Histoire de la commune de Montpellier, tome 1, page 24G
bonne grâce. Elle accepta effectivement un rendez-vous, mais à condition qu'elle irait trouver le roi sans lumière. Le roi, longtemps éconduit, adhéra à cette réserve, et n'eut garde de se montrer difficile, de peur de déplaire à sa belle maîtresse. Il suivit si scrupuleusement ses prescriptions, qu'à l'heure convenue la reine, d'intelligence arec sa dame d'honneur, put aller prendre dans le lit de son époux, sans que ce dernier s'en doutât, la place de l'amante. »
Au matin, le roi fut éveillé par les douze consuls de Montpellier ; ils entrèrent hardiment dans la chambre, suivis des « prudhommes, des prélats, des religieux et de toutes les dames, chacun un cierge à la main>^. Le roi fut très-étonné, — et cela se comprend. <' Il sauta aussitôt sur son lit, dit Ramon Muntaner ', et prit son épée à la main ; mais tous s'agenouillèrent, et lui dirent, les larmes aux yeux : « Par grâce, seigneur, daignez regarder auprès de qui vous êtes... » La reine se montra, le roi la reconnut. On lui raconta tout ce qui avait été fait, et il dit : « Puisque c'est ainsi. Dieu veuille accomplir vos vœux ! »
On raconte encore qu'à quelques jours de là, les deux époux se trouvant ensemble au château de Mireval *, le roi prit la reine en croupe sur son « palefroi » et la ramena ainsi, publiquement, en
1. Vieux clironiqueur catalan, cité par M. Germain, en appendice, tome I, page 311.
2. Village situé aujourd'hui sur le ciiemin de fer de Montpellier à Cette et l'une des stations les plus voisines de Frontignan, la ville des muscats.
plein jour, à Montpellier. C'était faire acte cPhabile politique.
« A peine, » dit l'historien d'Aigrefeuille, « sut-on à Montpellier la venue du roi et de la reine d'Aragon, que tout le monde courut en foule au-devant pour être témoin de leur union si désirée; et, dans l'espérance dont on se flatta de leur voir bientôt un successeur, il n'est pas de marque de réjouissance qu'ils ne donnassent autour du cheval qui les portait. De sorte que le peuple ayant voulu en renouveler la fête l'année d'après à pareil jour, il donna, sans y penser, commencement à une sorte de danse, appelée du Chevcdet, qui s'est perpétuée à Montpellier '.... »
Les vœux de la population furent exaucés, en effet ; un enfant, qui devait régner sous le nom de Jayme I""", naquit quelques mois après, dans la nuit du l"'' au 2 février 1208. Nous ne le suivrons pas dans son histoire, afin de ne pas nous éloigner de notre sujet: mais, en 1239, l'historien d'Aigrefeuille constate de nouveau, à l'occasion d'un séjour du jeune roi à Montpellier, les mêmes réjouissances qui avaient précédé sa naissance.
« Cette fête, » dit le bon chanoine, « ne fut qu'un renouvellement de celle qu'ils avaient faite autrefois, lorsque la reine sa mère revint de Mirevaux avec le roi son époux. Pour en rappeler le souvenir, ils avaient rempli de paille la peau d'un cheval, pour représenter celui sur lequel le roi Pierre avait porté la reine Marie en croupe ; et, comme si cette
\ . Histoire de la ville de Montpellier, pai- le chanoine d'Aigrefeuille ; 1 vol. in-t'ol., 1737, paye 63.
