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PAR LE PEINTRE HAUER

Le mois passé, pendant l'Exposition universelle (de 1867), je fus attiré par un tableau d'histoire des plus rares, à l'exposition rétrospective de la Société des Amis des Arts de Seine-et-Oise, à Versailles. Vous auriez retrouvé là, en peinture, la représentation la plus authentique, par un pinceau contemporain, du drame le plus saisissant, le plus émouvant, le plus solennel de la Révolution française, de celui qui eut lieu sur la place de la Révolution, le 21 janvier 1793, — de Texécution de Louis XVL — C'était l'œuvre d'un artiste allemand nommé Hauer, officier de la garde nationale à cheval, et qui doit figurer parmi les personnages de cette arme qui sont rangés dans un coin du tableau, à droite du spectateur. Le tableau portail la date de 1793 et la signature

1. Cet article avait paru en 1867 dans la Chronique des Arts, annexe de la Gazette des Beaux Arts : il a été reproduit depuis dans l'ouvrage de M. le baron de Vinck d'Orp, le Meurtre du ?/ janvier 1793 (un vol. in-8o, avec fac-similé et gravures du temps, etc., chez Calmann Lévy, 1877).

J.-J. Hauer fc. S'il n'a pas été fait le lendemain même du terrible drame, il n'en est pas moins l'œuvre d'un témoin et Texpression du plus ineffaçable des souvenirs, dont aucun détail ne peut être perdu. J'en juge par la vue même de cette peinture : je n'ai pu m'en détacher.

C'est qu'il y a là un cachet de réalisme dont ne sont guère empreintes les œuvres de l'époque, à l'exception du Marat de David, qui est une grande œuvre, — presque un tableau de sainteté révolutionnaire. Les artistes sacrifiaient à des convenances traditionnelles, et l'on se prend à regretter que les grandes scènes de la Révolution n'aient pu être reproduites avec la froide, mais impassible et infaillible exactitude, par quelque procédé mécanique analogue à la photographie. Quoi qu'il en soit, on sent ici, à mille détails, que la part du souvenir a dû l'emporter sur celle de l'imagination.

, D'après nos souvenirs et des notes prises à la hâte, je vais essayer de décrire ce tableau. Le nom du peintre Hauer est cité par M. Jules Renouvier dans son beau livre posthume de VHistoii'e de L'Art pendant la Révolution; mais la peinture dont il s'agit ici n'est pas mentionnée par lui '.

1. Un livre comme celui de M. Renouvier est la meilleure réponse à ceux qui accusent toujours la Révolution d'avoir été une époque de vandalisme artistique. Il est indispensable d'y joindre désormais, comme complément, l'Histoire des Faïences patriotiques sous la Révolution, par M. Champtleury.

Vous avez devant vous la place de la Révolution, bien reconnaissable à ses ministères. C'est la façade de l'hôtel dit du Garde-Meuble qui lait le fond du tableau. Au-dessus flotte un drapeau tricolore dont les couleurs sont en long au lieu d'être en travers de l'étoffe. L'échafaud dresse ses deux bras rouges, rappelant le vers d'André Chénier :

Allons, lève tes bras, sanglante guillotine !

Il occupe le milieu du tableau. Sur l'estrade, nous comptons dix personnages. Le peintre, les désignant par des numéros correspondant à des noms placés en un coin à part du tableau, donne à sa représentation l'intérêt même de la ressemblance des personnages. Les voici :

L' ex-roi Louis XVI ;

3 bourreaux;

1 garçon bourreau ;

3 gendarmes ;

Un personnage désigné sous la simple qualification de Marseillais ;

Le confesseur (c'est ainsi qu'il est écrit au-dessus même de la tête du prêtre).

Louis XVI est entre deux des bourreaux, dont l'un, m'a-t-on dit, est le portrait même du fameux Sanson. Le ci-devant monarque a le cou nu ; la chemise blanche entr'ouverte laisse voir la poitrine ; quoique le roi soit encore debout, la tête

est prête pour le couteau. Cette tête est grisonnante; est-ce Tefifet de la poudre? La physionomie est plus fine ici qu'on ne la représente et qu'on ne se la figure d'habitude. Le roi porte un pantalon blanc, qui dessine un gros ventre ; les jambes sont grosses et courtes, les mollets fortement accusés.

Blanc de pantalon, blanc de chemise, tel il apparaît entre ses deux bourreaux, qui, eux, sont revêtus comme en grande cérémonie pour leur profession. Il semble qu'ils achèvent de lier les mains de la victime : du moins ses bras sont derrière le dos.

L'un des bourreaux, celui qu'on m'a dit être Sanson, paraît avoir une main sur l'épaule du roi ; tous regardent en face le spectateur. Ce bourreau a la tète nue, recouverte d'une chevelure qui pourrait bien être, à la façon dont elle est emmêlée et frisée, une perruque, qu'il me semble avoir vue blonde. Il est placé, pour le spectateur, à la gauche de Louis XVI, à sa droite dans sa situation réelle. Il porte une large cravate blanche, audessous de laquelle tranche un coin de gilet rouge, presque tout entier recouvert par une redingote d'un vert foncé. La physionomie de ce personnage n'a rien de hideux ; elle est très-ordinaire et même bourgeoise. On regrette d'avoir à employer, eu telle circonstance, une expression triviale pour exprimer ce que l'on veut dire; mais sa tenue, son vêtement sont irréprochables.

Il n'y a rien de déguenillé d ailleurs, rien de débraillé non plus dans le costume d'aucun des acteurs qui assistent à ces horribles apprêts.

L'autre bourreau, qui se tient à la gauche du roi, a une grosse tête et une grosse figure, dont le menton est encadré par une vaste cravate blanche à jabot. Il garde son chapeau, un chapeau comme les nôtres, un tuyau de poêle, sur la tête. Sa redingote marron est croisée sur la poitrine.

Çà et là sur l'estrade où a été dressée la guillotine, sous les numéros marqués par le peintre 6, 9 et 2, sont trois gendarmes.

N° 7. A côté de l'un des bras de l'échafaud, est le troisième bourreau, tête nue , cravate noire.

Du côté de l'autre bras, au bord de l'échafaud, le numéro 8 représente un garçon bourreau, coififé d'un bonnet rouge pointu et qui n'a pas du tout la forme connue du bonnet phrygien. Ce personnage, celui dont les spectatrices qui s'approchent de cette peinture supportent le moins la vue, et qui n'est après tout que lïnstrument et la main même du personnage officiel, exécuteur des hautes œuvres, est en manches de chemise; il a un gilet déboutonné et de couleur rouge, comme on les portait alors. Ce rouge n'ajoute pas peu à l'effroi qu'inspire aux femmes la physionomie d'un garçon bourreau, ainsi vu à l'oeuvre. Mais ce qui vraiment est horrible, c'est

qu'il a le doigt, bien que la victime soit encore debout, déjà placé à un certain endroit du bras rouge de la guillotine. Le fer est tout au haut, immobile entre les deux branches.

Éloignons-nous. A l'autre extrémité de Féchafaud, ce prêtre, que le peintre désigne par ces deux mots écrits au-dessus de sa tête : le Confesseur, revêtu de son costume ecclésiastique, détourne ses regards. Il est penché sur le bord de l'estrade, du côté du carrosse qui l'a conduit jusque-là ; un mouchoir blanc qu'il tient sur ses yeux exprime qu'il pleure.

