possède Tadmirable bas-relief de la statue d'Aristide Ollivier. Cette année, M. Auguste Préault est représenté par un plâtre bronzé, appartenant à M. Garolus Duran, et qui est la reproduction effrayante du visage d'une femme morte. On parle beaucoup de certains artistes qui ont la spécialité du cadavre : M. Préault est le sculpteur le plus dramatique qui existe : il interprète avec des effets très-simples et d'autant plus saisissants l'aspect grave et paisible de la mort. Ce visage froid, aux plis calmes, détendus, aux cheveux

dénoués et immobiles, aux paupières fermées, vous suit partout et reste gravé dans l'esprit comme une page récente d'Holbein transporté dans les temps modernes.

28 mai 1877.

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