‹ Plume et pinceauChapitre 6 sur 46 · Dame lecti-ice de Mi^* la pnm-esse Mathilde · texte numérisé non relu

Dame lecti-ice de Mi^* la pnm-esse Mathilde

Sainte-Beuve, qui était un bourgeois lettré de Boulogne-sur-Mer, en avait couvert de noies un exemplaire que nous possédons. Ce n'est que depuis qu'on a attaché une importance bigote à ce poëme. Voltaire, en l'écrivant, avec sa nature sensible et délicate à l'excès, était choqué surtout du mauvais goût avec lequel on avait traité en tout temps un pareil sujet, qui a toujours porté malheur aux poètes et aux artistes. On sait toutes les railleries de Boileau sur Chapelain à cet égard; et avant Chapelain, que de tragédies sur l'héroïque Pucelle ! Toutes ont sombré ; la statue même de Jeanne d'Arc, qui orne de nos jours une des places de la rue de Rivoli, a l'air d'une pendule ou d'un presse-papier posé sur une table: elle 8st d'un gothique malheureux: une féerie lyrique du même nom^ qu'on jouait il y a quelques années dans un but de régénération sociale et surtout cléricale, reçut le sobriquet de Féerie du Ve^idredi-Saint , tellement on s'y amusait! — enfin il n'y a pas jusqu'à la canonisation de Jeanne d'Arc qui n'ait raté. Une seule plume, inspirée et poétique, a réussi dans ce sujet où tant d'autres ont échoué; mais c'a été celle de Micheiet, c'est-à-dire de l'historien qui a le mieux peut-être de nos jours senti le peuple. Après cela, nous ne donnons pas le poëme de Voltaire comme un chef-d'œuvre, ni surtout comme une œuvre de patriotisme; mais c'est avant tout, croyons-nous, et en l'envisageant froidement,

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une œuvre de finesse et d'ironie. Le bon sens critique de Voltaire se révoltait à sa manière, comme celui de Boileau et de toutes ces natures sensitives et nerveuses, de premier mouvement, au moindre contact de tout ce qui les choque. Il y avait des siècles de taux et de mauvais goût accumulés sur Jeanne d'Arc. Voltaire en a été rOffenbach, si Ton veut : mais c'est le destin des sujets trop longtemps rebattus ou ressassés en littérature : ils finissent tous par trouver la cruelle parodie qui les achève.

Reprenons le discours de M. Villevieille où nous l'avons quitté :

« La conversation de Voltaire, » dit-il, « avait peut-être sur ses écrits le mérite de ces esquisses pleines de liberté et de feu, que plus de correction refroidirait. 11 y était tour à tour Démocrite et Platon ; il y avait tous les genres d'esprit, il y prenait tous les tons ; c'était un torrent d'idées, d'images ; il causait, en un mot, de génie, comme un bénédictin écrit d'érudition. Sa prédilection pour le genre dans lequel il eut tant de succès se décelait à tous moments dans ses discours ; il y ramenait sans cesse des plans, des idées dramatiques, qui paraissaient toujours le poursuivre et le tyranniser, et il parlait du Théâtre, auquel il n'avait jamais sérieusement renoncé, comme on parle d'une maîtresse absente. Mais quel degré d'intérêt acquérait sa conversation lorsque, plein de souvenirs de ce beau siècle dont il avait tracé le tableau, il évoquait autour de lui les ombres volages des Montespan , des La Vallière, des

M""- de Lafayette, de ces courtisans célèbres par les agréments de leur esprit et de tous ceux qui, à cette brillante époque, marquèrent par le génie, les talents ou la vertu!»

Voltaire ne pouvait se deviner lui-même : à quelque hauteur de point de vue qu'il s'élevât, il ne pouvait apercevoir que pour nous, fils du xviii° siècle, le grand siècle ne serait pas celui qui l'avait précédé, mais celui qui porte son nom. Diderot, en cela, eut plus de prescience : mais Diderot, malgré son propre culte pour Voltaire, se rapprochait plus de l'avenir par son esprit démocratique : Voltaire appartenait davantage par ses goûts littéraires au siècle de Louis XIV.

M. Villevieille terminait son récit, dans la brochure où nous le copions, par deux anecdotes touchantes auxquelles nous ne voulons rien retrancher et qui sont, pensons-nous, peu connues. Quand on les tient d'un témoin oculaire, que disje, d'un ami, elles ont plus de prix. Nous ne séparons pas le culte des grands hommes du culte de la patrie : assez d'autres cultes, moins rationnels et plus funestes, tendent à s"y substituer de nos jours.