J'oubliais le Marseillais, élevant de la main gauche au-dessus de sa tête son chapeau tricorne, tenant son sabre nu et comme abaissé de la main droite devant l'ex-roi. Il porte le costume militaire, collet rouge et parements rouges aux manches.

Entre l'échafaud et le spectateur, sur un petit espace, tout à fait au premier plan et au milieu du tableau, est le général Santerre à cheval, sabre en l'air, dans un costume d'apparat, regardant du côté des tambours, placés à gauche du spectateur, dans un coin et tout au bord du tableau. Le chef des tambours, debout au-devant de Santerre et comme attendant son ordre, est im trèsbeau garde française. Au fond, derrière les gardes françaises, la place est couverte d'une forêt de baïonnettes.

Le général Santerre est très-vivant, très-éner-

gique ; sa figure, vue de profil, exprime un commandement impérieux. Je ne sais s'il existe d'autre portrait de lui aussi authentique : dans tous les cas, c'est là, il me semble, que les historiens devraient le prendre. Deux chiens figurent aussi sur cette toile ; l'un, couché près du cheval de Santerre; l'autre, debout entre les jambes du trompette de la garde nationale, rangée à droite et du côté opposé aux gardes françaises. — J'ai déjà dit que le peintre Hauer, auteur du tableau qui nous occupe, était officier dans cette arme.

Ces gardes nationaux à cheval, rangés par ordre et en file autour de l'échafaud, portent le costume de l'ancienne garde royale, uniforme où le bleu domine et qui est fort brillant. Le trompette à cheval, qui est au-devant du tableau et presque à côté de Santerre, — un soldat à la figure spirituelle et fine, et qui, dans la pensée du peintre, a dû être un portrait, — le trompette embouche un instrument auquel est appendue Técharpe bleue, frangée d'or, absolument comme sous le ci-devant régime.

Un détail qui a bien son intérêt aussi, c'est qu'un drapeau porté par les gardes françaises, derrière les tambours, a ses couleurs dans les coins seulement de l'étoffe : un coin est rouge, un coin est bleu. Le milieu a pris une teinte noirâtre, qui vient sans doute des ravages du temps et peut-être aussi des restaurations du tableau. C'est là que l'artiste Hauer a placé les indications

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des personnages correspondant à leurs numéros.

Cette peinture a dû souffrir, à cause même de son sujet. Elle aura été reléguée par prudence ou par d'autres motifs. Aujourd'hui elle est un document historique de la plus haute importance. Une seule physionomie du tableau m'a paru véritablement ignoble et ba.sse, c'est celle du cocher qui a conduit le carrosse jusqu'au pied de l'échafaud entouré de soldats et qui regarde du haut de son siège sur la fatale estrade. Son nez long, son œil de fouine pourraient bien être aussi l'expression de souvenirs qui avaient frappé l'artiste.

Nous avons pris ces notes à la hâte, pensant qu'elles intéresseraient le lecteur. Il a pu s'y glisser des erreurs. Il en est une que je tiens à prévenir, c'est qu'à personne ne plaise de croire que tracer la description d'un drame juridique que rhumanité réprouve de nos jours, ce soit s'y complaire et vouloir en faire l'apologie. Cette idée-là doit être repoussée plus que jamais, aujourd'hui surtout que, dans les esprits les plus avancés de la civilisation, la hideuse peine de mort est décrétée d'abolition.

Mais l'on ne peut se défendre, quand on revient de cette exposition rétrospective (qu'il ne faut pas confondre avec celle de Trianon ') et

1 . L'exposition de Trianon était presque tout entière consacrée à des souvenirs réels ou apocryphes de Marie-Antoinette. C'était

qu'on repasse ensuite devant le château aujourd'hui si triste et si solitaire de Versailles, d'être frappé du contraste ; on a vu, à deux pas l'un de l'autre, l'un en nature, l'autre en peinture, l'apogée et la fin d'une des plus puissantes monarchies d'Europe.

15 août ISfiT.

(comme on dircit aujourd'hui ) la toquade de l'impératrice, et son bon plaisir avait été satisLit. Le bibelot ne manquait pas à cette exhibition, pi'éparée par les soins de M. le baron Feuillet de Couches.

LE PEINTRE GUSTAVE COURBET. — M. CHAMPFLEURY. J.-B. SOULAS. — LE PRINCE PIERRE BONAPARTE.

L'auteur des Derniers Bohèmes, M. Firmin Maillard, possède évidemment de nombreux dossiers sur ses contemporains, gens de lettres plus ou moins célèbres. Il a été l'ami d'Alphonse Duchesne, un rédacteur du Figaro, avec lequel il dînait quelquefois (qu'il me permette ce souvenir biographique sur lui-même) dans une crémerie de la rue Lamartine. Alphonse Duchesne s'est signalé un jour dans la feuille de M. de Villemessant, alors purement littéraire, par une théorie paradoxale et fort à la mode, qu'il a intitulée Philosophie de Véreintement. Partant de ce principe, il s'est avisé une autre fois d'éreinter le soleil, qui n'a pas paru s'en apercevoir et a continué à verser des torrents de lumière sur son obscur blasphémateur (comme dit Lefranc de Pompignan).

Voici l'opinion de Sainte-Beuve sur Véreintement érigé en principe par feu Alphonse Duchesne.

Le critique des Lundis n'aimait pas ce mot

éreinternent : il en était choqué comme d'un néologisme odieux, moins pour le mot en lui-même que pour l'idée qu'il représente. « Ce sont, » disaitil, « de nouvelles mœurs introduites dans le journalisme : en 1830, nous entendions la critique autrement ; tout ce qui est du bâton répugnait aux vrais littérateurs ; aujourd'hui les goûts intellectuels ont baissé, et la violence matérielle, la brutalité prend la place de la discussion : on assomme d'un seul coup, on éreinte, comme on dit. C'est plus tôt fait et cela fait plus de bruit ; mais c'est un vilain métier : voilà B... (il citait un littérateur brillant en ce genre ') : chez lui, cela atteint un degré de folie qui a fini par remplacer le talent ».

Et puisque j'ai dit l'opinion de Sainte-Beuve, je demande encore la permission de raconter à ce sujet une petite anecdote peu connue qui intéresse l'histoire littéraire de notre temps. Ce sera une indiscrétion de plus. En 1869, année de sa mort, l'illustre critique, qui écrivait alors dans le Temps, et qui était brouillé à cause de cela avec la princesse Mathilde depuis le l^"" janvier, apprit un jour qu'elle avait demandé de ses nouvelles, la veille, à MM. Edmond et Jules de Concourt pour lesquels il éprouvait une réelle et très-vive sympathie et qui le visitaient souvent.

1. Pourquoi ne le nommerions-nous pas aujourd'hui? — M. Barbey d'Aurevilly.

Il étudiait même en ce moment-là la dernière de leurs œuvres, Madame Gerraisais, pour en faire un article, et il leur avait fait part de ses observations amicalement et de vive voix : il voulait établir à ce sujet une théorie du roman, et de l'intérêt et du charme sans fatigue qu'il demandait avant toute chose à une œuvre d'imagination, destinée surtout à être lue des femmes. « En art, » avait-il déjà dit ailleurs, justement à propos des deux frères, «j'aime surtout ce qui est agréable. » MM. de Goncourt se montrèrent fort émus de ses critiques orales : et l'on vint dire à Sainte-Beuve qu'ils avaient répondu à la princesse Mathilde, quand elle leur avait demandé de ses nouvelles, qu'il était en train de les éreinter.

