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INAUGURATION DE SA STATUE ENTERRE CUITE PAR HOUDON EN

Dans un moment où l'on a tant de peine à élever une statue à Diderot, et où il n'est pas encore sûr qu'on puisse célébrer le centenaire de Voltaire et de Rousseau, il y a peut-être quelque opportunité à rappeler, à l'honneur de notre ville natale, qu'elle a eu, elle aussi, au commencement de ce siècle, sa statue de Voltaire. Cette statue, chefd'œuvre de Houdon, et reproduction exacte en terre cuite de celle du Théâtre-Français, avait disparu depuis longtemps du musée de Montpellier; elle y est rentrée à la suite du 4 septembre 1870: espérons cette fois qu'elle n'en sortira plus. Ce monument a eu à subir toutes les vicissitudes politiques de notre siècle : après son inauguration qui fut une cérémonie véritablement triomphale en 1803, il dut s'éclipser devant la Restauration, qui détruisait en même temps une colonne élevée à la Liberté sur le Champ-de-Mars,

VOLTAIHE A MONTPELLIER \à

dans la ville de Montpellier. La Terreur blanche en faisait bien d'autres, du reste, en ce moment dans le Midi : Montpellier a eu ses Trestaillons comme Nimes, et vraiment les partisans de la Restauration auraient mauvaise grâce à nous accuser de mettre à la charge de ce régime un sacrilège antiphilosophique de plus. Nous pourrions citer telle page de Sainte-Beuve sur les exécutions capitales qui ensanglantèrent la ville le 22 juillet 1816 '.

Après cela, nous n'aurons pas de peine à convenir que la Restauration n'a pas expulsé les cendres de Voltaire du Panthéon; elles n'y ont jamais été portées en réalité ^

!. Nous nommons à dessein Sainte-Beuve, car parmi tous les écrivains qui se sont occupés de l'histoire de la Restauration, il est le seul qui ait parlé avec détail et tout au long do la Terreur blanche à Montpellier et dans les environs. [Noiiveaux Lundis, t. IV, articles sur l'Histoire de la Restauration, par M. de Viel- Castel, p. 244 et suiv.)

2. On peut lire là-dessus un très-remarquable récit de la mort de Voltaire, publié il y a quelques années par M. Taine, dans le Journal des Débats (no du 30 janvier 1869). D'après celte relation, envoyée à. Catherine, et retrouvée dans les archives de Moscou, le corps do Voltaire fut brûlé dans la chaux vive à l'abbaye de Cellières, par ses deux neveux, qui mirent ainsi le.s restes mortels de leur oncle à l'abri do toute violation de sépulture. Le clergé l'avait abandonné, et par ce mot il fallait entendre à cette époque l'excommunication de fait en style canonique. M. Taine cite à ce sujet une réponse significative du curé de Saint-Sulpice : « Il n'y a pas lieu à sépulture, i avait dit ce prêtre aux Cordeiiers, chargés par l'Académie française de faire faire un service funèbre à Voltaire ; < le corps n'a point pu jouir de sépulture, je l'ai abandonné. On dit qu'il est enterré dans l'abbaye de Cellières. Lo premier venu peut le déterrer et en faire ce qu'il voudi'a, ni s'assujettir

L'œuvre de Houdon qui avait servi de maquette au grand artiste et avait été la première expression de sa pensée, quand il travaillait à l'immortelle statue de marbre, qui est au Théâtre-Français, avait donc quitté la salle de notre mairie, où était alors installé le musée de Montpellier. François-Xavier Fabre n'était pas encore venu enrichir la ville avec l'héritage de la comtesse d'Albany!

La statue de Voltaire fut probablement rachetée par un riche amateur et marchand d'objets d'art, dont le zèle est attesté plus d'une fois dans les témoignages du temps, et qui a laissé un nom célèbre dans les annales artistiques de la ville, M. Fontanel. C'était lui qui en avait procuré l'acquisition en l'an XL 1803) : c'est son neveu et son héritier, M. Fages, qui l'a offerte en dernier lieu et définitivement à notre musée Fabre, où tous les visiteurs peuvent la voir '.

Ce nom de Fontanel, qui mérite qu'on s'y arrête, revient plusieurs fois avec éloge dans deux

aux formes de l'exhumation par la raison qu'il ne peut être inhumé nulle part. » Et il n'y a pas encore cent ans de la mort de Voltaire {30 mai 1778)! (Ce récit inédit delà mort et des funérailles de Voltaire, imprimé pour la première fois par M. Taine, mériterait les honneurs d'un petit \olume à part, comme en savent faire aujourd'hui les éditeurs bib'iophiles dignes, de ce nom.)

1. Le musée de Montpellier possède ainsi deux admirables reproductions de chefs-d'œuvre : cette statue en terre cuite, do la main de Houdon, et de la même grandeur que celle de Paris ; — l'autre, une seconde idée des Femmes d'Alger, par Eugène DelacrOLt, et qui n'a rien à envier à celle du Louvre.

lettres de Houdon, publiées récemment par les Chroniques du Languedoc ' . Ces deux lettres (l'une du 6 décembre 1778, l'autre du 26 février 1779) étaient adressées à la Société libre des Beaux- Arts de Montpellier, encore toute jeune et que l'intelligente initiative de Fontanel avait beaucoup contribué à créer. C'est cette Société de Beaux-Arts et Belles-Lettres qui devait inaugurer la statue de Voltaire en Tan XI, au sortir du xviii® siècle et de la Révolution. Le souvenir de cette consécration solennelle nous a été conservé par une brochure rare ^, qui rend tout de suite hommage au nom du fondateur de la Société :

« Vous savez, Messieurs, » dit tout en tète l'auteur de la brochure, « que l'acquisition de la statue de Voltaire, modèle original eu terre cuite, de grandeur naturelle, du célèbre Houdon, est due aux soins de M. Fontanel, qui réunit les connaissances d'un artiste et les passions d'un amateur et qui, de concert avec M. Matet, qu'un même zèle anime, prépare dans les salles du musée une collection de tableaux et de livres précieux. C'est là que la statue de Voltaire a son emplacement préparé... »

Fontanel, Matet, voilà des noms dont on se souvient dans notre cité artistique et littéraire.