« La dernière retraite de ce vieillard ingénieux, de ce dominateur des arts de l'esprit » (c'est M. Villevieille qui parle); « Ferney, était devenu pour tous ceux qui les cultivaient le siège de l'empire. On y accourait de tous les points de l'Europe ; des hommes de toutes les classes, de tous les rangs, les hommes les plus justement célèbres, y

apportaient leurs hommages ; tous ceux qui entraient dans la lire qu'il avait parcourue avec tant de gloire y venaient prendre son attache et ses couleurs ; sa conversation était une faveur; une réponse, une lettre de Voltaire était un diplôme. »

C'est ce qui arrive et ce que nous voyons encore à chaque foyer de lumière et de chaleur, à chaque centre intellectuel qui s"allunie et qui rayonne. Mais Voltaire appartenait à la plus haute lignée des grands esprits; il était de la famille d'Aristote. Pétrarque avait joui en son temps d'une importance pareille. Isous croyons Voltaire bien supérieur à Rabelais, et par le goût et par la portée philosophique. On peut encore, au point de vue encyclopédique, embrassant toutes les connaissances humaines, en rapprocher Goethe. S'il en est quelque autre de nos jours qui lui soit vraiment comparable, qu'on ose le nommer sans rire et sans charlatanisme. Oh ! nous sommes convaincu que tous ceux qui ont rayonné de notre temps auraient aimé à graviter autour de Voltaire, qui domina tout son siècle. Mais continuons :

« Enfin Voltaire s'arrache à sa retraite, quitte son asile, arrive dans la capitale ; personne n'ignore la sensation que fît son retour... Il est un mot profond que j'ai recueilli, parmi tous ceux qu'on a rappelés et qui lui échappèrent au moment de ce triomphe, que personne n'avait obtenu depuis Sophocle. » (Noiis avons tout à l'heure nommé Pétrarque, que le bon Villevieille oublie). — a On voulait pénétrer Voltaire du sentiment de son immortalité; mais

l'idée de sa prochaine destruction le poursuivait et semblait lui faire repousser les acclamations et les hommages. « C'est en vain, mon ami, me disait-il, qu'on veut me retenir dans mon tombeau de quatre-vingt-quatre ans : il faut descendre plus bas. »

Nous ne pouvons nous empêcher de trouver ce mot touchant et plein d'émotion.

L'autre anecdote racontée par M. Villevieilleest celle-ci :

« Je déterminai avec beaucoup de peine M. de Voltaire à se prêter au désir que m'avait souvent témoigné M. Houdon de modeler sa statue. Enfin son consentement lui fut arraché, le jour pris et les époques des séances fixées; je devais le suivre toutes les fois qu'il se rendrait à l'atelier ; je m'y soumis sans peine, comme vous le jugez bien ; l'artiste s'étant aperçu plusieurs fois que les traits de son modèle n'exprimaient plus que l'impatience qu'il éprouvait, que la contrariété et l'ennui obscurcissaient son front, et que le feu du génie s'éteignait dans ses yeux, j'imaginai de portera la dernière séance que lui accordait M. de Voltaire la couronne que le jour de son triomphe à la Comédie- Française l'acteur Brizard lui plaça sur la tête, aux acclamations d'une foule immense, couronne dont je suis encore possesseur. » (Fétichisme tant qu'on voudra! Mais ces reliques authentiques d'un illustre contemporain que l'on a aimé en valent bien d'autres}. — • Je prévins M. Houdon que je m'élancerais, à un signal convenu, sur l'estrade où était placé M. de Voltaire et lui poserais la couronne sur la tête. « Sans doute alors, dis-jeàM. Houdon, sa physionomie reprendra du mouvement et vous saisirez cet éclair pour y

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mettre la vie, l'esprit et la vérité qui doivent l'animer », et qui respirent, en effet, dans ce chef-d'œuvre. J'exécutai avec beaucoup de bonheur ce que j'avais conçu ; mais j'avais à peine posé la couronne sur cette tète vénérable que, me repoussant avec cette grâce qui ne l'abandonnait jamais : " Que faites-vous, jeune homme? me dit ce vieillard illustre; jetez-la sur ma tombe qui s'ouvre. » — Il éprouvait déjà des douleurs très-vives. Il se lève incontinent, et se tournant vers l'artiste : « Adieu, Phidias !» et me saisissant par le bras : « Mon ami, allons mourir. » — « Oh ! mon maître, m'écriai-je en pressant ses genoux, que je baise encore la main qui écrivit Zaïre! » Alors ses larmes coulèrent et se confondirent aux miennes ! ses •douleurs cependant devinrent intolérables ; nous rentrâmes, et quelques jours après il n'était plus. »

Il faudrait être insensible à toute littérature et à la perte d'un grand esprit pour ne pas partager la tendresse et Tangoisse dont cette fin de récit est pleine. Quand il s'agit d"un homme comme Voltaire, tout est intéressant à connaître.