Ce fut un mauvais service rendu à la fois aux lettres et aux Goncourt, car Sainte-Beuve suspendit immédiatement l'étude qu'il avait entreprise sur eux. Il n'en est resté que des notes prises au courant de la lecture.

Mais j'en reviens au livre de M. Firmin Maillard, qui m'a fait faire cette digression. Ce qui m'a particulièrement touché dans ce livre, c'est le souvenir personnel qu'il accorde à un ami dont la destinée littéraire a été courte, et qui n'a dû un peu de retentissement qu'à un article inséré en 1858 dans le Figaro, contre les écrivains, anciens élèves de l'École normale et déserteurs de l'Université.

Je ne viens point défendre aujourd'hui cette

théorie qui consistait alors à refuser à un professeur, ou à un garçon destiné à le devenir, le droit d'être à son tour un homme d'esprit et de talent, autre part encore que dans sa chaire. Je ne fais que constater et rappeler ce mouvement insurrectionnel, cette levée de plumes, dans la petite presse, contre de prétendus envahisseurs. L'officier de fortune qui a porté le sac au dos n'aime pas de prime abord le jeune lieutenant sorti des écoles. Plus tard on s'habitue et l'on fraternise. C'est ce qui est arrivé au bout de dix ans entre les représentants les plus célèbres des deux écoles littéraires aux prises en 1838 : mais c'est mon ami Bonavenlure Soûlas qui ouvrit le feu dans le Figaro, au nom des écrivains arrivés par euxmêmes. M. Francisque Sarcey répondit de Grenoble, où il était encore professeur, au nom de l'École normale contre laquelle était dirigé l'article, et força tout d'abord la note en parlant de littératetirs de brasserie, ce qui était complètement injuste et faux pour Bonaventure Soûlas. Mais Alphonse Duchesne, qui était l'auteur d'une chanson sur la Vigne, revendiqua aussitôt, comme une gloire, — citant d'illustres ancêtres, tels que François Villon et cet autre François (Rabelais), — le titre de littérateur de brasserie et de cabaret.

Les circonstances qui avaient entouré en province les débuts littéraires de ce jeune écrivain (Soûlas), mort à vingt-huit ans en 1839, rendent

aujourd'hui sa courte biographie intéressante. Je passe sur les événements politiques de I80I, auxquels Soûlas avait été mêlé à Montpellier, sa ville natale, et qui ne sont pas du domaine de cette Revue '. Son histoire est celle de beaucoup d'autres : Soûlas avait été arrêté au 2 décembre et conduit, la chaîne au poing, au fort Saint- Pierre à Cette. Sa grande jeunesse (il n'avait pas vingt ans) le sauva de la déportation. Il se maria par amour, au sortir de prison. Ce qui décida plus tard de sa vocation en littérature fut l'apparition d'une petite feuille locale, le journal le Furet, un vrai joujou de théâtre, fondé en 1834 à Montpellier par M. Achille Kïihnholtz et M. Edmond Gondinet, qui préludait dans cette ville, par des pièces de circonstance, à ses futurs succès du Palais-Royal.

Je n'entrerai point dans l'analyse de ce que furent les Phjsionomies littéraires : c'est ainsi que Soûlas appelait ses études, où il passait fort sérieusement en revue toute la littérature d'alors. Il y apportait de véritables instincts de critique, et certaines analogies m'ont frappé depuis, qui prouvent que, dans l'échelle des êtres, la nature a des moules semblables pour créer des individus de même vocation. Des germes identiques se retrouvent du moins dans les produc-

\. La Revue illuslvée dans les deux mondes, dirigée par M. Moquin-Tandon, fils de l'illustre savant.

lions du critique géant et du critique nain.

Le défaut principal de ces articles, que je viens de relire, est qu'ils se ressentent nécessairement de l'éloignement de Paris. Là-bas, les œuvres étaient mieux connues et mieux étudiées que les hommes : de là des erreurs de jugement et des préventions qui se rectifient et s'effacent de près. Mais M. Saint-René Taillandier, le critique de la Revue des Deux Mondes, qui professait alors la littérature à la Faculté des lettres de la même ville, n'était guère mieux placé pour bien observer les hommes et les choses de l'Allemagne. Il avait du moins pour lui les souvenirs que lui avait laissés sa chaire de Strasbourg.

Quoi qu'il en soit, Soûlas, dans sa ville natale, de tout temps dévouée au culte des lettres, était, à son moment, l'esprit le plus nourri de littérature contemporaine : pour ne prendre que quelques-uns des noms qui ont passé sous sa plume, je citerai Jules Janin, Gérard de Nerval, Eugène de Mirecourt, Ponsard, Raousset-Boulbon : — ces noms-là marquent une époque. — Il fit aussi des éludes sur Lamartine, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Arsène Houssaye, Champfleury, Maxime Du Camp, etc. Le jeune critique avait pris un rôle d'initiateur, et il ne lui manqua pas même la récompense qu'ont tous les prophètes ou foëtes dans leur pays.

Cependant deux témoignages flatteurs lui arrivèrent un jour, et ils prouvent, par leur ton qui

n'a rien de banal, qu'il avait été pris au sérieux, comme son esprit et son intelligence le méritaient. Je copie textuellement :

« Paris, le 27 février 1855.

■ Monsieur, « Je reçois et je lis avec beaucoup d'intérêt, comme vous devez bien le penser, et avec reconnaissance, les articles que vous m'avez fait l'honneur de me consacrer. Il ne m'appartient pas de les juger et d'avoir un avis sur moi-même, mais ce que je sais bien, c'est que la bienveillance que vous m'y montrez est extrême et faite pour me toucher; car, en étant de ceux qui la ressentent le plus vivement, je n'ai jamais été au-devant plus qu'il ne convenait, et je n'ai pas toujours été ^ff/e sur ce point-là. Vous-même avez rappelé des jugements plus que sévères et que j'ai droit d'appeler injustes {allusion a ceux de Balzac). Il m'est donc doublement agréable de voir mes efforts appréciés et de recevoir ces marques de sympathie de la part de lecteurs éclairés et de bons juges. Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués,

. « Sainte-Beuve. »

Et cette autre lettre

« Monsieur, « Je suis tout à fait charmé de voir ma physionomie dans votre cadre d'or, si finement ciselé. On n'est pas plus poétiquement prosateur, et je vous ai lu gaiement, comme s'il m'arrivait en pleine poitrine un coup de soleil de Montpellier.