pauvre bête devait prendre part à leur joie, ils la faisaient danser de la manière que nous voyons qu'on le fait encore. — Telle est la véritable origine du Chevalet de Montpellier.... etc. »
Gomme on le voit, rhistorien du xyiii^ siècle ne doute point que cette danse ne soit née à Montpellier ; la croyance en était même si communément accréditée de son temps et la danse du Chevalet si fort en renom, qu'on eut l'idée de la représenter à la cour devant Louis XV, au sortir d'une maladie, en 1721. C'était le traiter selon les préceptes de Rabelais. Le Mercure d'octobre de la même année en a consigné la relation, dans laquelle d'Aicrefeuille relève des erreurs historiques qu'un bon Montpelliérain comme lui ne pouvait pas laisser échapper. L'aventure du roi d'Aragon était passée à l'état de légende, et on l'appliquait un peu indistinctement à lui ou à tout autre roi-chevalier de ces temps héroïques; elle appartenait désormais (et son héros aussi, quel qu'il fût) à l'histoire amoureuse des Gaules. Elle était digne en tout d'une cour d'amour : aussi en fit-on le sujet d'un divertissement, avec toutes sortes d'intermèdes, aux yeux émerveillés de Louis XV.
Il ne semblait pas qu'il pût jamais y avoir plus ample matière à discussion sur ce point, quand un érudit, qu'on a pu appeler de son vivant « un véritable puits de science >^. M. Édélestand du Méril, est venu tout d'un coup élargir la ques-
tion et révoquer en doute roriginc monlpelliéraine, accordée par tous les historiens à la danse du Chetalet. Il a pris même à partie là-dessus M. Germain, qui n'y attachait pas tant d'importance, dans le temps où il frayait à la grande Histoire une route droite et sûre à travers le labyrinthe difficile des archives provinciales. Il s'était contenté de cueillir une fleurette en passant, sur la foi des anciens, et voilà qu'on lui en conteste l'authenticité, et qu'on le rend responsable d'une erreur commune !
M. Édélestand du Méril prouve, par un grand nombre de documents et témoignages à l'appui, que la danse du Chevalet existe en bien d'autres lieux encore qu'à Montpellier : il la montre, avec ses appellations différentes, dans une foule de localités, où toutefois elle est moins célèbre et ne se rattache pas à une légende aussi poétique, en France, en Angleterre, en Allemagne, jusqu'au Mexique et en Chine. Je n'irai pas si loin avec lui : je me contenterai de renvoyer à son chapitre', et je lui répondrai, — en regrettant qu'il ne soit plus là pour m'entendre, — que M. Germain s'est rectifié le jour où il nous a signalé à nous-mème le dessin qui fgure sur un vase antique du musée de Béziers, et dont nous donnons la reproduction. Ce jour-là, M. Germain
1. Voyez dans ïllislnire de la Comédie, tome I, page 421, lappendice intitulé le Chevalet (Pans, Didier, in-8, 1864).
a reconnu son erreur et voulu prouver que la danse du Chevalet avait réellement une origine bien plus ancienne que celle qu'on lui avait toujours attribuée, et que n'indique pas son savant antagoniste.
Nous devons la reproduction de ce dessin à M. le directeur du musée de Béziers, M. Charles Labor, qui a bien voulu nous en communiquer une photographie, exécutée avec beaucoup de soin par MM. Yiacara et Tanières, qui y ont mis la plus grande obligeance. L'opération n'était pas sans difficulté, car le règlement s'opposant à la sortie des objets, les deux artistes ont dû transporter leurs appareils dans l'une des salles du musée. Dans ces conditions, l'entreprise devenait tout de suite délicate, à cause même de l'état de vétusté du vase et de sa petite dimension. La photographie qui nous a été envoyée avait été prise aux deux tiers de la grandeur, et Thabilc dessinateur bien connu, M. Kreutzberger, en la reproduisant, a rendu au vase ses véritables proportions.
Ce vase, d'une forme élégante et peu commune, a été trouvé à Délos, il y a une trentaine d'années. Le fond en est composé d'une terre trèsfine d'un ton jaune clair : la peinture est rouge et noir ; on distingue très-bien ces deux tons à la loupe.
Le dessin représente, comme on le voit, un cheval postiche, porté par im cavalier armé
LA UANSE DL CHEYALtT
d'une lance. Les deux pieds du cavalier s'appuient à terre dans deux espèces de fourreaux, qui ont Pair de deux jambes de cheval. Pour donner plus de réalité à ce groupe, une jambe humaine factice simule la jambe du cavalier et pend au-devant du cheval. Un autre groupe, qui paraît absolument semblable, fait face à celui-ci sur la panse du vase : mais cette seconde figure est un peu fruste.