Qu'on nous permette enfin, en finissant, un vœu patriotique, bien que local, que nous avons réservé au cours de cet article. Une statue peut se détruire ou disparaître, comme c'était déjà arrivé à celle de Montpellier : mais les écrits et surtout les écrits imprimés restent. Je ne signale d'ailleurs celui-ci aux générations modernes que pour démontrer combien ce qui nous paraît aujourd'hui le comble de la hardiesse était tout simple

VOLTAIRE A MONTPELLIER 2o

aux yeux de nos pères, ou plutôt de nos arrièregrands-pères, qui avaient traversé la Révolution et avaient été, dans leur jeunesse, les contemporains de Voltaire. Tout Fesprit du xv!!!"^ siècle se retrouve en eux.

La ville de Montpellier comptait alors un groupe d'hommes éminents, qui se réunissaient dans ce qu'on avait appelé la Société de l'Entresol, en souvenir d'une autre Société littéraire, bien connue, de Paris. Il serait très-intéressant et utile de nos jours de recueillir en une collection, vraiment nationale et patriotique pour la contrée, les travaux qui sont émanés de ces hommes distingués dans tous les ordres des Sciences et de la Littérature.

Ce serait rendre à la fois service aux Lettres et à l'histoire locale de la Cité. Cette période d'histoire locale s'oublie volontiers de plus en plus ; on en disperse ou on en détruit les documents. Les réactions successives, qui ont affaibli ou fait dévier l'esprit de notre pays, depuis la Restauration, ont eu intérêt à laisser anéantir les témoignages intellectuels de cette époque, qui se ressentaient trop du grand siècle. — du seul du moins qui soit grand pour nous aujourd'hui, — du siècle de Voltaire.

Je ne parle que de Montpellier. Il est telle brochure, tel ouvrage botanique (celui de Gouan), même un simple Guide dans le département de l'Hérault, bien postérieur, mais écrit dans un es-

pi il indépendant et voltairien (d'autres diraient athée, car la réaction confond toutes les nuances), qui ont presque complètement disparu, et qu'on ne retrouve plus que dans quelques bibliothèques particulières. La main des partis, assure-t-on, y a mis bon ordre ; et quel est le parti qui a intérêt à brûler ou à détruire les livres ? Ce n'est certes pas celui des lumières.

Il devrait se fonder à Montpellier (et je le dis pour toutes les villes de France) une Société en vue de la conservation des ouvrages de ce temps-là. On réimprime à grands frais, un peu partout à présent, beaucoup de vieux livres qui le mériteraient moins que quelques-uns de ceux qui nous sont restés dans le souvenir pour les avoir vus pendant notre enfance, et qu'on ne retrouve plus aujourd'hui.

Nous soumettons cette idée aux bibliophiles éclairés et indépendants du pays, à ceux qui ne font pas seulement de l'art pour l'art dans leurs recherches érudites, mais qui ont aussi un but, celui de reconstituer l'histoire du passé.

Un Tableau littéraire à refaire, pour le littérateur qui aurait tous les documents en main, serait celui de la société montpelliéraine qui dressait une statue à Voltaire. On pourrait la citer en témoignage du haut degré de culture intellectuelle auquel s'était élevée la société française à la fin du xviii° siècle ; — il nous est arrivé bien des fois, depuis, de prendre pour le progrès nu pour

de l'audace ce qui n'était bien souvent qu'un pas à peine reconquis sur le terrain que nous avions laissé perdre ' .

24 octobre 1876.

1. Voir, à la fin du volume, l'appendice sur la statue de Voltaire à Montpellier.

L'étude de M. Taine en tête des Lettres à une inconnue m"a fait rechercher dans mes proprés souvenirs ce que le savant écrivain a évité de dire sur Mérimée, et comme le moindre détail est bon à noter quand il s'agit d'un personnage tel que l'auteur de Colomba, ]& vais me permettre d'écrire sur lui et de recueillir tout ce que je sais.