« Si vous venez à Paris, frappez à ma porte, et de près ou de loin, croyez-moi tout à votre cause,

« Arsène Houssaye. »

« Paris, 6 juin 1835. « (

SOUVENIRS DE JEUNESSE 2'i3

Je trouve encore, mais dans ma mémoire seulement où ils sont restés gravés, des lambeaux d'autres lettres; je les cite au courant de la plume, tels qu'ils me reviennent. Soûlas avait envoyé à Victor Hugo des copies de manuscrits du moyen âge se rattachant à l'île Barbe de Lyon, dans lesquels figurait le nom d'un certain abbé Hugo. Le grand poëte lui écrivait de Guernesey :

« ... Votre lettre, Monsieur, m'arrive, peut-être même intacte... Notre siècle de virilité répudie ces enfantillages héraldiques, mais n'est pas insensible pour cela aux filiations de famille... »

Le reste m'échappe et je n'ai pas le texte sous les yeux ; mais ce qui précède en est la note caractéristique et méritait d'être cité. — Une autre ibis, Victor Hugo, répondant à l'envoi d'une brochure, écrivait à Soûlas (et ces lettres, je le répète, ne sont point banales) :

« ... Vous avez raison de combattre le pédantisme, surtout chez les jeunes ; il est comme une ride au front de la jeunesse. >

A son arrivée à Paris, Soûlas m'écrivit la jolie lettre suivante, qui a presque aujourd'hui la valeur d'un document historique (28 juin 18SS) :

« J'ai vu Arsène Houssaye ; il m'a tendu la main d'une manière familière et complaisante, le sourire sur les lèvres. — 0 Je vous remercie, Monsieur, m'a-t-il dit, du bien que

vous avez écrit de moi. — Il n'a été que juste à votre égard, Monsieur. » Nous nous sommes assis sur le divan. Alors il a repris : « Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ? — Depuis quelques jours seulement. — Comptezvous y rester? — Oui, ai-je répondu, si je le puis. — Sans ôtre trop curieux, a-t-il ajouté, quelle est votre position sociale? — Des plus précaires. » 11 a paru soucieux un instant. « Que comptez-vous faire à Paris? — Me faire connaître, et, pour cela, il me faudrait être édité. — Cela est très-possible... Travaillez, je pourrai faire insérer de vos articles dans l'Artiste... Je vais vous donner vos entrées aux Français... » Et il a commencé à écrire. Arrivé à mon nom, il a hésité et m'a demandé : « Pourquoi ne changeriezvous pas votre prénom de Jean-Baptiste ? Je le trouve trop long. La pensée s'arrête sur Baptiste, et il faut qu'elle se relève pour prononcer Soûlas, nom que j'aime assez, — C'est un nom d'amour, de gaieté, de gai savoir, ai-je ajouté... Mais veuillez être mon parrain, etje suis persuadé que vous me porterez bonheur. — Il faudra y réfléchir, mais je n'aime pas Jean-Baptiste; je préfère Jean seulement. — C'est à cause de cela peut-être que vous avez si malmené Jean-Baptiste Rousseau... »

. Après cette conversation, Soûlas prit le prénom de son père, Bonaventure.

Arsène Houssaye en a débaptisé bien d'autres, et moi-même [si parva licet...) j'ai été engagé par lui à changer de nom dans l'Artiste. Sans sortir de ma famille, je choisis à l'instant celui de Hérand. « Un beau nom, » s'écria Houssaye. « Il commence par un H comme Homère, Hugo... — et Houssaye, » fallait-il dire, mais l'idée ne m'en vint qu'en route. J'avais manqué à la fois d'esprit et d'à-propos.

SOUVENIRS DE JEUNESSE 24o

Soulas débuta à Paris par un article sur ]yjme Emile de Girardin, qui venait de mourir (29 juin 1855). Cet article a été recueilli depuis dans un petit volume, qui est comme une guirlande funèbre sur la tombe de l'illustre écrivain que la France venait de perdre. On y a fait entrer les principaux articles qui parurent dans les journaux à cette occasion. Celui de Soulas est extrait d'un de ces nombreux magazines auxquels l'Exposition universelle de 1855 avait donné naissance et qui ont pris tant de développement depuis, — les Cinq centimes, créés, je crois, par M. Emile de Girardin à l'ombre et à l'abri de la Presse et dans la même imprimerie. Nous demandons la permission de reproduire le commencement de l'article de Soulas, non-seulement parce qu'il est un échantillon de ses connaissances étendues en littérature, mais aussi parce quïl assigne bien sa vraie place, en ce siècle, à la plume spirituelle et vive de M"' de Girardin.

« Entre M™» de Staël qui, au commencement du siècle, apparaît dans l'attitude d'une prophétesse, agitant des symboles nouveaux et proclamant une littérature inconnue jusqu'alors, et M™» George Sand, en pleine possession de l'époque actuelle, dont elle reflète, dans ses écrits, les émotions, les doutes audacieux, les espérances immenses et les

angoisses profondes, se place un esprit intermédiaire, plein de charme, d'une ravissante douceur, d'une légèreté qui tempère ce que l'auteur de Corinne a de déclamatoire, d'académique, de faux, et amoindrit, tout en se l'appropriant, ce que l'écrivain d'Indiana révèle de désespéré, de mélancolique, de trop viril. Cet esprit original, grand de sa propre nature, humoristique, raillant à la fois avec un agréable enjouement, les torts légers et les grands travers de notre époque, tout le monde l'a nommé : c'est M"^ Emile de Girardin. ■>

L'étude de Soûlas n'est pas Tune des moins fines ni des moins approfondies de ce petit volume. C'était, dans tous les cas, Tune de ses Physionomies littéraires les plus vives et les plus intéressantes, que nous regretterons toujours de n'avoir pas vues réimprimées et réunies au complet en un volume d'édition parisienne. Il n'eût pas été, sous le rapport des impressions subies et reflétées, plus provincial (puisque c'est l'objection qu'on a faite) que les Jeudis de M^' Charhon7ieau de M. de Pontmartin, et l'on n'y eût pas retrouvé, dans tous les cas, Féclio des opinions les plus arriérées et les plus rétrogrades de la province (je ne parle que de la littérature). On y sent, au contraire, on y respire de la passion, de la jeunesse, de l'élan : des germes de critique, poussés par un vent léger à trois cents lieues de Paris, ont fécondé ce jeune esprit ouvert à toutes les aspirations actuelles et intellectuelles de son temps. C'est un phénomène littéraire, si l'on veut, en province, mais à ce titre môme il méritait d'être conservé et préservé de

l'oubli, et c'est ce que nous nous efforçons de faire. Si Ton y trouve trop de passion et de fouillis, n'en accusons encore une fois que la jeunesse et ses ardeurs généreuses, — un grand défaut pour qui ne les a plus.