8 octobre 1873.
P.-S. — Le mot erreur vient de nous échapper un peu à la légère dans ce que nous avons dit de M. Germain, se rectifiant au sujet de l'origine antique de la danse du Che-
valet, accusée par le vase du musée de Béziers. A proprement parler, il n'y a pas eu erreur de la part du savant historien, et nous admettons très-bien l'explication philosophique qu'il a bien voulu nous donner depuis, de vive voix, sur ce point.
L'esprit humain n'est pas tellement inventif que la danse du Chevalet, c'est-à-dire une danse dans laquelle figure nécessairement un cheval postiche, de bois ou de carton, n'ait pu naître ^ des époques différentes et en plus d'une localité. Il suffisait d'une circonstance où le cheval jouait un rôle pour donner lieu à une manifestation de ce genre ; il a pu s'en produire une chez les Grecs, à l'occasion du fameux cheval de Troie.
La légende poétique ou dorée des siècles présente d'autres cas de ces analogies frappantes entre des récits authentiques et des inventions fabuleuses, nés les uns et les autres sous tous les climats et à toutes les latitudes : le vrai engendre le faux ou l'apocryphe. Ainsi, l'émouvante aventure du Boumieii (le Pèlerin^, si populaire en Provence, n'est autre que l'histoire même du célèbre poète persan Firdousi, que la calomnie fit tomber en disgrâce, à soixante-dix ans, dans la cour où il avait si longtemps vécu, et qui s'en retourna à pied dans son pays natal, sous un costume de derviche. La fable de Bélisaire , imaginée, parait-il, au xiii" siècle, se rapproche de cet ordre d'idées, mais l'infortune de -Firdousi, mort en l'an 1020 de notre ère, ne laisse aucun doute aux historiens et critiques qui l'ont racontée.
Et même dans cette épopée des temps antiques et héroïques de la Perse, ce Livre des rois, auquel le poète Firdousi, l'Homère de son pays, a dû sa gloire, que de traditions et de légendes qui ont leur pendant dans la plus haute mythologie antique et dans celle des temps plus rapprochés de nous ! « Le plus célèbre épisode du poëme, la rencontre du héros Roustem et de son fils Sohrab est, » dit Sainte- Beuve, « une belle et touchante histoire qui a couru le monde, qui a refleuri dans mainte ballade en tout pays, et que bien des poètes ont remaniée ou réinventée à leur manière,
jusqu'à Ossian dans son poëme de Carthon et jusqu'à Voltaire dans sa Henriade. Voltaire n'avait pas lu assurément Firdousi, mais il a eu la même idée, celle d'un père, dans un combat, aux prises avec son fils, et le tuant avant de le reconnaître.... »
Pour en terminer avec la danse du Chevalet, nous avons la preuve qu'elle a existé, dans l'antiquité et au moyen âge, autre part encore qu'à Montpellier : mais elle n'en constitue pas moins, dans cette dernière ville, un fait local et d'une incontestable originalité.
LETTUE A M. CHARLES RITÏER i
Vous me demandez , mon cher ami , mon impression sur Théophile Gautier. La voici. Personne ne connaissait mieux les éléments de la langue française que lui, c'est-à-dire les mots et leur valeur. Il savait les noms des choses et des idées innommées, — de celles qu'on ne prend pas la peine à^aiypeler. Quand Balzac demandait : « Gomment s'appelle cette herbe? » Gautier n'aurait pas
1. M. Charles Ritter, professeur à Morges, un esprit des plus dislinj^ués et des plus curieux, ami et disciple de Strauss, dont il a traduit et publié un volume d'Essais d'Histoire religieuse et de Mclau'jes littéraires, précédés d'une introduction par M. Ernest Kcnan (un vol. in-8, chez Michel Lévv, \Sli\
répondu : « C'est de Therbe, » mais il aurait trouvtle nom de Tlierbe. Bien souvent Sainte-Beuve m'a dit, en cherchant un mot qui ne lui venait pas : « Ah ! si Théo était là, il nous le soufflerait ! » — Maintenant cela dispensait beaucoup le critiquefeuilletoniste d'exprimer son opinion et sa pensée, qu'il avait très-nettes dans la conversation, mais qu'il dissimulait le plus possible sous sa palette. « Que voulez-vous? » disait-il : « quand on est l'ami de tous les artistes , qu'on les voit, qu'on leur parle, qu'on leur touche la main, il est difficile de dire toute la vérité sur eux. »
Dans la conversation privée , il était charmant, très-spirituel, d'une grande douceur; — la voix lente, un peu grasseyante, mais très-agréable à entendre. — De cette voix harmonieuse, il distillait parfois comme en Autant les plus horribles obscénités, qu'il avait l'art de dorer à mesure, comme dans MademoiseUe de Maïqnn. Il y avait évidemment un principe morbide dans son esprit, dans sa nature : une pilule empoisonnée dans une exquise coupe d'or ; — on avalait la pilule avec la liqueur qu'il versait ainsi, chatoyante et dangereuse.