D'abord il n'était pas chrétien, même de fait, ses parents ne lui ayant point imposé le baptême à sa naissance ; et je ne sache point qu'il ait fait le saut à ses derniers moments. Ce n'était pas du moins son caractère. Des dames, en 1867, regrettaient devant moi qu'il eût toujours refusé de se convertir et de réparer la négligence de ses parents. « Il nous promet toujours, disaient-elles, mais il ne tient jamais. » Il promettait parce qu'il était galant et poli, mais voyez-vous ce catéchumène de plus de soixante ans, revêtu de l'aube blanche, lui qui avait passé sa vie, disons-le, à courir les bons et mauvais lieux de l'univers entier, et qui les connaissait par cœur, aussi bien

que les monuments archéologiques : c'était même une de ses faiblesses affectées d"en parler trop souvent. « Un soir, » disait-il à Sainte-Beuve, * que j'entrais rue Bellechasse... » — « Mais, » répondit Sainte-Beuve, -x il me semble. Mérimée, qu'il n'y a pas, rue Bellechasse, ce que vous dites... » — Après un moment de réflexion : « C'est juste, c'était ailleurs. »

Une autre fois la scène se passait à Marseille. L'auteur de Carmen n'était du moins pas hypocrite, et quand il parlait on croyait relire ce chefd'œuvre; toutes ses qualités d'artiste sobre et condensé, chez qui les mots ont toute leur valeur et font image, se retrouvaient dans sa conversation comme dans sa prose.

Il avait encore un faible, qu'il devait à un trop grand mépris de l'hufnanité, et aussi à son affectation de paganisme antique : c'était celui de vouloir paraître cruel et sanguinolent, cruentus. Le sang joue un rôle dans chacune de ses compositions ; il y a là comme une réminiscence lointaine du marquis de Sade, qui a été également le livre^ pendant quelque temps, d'une fraction fanfaronne de l'école romantique, — hommes voulant se faire plus méchants qu'ils n'étaient, et semblant avoir pris pour devise : « Je suis homme, et tout ce qui est humain m'est étranger. » Au fond, les meilleurs cœurs du monde. On voit du sang dans la Chambre bleue, cette dernière nouvelle de Mérimée. — il

est vrai que ce sang finit par n'être que du vin. Il paraît bien pourtant que, primitivement, ce devait être réellement du sang ; mais c'était alors trop absurde et presque invraisemblable. Passons.

Un jour il lui échappa de dire ce mot : « Gomme j'aurais aimé être hier au Cirque, quand le lion a croqué son cornac !» — Il ne fallait pas prendre ces cruautés d'artiste au sérieux ; c'était son genre à lui, comme de parler du diable en qui il paraissait croire. Il avait besoin de tous ces éléments-là pour son art.

Mais là où il était instructif à entendre, c'est quand il parlait histoire et archéologie. Il connaissait les choses par la racine, ne se contentant pas de l'à-peu-près^ ne mêlant pas, ne confondant pas les originaux avec la copie. Il racontait un jour ses visites dans les abbayes du Languedoc, aux environs de Montpellier, de Béziers et de Rodez : il avait cité l'abbaye d'Aniane, le cloître de Saint-Guillem du Désert. -- Je me hasardai étourdiment à en nommer deux ou trois autres de la contrée ! Il resta froid sans m'approuver ni me désapprouver. Il ne voulait point s'écarter de la ligne historique et chronologique. Ce que je lui citais était postérieur et l'éloignait de la saine méthode scientifique. Il aimait à toucher le fond en tout et à se rendre compte. En cela il était radical et original.

Et comme il était intéressant encore à écouter,

quand il parlait de ses voyages en Grèce ! Il expliquait, en causant, la bataille des Thermopyles, comme s'il eût été question d'une rencontre de nos troupes avec les Bédouins, dont on aurait eu le rapport la veille. Il citait les textes des historiens grecs qu'il commentait avec ses propres observations. « Il y a en effet, disait-il, un bois de chênes verts que Léonidas eut à traverser, et Hérodote parle d'un bruit de feuilles de chênes verts qui trahit les pas des Spartiates et donna l'éveil aux Perses... »

On croirait que Mérimée s'est peint lui-même dans cet Anglais de la Chambre bleue, qui lit en voyage du grec ancien pour passer le temps !