La lecture des Physiotiomies littéraires, — où je retrouve moi-même tous mes souvenirs et toute ma jeunesse, — me fait songer à ces beaux et énormes bouquets qu'on jette à Turin aux cantatrices : plus le bouquet est gros, plus il est beau; rien ne prouve mieux assurément que le terrain est naturellement riche en fleurs et qu'on ne songe pas à les économiser ; mais une bouquetière de Paris en tirerait un parti plus coquet pour l'œil ; et tout d'abord elle commencerait par rémonder. Un des défauts de Soûlas était de paraître trop touffu. Quand la verve et la passion l'emportaient, il s'y livrait avec toute l'ardeur méridionale (puisqu'on veut que ce soit l'apanage des Méridionaux); mais ce défaut aurait passé avec l'âge : il s'en serait assez vite corrigé à Paris, s'il lui avait été donné d'y vivre longtemps et d'y réussir. Les milieux distinf/ués (où il aurait été appelé) l'auraient contraint à s'amender et à s'émonder de plus en plus dans ce sens. La mode et le goût, d'ailleurs, lui eussent imposé des allées, des éclaircies à travers ces touffes de vigne vierge, venues d'un seul jet et qui rappellent parfois l'abondance et la naïveté des écrivains polémistes du xvi» siècle, qui ne veulent rien lais-

ser perdre de leur végétation naturelle. Soûlas écrivait un peu parfois comme du temps où la langue n'était pas encore taillée. Citons-en un exemple, choisi en plein dans son efflorescence languedocienne, la plus riche et la plus expansive. Voici comment Victor Hugo est caractérisé par cet écrivain de vingt ans, en opposition à Ponsard :

« Et en ce Titan, qui dans sa marche rapide avait tout abattu, tout renversé, tout bousculé, tout anéanti ; qui avait nié les dieux classiques afin de créer un Olympe nouveau, où il pourrait se faire proclamer le Jupiter-Salvator ; en ce génie, où Dieu mit tant de .passion, tant de flamme, tant d'amour; en ce vaste cerveau, cuvier en ébuUition, où s'élaborent (en un enfantement, en une incubation continus) de si belles images, de si magiques pensées; dans ce dramaturge, qui fit monter sur la scène française le roi et le bouffon; qui mit côte à côte la majestueuse beauté et l'ignoble laideur, et la rayonnante, l'éternelle élégance, dans le cœur le plus vil, le plus lâche, le plus corrompu; dans le poète enfin qui avait arraché à Lope de Vega son originalité, à William Shakespeare son génie, à Gœthe sa pensée profonde, la bourgeoisie pas davantage ne pouvait voir un des siens. »

Il y avait du courage alors, en 1854, à parler ainsi en public, dans la presse française, de l'exilé de Guernesey, — du plus grand poëte de la France.

Il n'a manqué, somme toute, à Soûlas, que le temps d'attendre, — un peu de fortune, en un mot, — dans ces premières années de loisir forcé que crée toujours à Paris la carrière littéraire. Il y apportait un fonds acquis : tant d'autres (et

nous en connaissons qui nous touchent de près, nous ne les nommerons pas, parce qu'il y aurait excès d'humilité de notre part) n'ont eu qu'à se présenter dans les coulisses de la littérature pour y être admis de prime abord et tout simplement sur la mine ; s'y frotter laborieusement à des esprits supérieurs ou à de grands esprits qui les avaient pris en amitié; et, enfin, y respirer librement cet air qui crée, à la longue, ce qu'on appelle des hommes distingués.

Nous allons retrouver notre ami en rapport avec les plus célèbres représentants de l'école réaliste.

Un dimanche du mois de mai 18S7, le train de Paris, qui arrive sur les huit heures du soir, jeta sur le pavé de Montpellier (pendant que toute la population écoutait la musique militaire à l'Esplanade, resplendissante de son clair de lune et de l'horizon lointain de la mer) deux ou trois cents étudiants parisiens qui venaient explorer la flore méridionale sous la conduite du savant et bienveillant professeur M. Ghatin. Rendez-vous avait été pris pour le lendemain avec eux, au jardin botanique, habituellement si paisible et si poétique dans .sa solitude, par M. Charles Martins, le collaborateur bien connu de la Revue des Deux Mondes et l'un des plus éminents professeurs de

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la Faculté de Montpellier ; il devait de son côté diriger les étudiants de la ville.

Tous ceux qui ont habité le Midi savent combien le climat y prédispose à la vie heureuse et facile. Les citadins, hommes et femmes, les jeunes gens surtout y vivent tout en dehors. En un clin d'oeil, les restaurants si nombreux à cause des étudiants, les cafés, qui donnent tant d'animation et de gaieté à la place de la Comédie, les cercles, furent remplis de cette jeunesse bruyante à peine débarquée et attendue ardemment à la gare. Quant aux bourgeois plus âgés, aux dames et aux demoiselles, qui arrivaient aussi de Paris, la boîte de fer-blanc en sautoir et une pioche à la main, des omnibus les avaient transportés dès leur arrivée dans des hôtels tranquilles. Nous ne les suivrons pas dans leurs excursions botaniques. Le lieu serait mal choisi pour en parler légèrement, et notre directeur, M. Moquin-Tandon, ne nous le permettrait pas dans sa Revue. Pour lui, noblesse oblige. Mais il est un côté plus familier et plus abordable par lequel nous demandons la permission de rendre hommage à son illustre •père. Ce n'est pas manquer de respect à la mémoire du savant que de rappeler qu'il a été aussi un très-fm et très-délicat poëte dans l'idiome languedocien. C'était du reste un don de famille, et le double nom est resté célèbre et populaire dans la contrée. Nous ne pouvions manquer de le saluer en passant, nous en qui l'amour des tra-

ditions locales a été ravivé tout d'abord à Paris par les études de M. Champfleury, auxquelles il nous a été donné d'assister en arrivant. Mais ceci nous ramène à nos souvenirs.

La joyeuse bande n'amenait pas seulement des botanistes avec elle. Le bruit ne tarda pas à se répandre que MM. Champfleury et Courbet étaient dans la ville. M. Courbet y était déjà connu par le long séjour qu'il y avait fait quelques années auparavant, et dont il avait rapporté ces merveilleuses vues de mer dans lesquelles il semble que le peintre se soit tellement identifié avec la nature, qu'on dirait qu'il a fait partie lui-même des éléments qui l'entourent avant d'avoir forme humaine. Quand Courbet est devant un paysage — surtout un paysage de mer — l'homme semble ne plus exister pour lui. Toute créature vivante sans exception avait toujours le dessous dans ces premières toiles de Courbet, qui sont les meilleures. J'en excepte pourtant le beau tableau de la Rencontre, qui fait tant d'honneur au paysage moderne dans la galerie Bruyas, au musée Fabre. L'art et la nature se sont combinés cette fois pour peindre la campagne au xix^ siècle dans les environs de Montpellier.

L'artiste paraissait à cette époque de l'humeur la moins soucieuse et la plus gaie : il chantait des chansons franc-comtoises arrangées par lui, sans riyne (il avait horreur de la rime — et cela se comprend — comme le renard avait horreur des

raisins qu'il ne pouvait atteindre) ; mais à défaut de rime, ses chansons avaient du moins la raison et le bon sens. Elles ne s'élevaient pas, d'ailleurs, trop au-dessus de l'esprit villageois pour lequel elles étaient faites. C'étaient toujours des amours de cabaret ou de village qui en faisaient l'objet. Mais la bonhomie, pleine de finesse, le rhythme surtout sur lequel il les chantait et qui était de son invention, l'entrain qu'il y mettait en répétant les refrains, en faisaient quelque chose de tout à fait original et d'intraduisible. C'était le désespoir des musiciens qui ont essayé de les noter. Rien n'était moins naïf que ces compositions musicales, sortes de tyroliennes franc-comtoises, d'apparence si simples : elles étaient au contraire des plus composites, ce qui ne veut pas dire que Courbet eût pu être un grand musicien, pas plus qu'un grand statuaire, comme il en a eu un jour la prétention.