Il venait voir Sainte-Beuve dans les derniers temps, surtout aux approches d'une élection académique. Mais, comme disait Champfleury, il ne s'est jamais présenté que de profil. Sa tète appuyée sur ses deux mains, — deux nobles mains d'artiste, qu'il savait évidemment belles et qu'il aimait à
montrer, en les appuyant sur sa canne, — il avait Tair d'un sphinx avec sa barbe léonine, son teint fauve, trop fauve, car on sentait le malade, même à son haleine... sa peau était noire et d'apparence rugueuse. La chevelure, d'un noir bleu. J'ai vu dans mon pays des gitanos, tondeurs de chevaux, d'origine africaine : j'ai cru toujours que Théophile Gautier descendait d'une race semblable. Il était né à Tarbes : c'est bien pyrénéen , et sa fille, M'"° Mendès, dans une discussion qu'elle eut un jour avec Sainte-Beuve, soutenait contre lui les Pyrénées, prétendant que les Alpes sont des décors de carton. Sainte-Beuve était plutôt italien : il aimait mieux la douceur des Alpes. Elle ne trouvait de caractère qu'aux aspérités pyrénéennes.
Gautier amusait beaucoup la princesse Mathilde avec ces véc\\s encaustiqués , mais si élégants, qu'il savait lui couler en douceur. Sainte-Beuve me dit un jour : « Théo l'amuse plus que moi; moi, j'avais avec elle une conversation trop sérieuse (c'était après leur brouille) : cela la fatiguait, elle a fini par être lassée de cette habitude régulière de venir me voir tous les dimanches, tandis que Théo la distrait et l'égaie avec ses plaisanteries...»
Elle aimait mieux évidemment le poète que le philosophe.
Philosophe, Gautier ne l'était à aucun degré, et c'est lui qui, un jour, eut peur de se trouver treize à table au dîner Magny : Sainte-Beuve, qui était la tolérance et l'indulgence mêmes, alla chercher
le petit Magny pour faire le quatorzième et rassurer Théo. — A ce même dîner, Théo prétendait une autre fois qu'il entendait les poissons crier quand on les jetait dans la friture. Mais ceci est plutôt un paradoxe d'artiste qu'un signe de superstition. C'est la friture qui chante.
Je vous résume mes souvenirs.... Je crois qu'ils donnent une note juste et exacte; mais je ne voudrais en rien amoindrir le poëte. Seulement, comme on est arrivé tout de suite à l'apothéose, je craindrais d'être lapidé en imprimant de pareilles choses '.
Le sculpteur Auguste Préault avait un mot charmant sur lui : « Gautier, » disait-il, « aime qu'on l'aime, » L'avant-dernière fois que je le vis, c'était chez M^° la princesse Mathilde , dans une visite
1. Tant d'eau est passùe depuis sous le pont que cet inconvénient n'existe plus. J'ai concouru moi-même au Tombeau de Théophile, par huit vers imprimés dans la Renaissance de M. Emile Blémont (je n'ai jamais pu aller jusqu'à douze, et encore l'idée était-elle de mon ami Kufner, actuellement à Genève) :