Anglais, il Fêtait par l'aspect froid et par sa nature : nul Français n'a pris plus que lui part, en esprit et en imagination, à Texpédition d'Afrique contre Théodoros ; il prononçait les noms propres à l'anglaise, et il faisait de son récit, absolument historique, une magnifique épopée, comme s'il l'eût écrite.

La dernière fois que j'ai eu l'honneur de le voir, c'était en 1869, au lendemain de l'échec de Théophile Gautier à l'Académie : il était revenu exprès de Cannes pour donner sa voix au grand poète, et appuyer en même temps M. Duvergier de Hauranne contre le candidat bonapartiste et clérical, M. de Ghampagny. La même combinaison qui devait faire nommer M. Duvergier de Hauranne aurait fait nommer Théophile Gautier;

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mais le parti clérical l'emporta, faute d'entente de la part des amis de cour de Gautier, qui avaient pris pour un mot d'ordre une velléité de désir du maître : « Cela me ferait plaisir que M. de Champagny fût élu : il a écrit une Histoire de César. » Il semblait à Napoléon III que c'était le nommer, lui, que d'élire un émule. Il ne tenait aucun compte, d'ailleurs, des opinions et des tendances réactionnaires, hostiles même à son régime.

La bataille fut chaude et infructueuse. Gautier ne pouvait être élu qu'à la condition que ses amis voteraient pour M. Duvergier de Hauranne.

C'était ce qu'avaient fait Sainte-Beuve et Mérimée. Peu de jours après, Sainte-Beuve eut la visite de Mérimée, dans un moment ovi il accomplissait sa courte promenade de santé sur le boulevard Mont-Parnasse. En l'absence du maître, Mérimée pria qu'on fît descendre le secrétaire, qu'il voulait charger d'une commission. Je descendis, et je trouvai l'illustre écrivain vieilli et bien fatigué. Il y avait sur sa figure des reflets cuivrés, qu'on me dit depuis être l'effet de l'arsenic qu'on lui faisait absorber pour son asthme. Il m'avait pris depuis un an en une certaine affection, lui qui ne prodiguait pas ses sentiments, et me toucha la main, ce à quoi il était assez lent à se décider d'ordinaire. Il fallait faire un long stage dans son estime, avant d'obtenir cette marque de sa part.

Il s'assit, et me raconta alors, pour le répéter à Sainte-Beuve, que, le jour même de l'élection académique, il avait déjeuné avec Tempereur, et que celui-ci lui avait demandé : « Vous êtes venu voter pour M, de Champagny ? — Non, sire, je ne puis pas voter pour un clérical. »

Sainte-Beuve avait coutume de dire de Mérimée : « C'est un ami sûr. » Ils avaient fait, comme ils le répétaient l'un de l'autre, leur chemin ensemble, et avaient même été nommés de l'Académie le même jour. Ils s'estimaient et s'aimaient réciproquement.

Je n'ai pas cru devoir garder ces quelques notes pour moi, et je viens de faire, à ma manière, ce que Mérimée a fait pour son ami, qu'il lui plaisait d'appeler « son maître, » Stendhal, dans sa fameuse et rare brochure, qu'il ne faut pas lire dans les réimpressions expurgées, H. B. (Henri Beyle). Je n'ai pas suivi d'autre méthode que de rassembler mes souvenirs, que j'offre à l'histoire anecdotique des grands écrivains de ce temps.

Le Dictionnaire de Vapereau dira l'âge de Mérimée, que l'on ne trouve point dans l'étude de M. Taine. Ce détail a son importance. En voici un autre qui n'est pas moins utile à connaître : c'est que son père, le peintre Mérimée, avait peint un plafond du Louvre '.

1. Le père de Mérimée appartenait, comme artiste, à celte école bien française de la fin du xviue siècle, qui affectionnait les sujets

Chose singulière ! celte nature, si sensible aux beaux-arts, était absolument insensible à la prosodie ; et quand il citait des vers latins de mémoire, à l'Académie, ils étaient faux. — Quant aux vers français, un jour que M. Camille Doucet lui demandait s'il ne venait pas voir jouer la Conjuration d'Amboise, par Louis Bouilhet, dont on allait donner la première représentation à TOdéon, il répondit : « Est-ce qu'il y a des vers là-dedans ? »