Quant à la jactance du peintre, elle ne se montrait pas encore en ce temps-là ce qu'on l'a vue depuis : du moins elle était supportable. Le défaut principal s'est accentué en lui, comme l'embonpoint, avec l'âge. En ces années de jeunesse, s'il parlait beaucoup de lui, c'était encore plus avec la conviction de son art et de la révolution qu'il avait la conscience d'opérer dans le paysage, que des mérites de toute sa personne. Sa parole devenait même alors douce et persuasive : il ne convenait guère à des Languedociens de s'aper-

cevoir de son accent franc-comtois. Il rêvait déjà de faire de la politique, et il a longtemps conçu le projet de peindre un paysage gigantesque, dans lequel il aurait représenté Prométliée déchiré non par un vautour, mais par un aigle.

Courbet, en 1837, était grand, mince, élancé. Sa barbe pointue lui donnait de la ressemblance avec les personnages des bas-reliefs assyriens, a dit Théophile Silvestre. Ses yeux étaient grands et doux comme ceux d'un bœuf. On Ta également écrit avant moi, mais c'était un trait si frappant dans sa physionomie, qu'on ne saurait s'empêcher de le répéter.

De longs cheveux noirs formaient aussi un des caractères les plus saillants de sa beauté, gâtée seulement par les dents qu'il avait très-noires.

On le rencontrait dans les rues de Montpellier, toujours bon enfant, escorté de trois ou quatre amis ; il marchait appuyé sur une énorme canne, le plus souvent la pipe à la bouche.

Quand il travaillait, il était tout le contraire de Delacroix aux prises avec l'idée, qui s'enfermait pour lutter victorieusement avec elle. Courbet se laissait volontiers entourer d'une nombreuse compagnie de flâneurs : il continuait à peindre, à fumer sa pipe, et, de temps en temps, à boire de la bière. Pendant son dernier séjour à Montpellier, il s'éprit d'une vieille peinture chez un artiste du pays, petit-fils du naturaliste Magnol, l'introducteur du magnolia. Le tableau en ques-

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tion représentait l'Amour et Psyché de grandeur naturelle. Courbet demanda la permission de le copier. La toile fut portée et dressée dans un atelier où se réunissaient tous les jeunes gens oisifs de la ville; le peintre eut vite fait de copier cette grande composition avec son couteau à palette, qu'il assouplissait et maniait comme une truelle. La disposition de celte peinture n'a peut-être pas été étrangère, par la suite, à celle de la Femme au perroquet, l'un des derniers tableaux célèbres de Courbet qui ont marqué sa seconde manière, celle dans laquelle il a commencé, au dire de ses anciens amis, à sacrifier aux dieux du jour. Un Duhufe, disait le peintre Bonvin.

Mais nous voilà encore loin de nos botanistes. Nous y reviendrons avec mon ami Soûlas, qui faisait dans la même soirée les honneurs de la ville à M. Champfleury, l'hôte improvisé de sa famille.

Soûlas avait fait la rencontre du célèbre romancier réaliste à la Librairie nouvelle, oià il fut employé pendant quelque temps. M. Champfleury, en entendant prononcer ce nom, lui demanda si c'était de lui qu'il avait reçu dans le temps un article le concernant, et sur la réponse affirmative de Soûlas, a il y a longtemps, » lui dit-il, « que j'entends parler de vous et de votre famille chez

le docteur P..., votre compatriote, à Neuilly; venez donc me voir. » C'est ainsi que commença la liaison de Soûlas avec M. Ghampfleury, à laquelle je dus la mienne plus tard.

On a de ce temps-là un portrait de l'auteur des Bourgeois de Molinchart peint par Courbet, et gravé par Amand Gautier, qui représente le romancier pensif et triste. Le réalisme en était encore lui-même à sa période gothique ou romantique, quand ce portrait a été exécuté. Le fond de la nature de M. Champfleury est au contraire la gaieté même ; il n'engendre pas la mélancolie, mais c'est un genre de gaieté répugnant à toute plaisanterie commune ou grossière. Sa nature d'artiste se révèle en cela au moindre choc. Il adore la pantomime, l'art délicat par excellence à ses yeux : on l'a appelé lui-même le Corneille du genre. Il a l'horreur innée du vers alexandrin, et il est musicien dans l'âme, non-seulement comme amateur, mais aussi comme exécutant sur le piano ou l'archet du violoncelle en main. Explique cela qui pourra : il est sensible à la musique et pas du tout à la prosodie. Ce phénomène (nous avons déjà eu l'occasion de le remarquer) a été également observé sur Mérimée, qui affectait de détester les vers, et qui en citait même, lui si instruit, de faux en latin à l'Académie : il était pourtant passionné pour tous les arts. Sainte- Beuve, au contraire (qu'on nous pardonne cette digression), n'aurait pas laissé passer un vers

faux, mais il retenait peu ou mal la musique : il ne la lui fallait pas du moins trop compliquée. Il n'a jamais goûté beaucoup Meyerbeer ; mais il était surtout sensible aux choses simples. Méhul, Grétry, le fameux chœur du chasseur dans Rohin des Bois, qui datait en France de la génération romantique, le chœur des guerriers dans Topera de Mcrmel, Roland à Roncecaux, sont ce qui l'ont le plus impressionné à ma connaissance. Quant aux airs, il en avait inventé un à son usage particulier, sur lequel il mettait tous les autres.

Il fallait l'entendre chanter La plus belle ombre, Tiia chérie ! sur cet air unique, auquel il ajoutait l'accent et les manières de l'acteur, car il était peintre de portraits jusque dans l'imitation parfaite du modèle, lorsque la faculté d'assimilation avait été frappée imc fois en lui. Personne n'imitait mieux par exemple l'empereur ^'apoléon III marchant voûté, une jambe raidie et les épaules légèrement inégales.

Il ne paraissait pas du reste avoir rien retenu de plus ^'Orphée aitx Enfers que ce que nous venons de citer, et cela dans une circonstance particulière qu'il est bien permis de rappeler aujourd'hui. Gomme il n'était point hypocrite, il en riait tout le premier en la racontant. Orphée tenait en ce temps-là l'affiche sur deux scènes à la fois : on le jouait aux Bouffes et au Théâtre-Lyrique. Sainte-Beuve, qui n'allait au théâtre que le dimanche comme un bon bourgeois qu'il était, fut

un jour très-instamment prié de prendre des billets pour Oriihée, dont on parlait tant. Comme on ne lui désigna pas particulièrement Y Orphée (\VLon désirait entendre, il fit louer une loge pour celui de Gluck au Théâtre-Lyrique. Ce fui une grande déception suivie d'une explosion de colère dans la soirée. « Ce n'est pas là ce que j'ai désiré voir, disait-ow ; on ne m'a pas parlé de cela : c'est trop ennuyeux, etc., etc. » On en fut quitte le lendemain pour aller à l'autre Orphée, celui d'Offenbach aux Bouffes. Cette fois l'idéal était trouvé : le véritable Orphée était YOrphée où Ton s'amusait.