1. T. I, p. 12, t87a. — Les Chroniques du Languedoc paraissent à Montpellier sous la direction d'un savant que Paris n'a pas oublié, M. Louis Lacour de la Pijardièrc, devenu archiviste du département de l'Hérault.

2. Rapport fait à la Société des Sciences et Belles-Lettres de Montpellier, sur l'inauguratio7i de la statue de Voltaire au

Le second est désormais inséparable de notre musée Fabre par l'éminent portraitiste qui a porté en dernier lieu le nom de Matet.

Nous reviendrons en terminant sur un vœu que nous suggère la rencontre de ces noms et d'autres, et qui n'intéresse pas seulement notre ville natale. Nous avons hâte, pour le moment, d'extraire de l'opuscule que nous avons sous les yeux quelques détails peu connus sur Voltaire.

Parmi les personnes présentes à la cérémonie et qui y apportèrent leur tribut d'éloges, nous remarquons un nom que la postérité et des caricatures royalistes, au retour des Bourbons, ont lié indissolublement à celui de Gambacérès, qui était aussi, comme on sait, de Montpellier. Une caricature, publiée par M: Gliampfleury, dans son Histoire de la caricature sous la République^ l'Empire et la Restauration^ représente trois amis, tous trois enfants du clapas-, groupés ensemble et n'ayant qu'une unique panse à eux trois, —

mitscc de la même ville, par P.-E. Martin-Clioisy, juge au tribunal civil, etc. An XI, 1803. Broch. in-8o (cotée LK7 5132 à la Bibliothèque nationale).

1. Deuxième édition très-augmentéc, p. 327, (Chez Denlu, Palais-Royal, j

2. Sobriquet donné à la ville do Montpellier, et qui signifie, dans le patois languedocien, un amas de pierres : mais toutes les villes sui' un monticule apparaissent de loin sous cet aspect.

panse énorme, emblème de la gourmandise bien connue de deux d'entre eux, Cambacérès et le marquis d'Aigrefeuille, ancien procureur général de la cour des aides de Montpellier, et à qui Grimod de La Reynière avait dédié son Almanach des Gourmands.

Le troisième personnage de cette trilogie grotesque est M. de la Villevieille : mais celui-ci, au contraire des deux autres, est « sec, maigre, d'apparence famélique. » Il a du profil de Voltaire. — Et c'est à un Villevieille qu'est dû le plus bel éloge de Voltaire qui fut prononcé à cette inauguration solennelle de la statue du grand homme à Montpellier, en 1803.

« Il appartenait sans doute, ■> dit l'auteur du rapport, M. Martin-Choisy, <■ il appartenait à l'un des conservateurs du goût, à l'un des fidèles de Ferney, à celui que des relations littéraires et sociales avaient souvent rapproché de Voltaire, de nous entretenir de lui. Ce n'est pas sans émotion que M. Villevieille a retracé des souvenirs qui lui sont également chers et honorables... 11 a eu quelquefois, comme on l'a rapporté de M"<- Gaussin, des larmes dans la voix... »

C'est de ces souvenirs que nous allons extraire la partie qui nous a para la plus touchante et la plus intime. Des journaux, qu'il n'est pas besoin de nommer, nous ont insulté quand nous avons montré un maître pour nous, — Sainte- Beuve chez lui. en déshabillé, dans la familiarité de l'intérieur avec ses amis. Nous ne faisions que

continuer la tradition du culte qui de tout temps s'est attaché à la mémoire des grands hommes ou des hommes supérieurs parmi leurs apôtres, leurs disciples ou tout simplement leurs proches. Voici avec quelle émotion s'exprimait M. Villevieille, parlant avec abondance et de souvenir du patriarche de Ferney :

<< Le soir, l'auteur de tant de chefs-d'œuvre n'était plus que celui de Candide, du Pauvre diable, de Zadig, de ce poëme que la bienséance me défend de nommer...»

Nommons-le tout de suite: la Pucelle ; je sais bien qu'il y avait des dames quand M. Villevieille lisait ses souvenirs de Ferney en séance publique ; mais notre honorable concitoyen, en tournant autour du mot à l'aide d'une périphrase qui nous paraît aujourd'hui puérile, se montrait plus de l'école de Delille que de celle de Voltaire. Le xviii° siècle n'était pas si prude : les contemporains de Voltaire ne faisaient pas si petite bouche à l'endroit du fameux poëme; les plus honnêtes gens le savaient par cœur; nous avons connu la veuve d'un général, une personne des plus respectables, M"^° de F***', âgée de plus de quatre-vingts ans, douée d'une mémoire prodigieuse, et qui en récitait des passages appris dans sa jeunesse. C'était un esprit cultivé du xviiio siècle. Le père lui-même de

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