Ce travers à l'égard de la poésie rimée et rhythmique est un point commun que Champfleury, qui a Tamour et le sens de la musique au plus haut degré, partage avec Mérimée. C'est un phénomène assez curieux que cette indifférence d'oreille pour un art si voisin d'un autre : et

les plus gracieux, empruntés à la mythologie antique, et marquait ainsi sa place, d'une façon charmante, entre David et Prudhon. Le musée de Montpellier possède un délicieux tableau du peintre Mérimée, dont le sujet est Xertumm et Pomone. L'illustre écrivain a copié le tableau de son père, pendant un de ses séjours à Montpellier (où il s'ennuyait tant, comme il l'a écrit) en i867 ou 1868 ; il y avait été attiré, pour sa santé, par un célèbre établissement d'hydrothérapie. Les gardiens ou custodes du musée [suivant la vieille expression consacrée) le prenaient pour un Anglais et lui trouvaient l'air froid. — La piété filiale devait entrer cependant pour beaucoup dans cette tâche qu'il prenait à cœur d'achever en copiant une peinture douce de son père, si peu en rapport avec son propre talent et ses prédilections artistiques. — M. Camille Raspail possède aussi, à Paris, un tableau du même genre, de Mérimée père, représentant la scène de Daphnis et Chloë où un vieillard malin e.xplique à sa façon aux deux jeunes gens encore ignorants, mais déjà tourmentés du mal d'amour, les légendes sculptées de la grotte de Vénus.

QUELQUES NOTES SUR MERIMEE 3o

peut-être trouverait-on Pinverse, c'est-à-dire la complète indifférence pour la musique chez les grands lyriques. Ceux-ci portent leur harmonie dans le cœur.

Là où Champfleurj se trouve encore d'accord avec Mérimée, c'est dans l'amour instinctif et passionné des chats. Ces points de rapprochement entre deux chercheurs si dissemblables me paraissent bons à indiquer. Ce sont toujours des phénomènes plus utiles à la véritable philosophie de l'histoire littéraire que les syniholiques et les caractéristiques quintessenciées, extraites purer ment de la lecture des ouvrages, et qui n'apprennent rien de nouveau.

14 décembre 1873.

Le quatrième et dernier volume des Mémoires postJinmes d'Odilon Barrot, qui vient de paraître à la librairie G. Charpentier, s'attache un peu trop, à notre avis, à des broutilles parlementaires. On sent, en lisant ce volume, que l'auteur était avocat ; il s'étend à perte de vue sur des discussions de tribune qui nous intéressent moins, aujourd'hui surtout que nous en connaissons les résultats, qu'à l'époque où elles se produisirent. Il nous rappelle par moments cette Histoire de la Restauration ^ par M. de Yiel-Castel, dont une femme d'esprit, M'^"*^ de Boigne, a dit qu'en la lisant il lui semblait toujours relire le Moniteur : « Il met, » disait-elle, « l'in-folio en in-octavo. » Les écrivains de cette école parlementaire ne sont que trop portés en effet à abonder dans leur sens.

Un autre défaut que nous reprocherons aux Mémoires d'Odilon Barrot, c'est l'absence de dates ; elles sont trop clair-semées dans ce volume. Ces événements de tribune ne sont pas assez éclatants par eux-mêmes, pour que de loin on puisse fixer à chacun d"eux une époque précise : une année

MEMOIRES D'ODILOxX BARROT 37

se confond facilement avec l'autre, quand rhisLorien ne croit pas devoir la mettre en exergue, au moins en tête de chaque chapitre.

Ces réserves faites, il faut bien reconnaître qu"il y a un grand bon sens et beaucoup d'honnêteté politique dans ces Mémoires d'Odilon Barrot. L'auteur y donne de sages conseils au parti conservateur, dont il n'a jamais cessé d'être ; il s'est toujours rallié à la cause de Y ordre, mais il voudrait du moins la sauver par ce qu'il appelle de petites réformes, qui sont l'économie des révolutions. Il déteste la démocratie (qu'il prononce volontiers démagogie, comme si le mot lui écorchait la bouche), mais il n'aime pas non plus à entendre M. Thiers s'exprimer en termes outrageants pour le peuple. Quand les mots de vile multitude échappent à ce dernier, dans cette discussion de la loi du 31 mai, qui fut si fatale à la République, Odilon Barrot ne peut s'empêcher de le blâmer. C'est qu'il est avant tout et essentiellement pour Tordre légal. Un ordre nouveau était sorti de la révolution du 24 février. M. Odilon Barrot la déteste ; il la qualifie, sans hésiter, de catastrophe et d'orgie, comme tous les conservateurs du temps, mais il respecte la légalité, quelle qu'elle soit. Il n'a jamais conspiré contre le gouvernement établi, et il s'en vante quelque part dans une réplique triomphante à Victor Hugo (page 13). C'est fort bien, pourrait-on lui objecter, mais êtes-vous bien sûr, tout en ne conspirant