Une des premières choses qui frappèrent le plus M. Champfleury en se promenant dans les rues de Montpellier, ce fut l'abondance de marchands de bonbons qui s'y trouvent. Montpellier n'a rien perdu, sous ce rapport, de ce qu'il était au xvi" siècle, au dire d'un témoin oculaire, Félix Flatter, un célèbre étudiant bàlois, qui y était venu étudier la médecine en 1352. A notre arrivée à Montpellier, lit-on dans ses Mémoires, a nous avisâmes dans la rue un imposant cortège de bourgeois, soit nobles, soit roturiers. Affublés de chemises blanches, ils marchaient accompagnés de ménétriers et de porte-bannières ; ils tenaient à la main des jattes d'argent remplies de

sucreries, de dragées, et ils frappaient dedans avec une cuiller de même métal ; celle-ci leur servait à offrir les friandises à toutes les jolies filles qu'ils rencontraient sur leur passage «. — Et ailleurs, à propos de la réception d'un docteur en médecine, « il y eut une magnifique collation, ;> dit le même Flatter : « on lança plus d'un quintal de dragées... » Les vieilles mœurs ne se sont point encore tout à fait effacées.

Je ne m'attarderai pas à raconter ici jour par jour les péripéties de cette semaine pendant laquelle l'école réaliste était représentée à Montpellier par ses deux principaux chefs. La gaieté y eut la plus vive part : « ce ne sont que festins ->. visites et promenades dans les musées et les bibliothèques ; de temps en temps on se rappelait qu'on était venu pour une excursion scientifique : quelques rumeurs même avaient couru d'après lesquelles on se plaignait, dans le camp des botanistes, de ce délaissement de certains amateurs qui avaient déserté la troupe pour faire l'école buissonnière dans la ville. Courbet se piqua d'honneur, et il découvrit, sur les bords du Lez, derrière la citadelle, un insecte appelé dans le pays araignée maçonne, et qui n'est guère signalé que là dans les annales entomologiques. L'araignée maçonne habite un trou dans la terre ; ce trou est rond et poli comme s'il avait été façonné au tour ; il est bouché par une porte très-étroite, retenue par une charnière, derrière laquelle la maîtresse

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du lieu s'accroche de toutes ses forces pour empêcher d'ouvrir. On n'est pas plus industrieux : cette araignée tient du castor.

Quant à M. Champfleury, il vivait au milieu de toutes ces distractions sans avoir l'air d'y prendre part. Il ne se montrait ni bruyant ni turbulent, il paraissait sans cesse méditatif'. Son ami Schanne, fabricant de jouets, dontMurgera fait Schaunard dans la Vie de Bohème, et qui était aussi du voyage, avait mis la rue Saint-Martin, sa patrie, en parodie dans des scènes désopilantes à la manière d'Henry Monnier. On riait à se tordre, en l'écoutant. Un étudiant en médecine, M. G..., aujourd'hui conseiller général dans son département, était aussi l'un des bonte-en-traiu de ces réunions, où l'on se retrouvait toujours les mêmes, c'est-àdire ceux qui, à Montpellier, faisaient ou étaient censés faire, comme on dit, de la littérature et de l'art. — Il s'en trouvait dans le nombre quelques-uns qui ne faisaient résolument rien du tout. Mais il y avait aussi de véritables et légiti-

1. Il prenait des noies pour un article qui parut très-pou de temps après dans la Bévue des Deux Mondes, et qui fit grand bruit dans Landernau. Mais à quoi bon raviver ce souvenir éteint? M. Bruyas lui-même l'avait oublié ; et quand il nous en parla, de longues années après, c'était avec une amertume mêlée du regret de n'avoir pu rallier à sa cause un homme d'esprit, dont il avait toujours aimé le talent, bien que l'auteur des Sensations de Josquiii ne se fût peut-être pas exercé avec assez de ménagement sur un amateur de beaui-arts, doué de l'instinct du beau, comme l'était M. Bruvas.

mes ambitions dans ce groupe de jeunes gens : nous avons déjà nommé M. Edmond Gondinet, qui assista un jour à un dîner offert par M. Alfred Bruyas en l'honneur de nos hôtes de Paris. La salle du festin était ornée de leurs portraits, dessinés au fusain par M. Auguste Baussan, un jeune sculpteur qui a depuis acquis un grand renom dans le Midi; sur la cheminée, se dressait une statue de terre improvisée par le même artiste dans la journée, et représentant la ville de Montpellier tendant des couronnes. J'eus l'honneur de porter un toast k ce dîner à M. Edmond Gondinet et à son avenir dramatique; je ne me suis pas trompé en cela, je le dis aujourd'hui avec satisfaction.

Quelques jours après, sur un banc du Peyrou, sous les beaux ormeaux, l'honneur et l'ornement de cette promenade, M. Ghampfleury me dit : « Que faites-vous à Montpellier ? — Rien, » répondis-je ; « on veut me faire étudier la médecine : c'est la mode dans le pays, mais je n'y ai aucun goût... — Il faut venir à Paris, » me dit alors M. Ghampfleury d'un ton grave et convaincu : « un jeune homme qui veut travailler et qui veut s'instruire y fait toujours son chemin. » Je suivis son conseil l'année suivante, et je lui dus ainsi, en 1861, de devenir le secrétaire de Sainte- Beuve.

Il n'y a que les œuvres, je le sens bien, pour arracher un nom de Toubli, et elles manquent, je ne me le dissimule point, pour mon ami Soûlas, malgré les polémiques soulevées par lui à diverses reprises dans le Figaro, et dont la plus célèbre a été celle que j"ai rappelée en commençant contre rÉcole normale. 11 n'est pas même bien siir que Monselet s'en souvienne, lui qui a parodié si spirituellement cette tempête antiuniversitaire dans ses Tréteaux, où Soûlas apparaît, jouant le rôle de Marcel dans les Huguenots, et excitant par ses chants les fédérés des brasseries littéraires à la bataille. Mais je n'aurais garde moi-même d'encourir le reproche de m'arrêter trop longtemps sur un sujet littéraire qui n'intéresse plus que moi seul, si je n'avais à rappeler encore une circonstance piquante à laquelle se rattache le nom de mon ami.

Quand j'arrivai à Paris en I808, il était correspondant d'un journal italien de Turin, Vlndipendente. C'était un emploi des plus mal rétribués, malgré les promesses de son rédacteur en chef, M. Pierre Gastiglioni. Mais les journaux piémontais étaient en ces années-là, comme on dit, pauvres et honnêtes. Soûlas se trouvait aussi en

rapports littéraires, depuis quelques mois, avec le fameux comte de Castiglione, mort il n"y a pas bien longtemps encore, et qui aurait voulu, à Fépoque dont je parle, se pousser dans la politique sarde. Mon ami avait même rédigé pour lui une importante brochure, qui parut signée du vrai nom du comte, François Verasis. Une seconde exploration botanique, qui était de nouveau pour Soûlas l'occasion d'un voyage et d'un compte rendu dans les journaux, le conduisit la même année jusqu'à la Grande-Ghartreuse et ensuite à Briançon, toujours sous la conduite de M. Ghatin. A cette extrême limite de la France, la frontière, formée par le mont Genèvre, n'est qu'une enjambée. Soûlas la franchit et alla rendre visite à son rédacteur en chef, à Turin. Il en revint porteur des Mémoires et du portrait d"Orsini, qu'il était chargé de remettre à un habitant d'Auteuil, qui s'est depuis rendu célèbre par sa violence. Le prince Pierre Bonaparte demeurait, comme on sait, à Auteuil, dans la maison de ]yjmo Helvétius ; il avait transformé cet ancien refuge de philosophes en salles d'armes, et il tirait toute la journée des coups de pistolet dans le jardin. Le Premier Gonsul avait souvent visité autrefois cette demeure, dont il traitait plus tard les hôtes à' idéologues. Un détail qui ne déplaira pas à M. Ghampfleury, le moderne historiogriffe des chats, comme Voltaire a appelé Moncrif, c'est qu'il y avait encore dans le jardin d'Auteuil, en'