pas, de n'avoir pas un peu poussé, par vos petites tracasseries, le gouvernement précédent dans Tabîme ? Oh ! vous n'étiez pas un conspirateur : vous avez fait une sage opposition à Louis-Pliilippe : vous l'attaquiez, mais vous ne vouliez pas le renverser. Vous étiez de Topposition dynastique à cette époque. C'est pour vous et tous ceux de votre caste qu'a été fait ce mot célèbre, qui dépeint si bien les Prudhommes de ce temps-là : « La garde nationale a été instituée pour défendre le gouvernement, et au besoin pour le combattre. »

Il est difficile de tenir la porte ouverte et fermée en même temps ; c'est un tour de force parlementaire auquel M. Thiers et l'auteur même de ces Mémoires, M. Odilon Barrot, ont déployé toute la force de leur éloquence pendant le règne de Louis-Philippe. Tantôt ministres, tantôt opposants, ils attaquaient et défendaient tout à la fois. On saie le mot de la fin qui leur fut répondu, quand ils proposèrent ce moyen terme d'abdication du roi et de régence en faveur de la duchesse d'Orléans : « Il est trop tard ! » Le tour de force était épuisé ; le remède n'était plus pratique.

M. Odilon Barrot déplore à un moment donné (page 226) que le peuple français n'ait qu'une très-faible notion de ce qu'il appelle lui-même « le droit abstrait. » C'est que la nation française est une race concrète par excellence. Elle est plus pratique que théoricienne. On ne peut lui reprocher pourtant de manquer de goût pour la rhéto-

rique : elle raime presque autant que le bruit du tambour. Elle a beaucoup sacrifié à l'une et à l'autre, et il serait bien temps qu'elle en revînt à de sages et utiles réformes, dont nous ne sommes pas moins partisan qu'Odilon Barrot. La liberté politique est à ce prix.

Odilon Barrot a été un décentralisateur convaincu. Pour lui, le salut de la France est à cette condition. Les premiers volumes de ses Mémoires rindiquaient déjà clairement : on est même étonné de le trouver tant d'accord, sur certains points essentiels de réorganisation administrative, avec M. Raspail, dont il adopte et épouse les principes. Là où le grand et respectable doyen de la démocratie avait dit : réformes sociales^ l'ancien chef de l'opposition dynastique sous Louis-Philippe s'écrie, à la fin de sa vie : réforme radicale, oubliant que le mot de réforme a conduit un jour à la révolution. Tout en maudissant une fois de plus celle de février, dans un chapitre intitulé : Retour sur le passé, et où il met en effet sa confession générale, il laisse échapper ce qu'il appelle un cri de guerre :

« Que notre cii de guerre à nous tous, « dit-il » , qui voulons sincèrement la liberté, et qui ne désespérons pas encore de notre France, soit donc le même : réforme, réforme radicale de ce régime d'absorption "centrale qui, après avoir tué le premier empire, en supprimant tout contrôle, toute publicité, toute résistance légale, a tué ensuite le gouvernement de la Restauration, en encourageant ses adversaires, — et celui de Juillet... en rendant possible sa fatale résistance à

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toute réforme ; — qui a fait ensuite succomber la République sous les coups de ce même pouvoir concentré qu'elle a eu l'imprudence de ne pas vouloir modifier, et qui tuera tout gouvernement libéral quels qu'en soient la forme et le titre, s'il a l'imprudence de s'entêter sur un tel régime. Cessons de nous en prendre à la liberté de nos révolutions, mais attaquons-nous énergiquement à ce qui rend toute liberté impossible dans notre pays, et alors nous pourrons voir notre démocratie française se montrer capable et digne de se gouverner elle-même. »

G"est le vœu aujourd'hui des hommes les plus avancés de la démocratie , et c'est Tune de ces pages, ainsi formulées dans ce volume, qui nous a fait rendre hommage, en commençant, à l'honnêteté et au bon sens politique d'Odilon Barrot.