1838, un grand nombre de ces animaux descendant de ceux de M^^ Helvétius, qui les adorait : ils ravageaient d'ailleurs le jardin. La passion du prince se partageait entre l'escrime, le tir, la chasse dans les Vosges et la poésie : il composait des vers en deux langues, en français et en italien. Ses amis qui le visitaient le plus souvent étaient le prince Murât, grand-maître de l'ordre des francs -maçons, et M. Ducoux, l'ancien préfet de police, directeur des Petites- Voitures. On peut dire que c'était un trio de gros ventres. On y faisait beaucoup d'opposition à table, et l'on y présageait toujours le futur retour de la République, mais en attendant on y jouissait du présent. Les traditions se perpétuaient ainsi dans la famille : Napoléon III y avait continué l'oncle, dont il se croyait Théritier; le prince Pierre y continuait son père Lucien en boudant et vivant à l'écart. Il n'avait rien d'ailleurs d'attristé ni même de féroce dans la physionomie : c'était un grand gaillard, solide, carré, à large face, avec une grande barbiche noire qui rejoignait la moustache et couvrait tout le bas du visage ; un large pantalon à la houzarde et des «éperons, résonnant de grand matin sur le parquet, justifiaient assez bien le surnom de Franconi que lui avait donné son collègue Brives, de la Montagne, en 1848.

Une occasion, dont nous n'avons pas d'ailleurs à discuter la légitimité, ralluma son humeur batailleuse en 1858. Les3Iémoires de Miot de Melito,

qui parurent cette année-là, contenaient des attaques contre son père, Lucien Bonaparte ; le prince Pierre en fit remonter directement la responsabilité au général Fleischmann, aide de camp du roi de Wurtemberg, et le provoqua en duel, dans une lettre que les journaux français refusèrent d'imprimer, sauf un seul, le Figaro-Programme; on peut Ty retrouver : elle est datée du 3 juillet 18b8. — Le directeur de Y Indipendente . de Turin, à qui la lettre avait été également adressée, ainsi qu'à d'autres journaux étrangers, pria Soûlas, avant de l'insérer, d'aller demander quelques explications au prince. C'est ce qui ramena mon ami dans cette maison où le malheureux Victor Noir devait trouver la mort douze ans après.

La page suivante, que je copie dans les papiers de Soûlas, est trop curieuse pour ne pas être citée : que si l'on me trouvait par trop indiscret, j'invoquerais un précédent, celui d'une autre conversation, notée par Rœderer dans son Journal de voyage, et reproduite par Sainte-Beuve eu appendice dans le tome VIII des Causeries du Lundi.

L'histoire, a-t-on dit, est la lettre morte des nations, et l'on ne saurait contester que le document suivant n'appartienne aujourd'hui purement et simplement à l'histoire :

« De bonno heure, ce matin, » écrit Soûlas ^:2o octobre

1838), «j'ai pris le chemin de fer pour Auteuil, et j'ai été voir le prince Pierre-Napoléon Bonaparte. Je lui ai communiqué la lettre du comte de Castiglione au sujet des chasses en Piémont qui sont peu importantes, excejjté celles des réserves du roi. Le jirince m'a dit (ju'hier il avait vu l'empereur, qui lui avait demandé s'il était, lui, Pierre, populaire en Corse. 11 m'a entretenu ensuite de l'opinion des Napolitains sur Murât, qui ne sendile pas être favorable à ce nom. Puis il a ajouté que l'empereur était toujours grand partisan de la cause italienne. De là nous avons causé de son père Lucien, insulté dans les Mémoires de Miot de Melito, et de l'article que M. Beugnot a publié dans le Correspondant, qui renchérit encore. Le prince est en ce moment en pourparlers avec M. lieugnot, qui se montre porté à faire une rétractation. « Sans moi, m'a dit le prince, l'empereur aurait suspendu cette Revue [le Corres2)ondant). » Cependant il a insinué à l'empereur, dans leur entrevue, que, si l'on s'attaquait à Joseph, à Eugène, à Lucien, et non à Louis ni à lui, c'est que l'on n'osait pas. Je lui ai fait remarquer que les dernières publications, y compris l'Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, ne me paraissaient pas devoir être un résultat favorable à la mémoire de Napoléon I"^'. Nous avons reparlé ensuite de Lucien. Le prince m'a raconté sa mort en Italie, la dispersion de la plupart des papiers de son père; il m'a dit que, pour sa jiart, il regrettait beaucoup cela; qu'il les faisait rechercher; que l'empereur l'avait assuré n'en avoir pas ; que pourtant lui se rappelle fort bien une grande armoire de famille où Lucien enfermait ses papiers; que là devaient se trouver jusqu'à trois cents lettres de Napoléon I'"'", plusieurs de Bernadette, d'Augereau, etc., etc., et certainement des notes de son père... Il m'a raconté deux ou trois entrevues que Napoléon I»'" avait eues avec Lucien, et dans lesquelles le premier avait été d'une arrogance extrême : à cette observation de Lucien : « Mais, Sire, vous voulez donc faire de la France un corps de garde? — Oui, aurait répondu Napoléon I'"', tout le monde soldat, et sous moi des caporaux. » Mais leur brouille datait de l'entrevue fameuse de Mantoue.

Lucien, sous le premier empire, était comme une protestation, et le prince Pierre a ajouté « comme un remords ». — Moi : « Des frères de Napoléon I"^', quel était le plus aimé?» — Le ])rince : «Joseph, puis Jérôme comme le plus jeune, excepté à la fin... il aimait peu Louis...» Moi : « Est-ce qu'entre eux ils se tutoyaient? » — Lui : « Dans les premiers temps, oui; mais à dater du Consulat à vie, rarement; plus tard, pas du tout. Moi-môme, avec l'empereur, nous nous tutoyions, alors qu'il n'était que simple représentant du peuple à la Constituante; mais comme une fois, dans les premiers temps de la Présidence, je dis vous, il en parut offensé et m'en fit l'observation, en ajoutant : • Du reste, ce sera comme vous voudrez. » Depuis lors nous ne nous revîmes plus sans nous dire vous. » — Nous nous sommes quittés après une conversation de plus de trois quarts d'heure. En passant dans sa salle à manger, le prince m'a fait arrêter devant une belle lithographie représentant la Liberté, et une autre, le vaisseau le Vengeur. »

J'ai épuisé ce que j'avais de plus intéressant à relever dans l'existence si vite et si prématurément brisée de mon ami. Il mourut l'année suivante à Montpellier, dans sa famille, et c'était un devoir pour moi de payer ce dernier tribut de recoimaissance à sa mémoire. Que ses vieux parents, que sa veuve, que ses enfants, que son frère, me pardonnent d'avoir ravivé leur douleur! Je devais cette simple couronne d'immortelles à sa tombe.

13 mai 1873.

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