Gomme preuve de ce même bon sens politique, nous citerons encore cette page très-sensée et très-sage sur certaines élections de Paris et de la Haute-Saône qui eurent lieu en 1849, et dont la réaction prit prétexte pour voter cette loi du 31 mai, qui raya tout d'un coup un si grand nombre d'électeurs, et prépara ainsi les voies au coup d'État par le rétablissement du suffrage universel. La réaction s'englua elle-même dans sa terreur affolée ou simulée ; elle ne comprit pas le piège que lui tendait le gouvernement, qui proposa luimême cette loi par l'organe et le ministère de M. Baroche. Car il ne faut pas l'oublier, le même homme, qui s'appuya plus tard sur le suffrage universel quand il le crut utile à ses intérêts,

MÉMOIRES D'ODILON BARROT il

avait été le premier promoteur de la loi du 31 mai :

« Il eût été plus sage, » dit Odilon Barrot à propos des élections prétendues rouges qui motivèrent cette loi, et dans lesquelles nous voyons figurer le nom de .M. Carnot, « il eût été plus sage d'envisager avec calme ces élections, de les comparer avec celles qui les avaient précédées et de voir, dans ce revirement de l'opinion, un salutaire avertissement. En effet, par ce rapprochement, par cet examen fait avec quelque sang-froid, on eût reconnu qu'entre le parti conservateur, qui veut l'ordre à tout prix, et l'extrême gauche, il y a, en France, et à Paris surtout, un parti moyen qui se porte alternativement d'un côté ou de l'autre, selon que l'ordre ou la liberté lui paraissent plus menacés, et qui fait pencher la balance de ce côté ; que c'est parce que ce parti moyen ne voulait pas de la réaction à laquelle se laissait entraîner l'Assemblée, qu'il s'était rapproché de l'extrême gauche, sans pour cela se fondre avec elle, et lui avait donné la majorité dans l'élection ; que, si on voulait reconquérir cette majorité, il fallait changer de politique, ne plus menacer la République, et surtout ne pas l'insulter. Mais quels sont les gouvernements qui, dans notre malheureux pays, ont voulu comprendre de pareils avertissements? Ils les prennent toujours pour des actes d'hostilité, et, au lieu de se réformer, ils s'irritent et s'enfoncent de plus en plus dans les voies oii ils sont engagés, jusqu'à ce qu'ils rencontrent l'abîme. c

Ces élections de Paris et de Vesoul avaient tourné la tête à la majorité réactionnaire de la Chambre. Seul, Odilon Barrot semble avoir conservé son sang-froid.

" Tous nos amis, » dit-il encore, « étaient fort animés ; ils "talent à peu près unanimes pour proclamer la nécessité

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lie modifier la loi électorale, sous peine, disaient-ils, de mort à jour fixe. M. le duc de Broglie, particulièrement, qui, ordinairement, a des vues plus claires en politique {il s'agissait du père), n'apercevait de salut que dans une réforme assez profonde du suffrage universel, et je crois (|ue c'est lui qui imagina la condition des trois ans de domicile. J'étais loin de partager ces impressions; d'abord, je trouvais que répondre par une espèce de coup d'État législatif à une élection partielle de quelques représentants de la Montagne, lorsque la majorité, dans l'Assemblée, était si forte et si assurée, c'était jouer un jeu puéril et dangereux, le même que celui que la branche aînée des Bourbons avait joué, alors qu'elle avait répondu à l'élection de l'abbé Grégoire par celui du double vote, qui lui avait apporté si peu de profit. Dans mon opinion, d'ailleurs, l'élection de Paris était une contre-réaction, en quelque sorte, qu'une politique moins agressive contre la République aurait pu prévenir et pouvait encore réparer; et puis, je n'aimais pas cette lutte ouverte entre le corps électoral et le gouvernement : celui-ci se défendait contre des élections libres à coups de lois. Une fois engagé dans cette voie, où s'arréterait-il?... »

Ne dirait-on pas une page écrite au lendemain de rélection Barodet ?

A quelque point de vue que Ton se place , on ne peut méconnaître qu'il n'y ait là un véritable sentiment de modération et de libéralisme, bien peu partagé, il est vrai , autour d'Odilon Barrot. Il a consigné dans ses Mémoires les noms des membres infaillibles de la commission qui prépara la loi du 31 mai. La majorité eut soin d'en exclure tout député républicain. Elle était ainsi composée : MM. Benoisl-d"Azy,Berr\er.Beugnot,

de Broglie, Buffet, de Ghasseloup-Laubat, Léon Faucher, Jules de Lasteyrie, Mole, de Montalembert, de Montebello, Piscatory, de Sèze, de Saint- Priest, Thiers et de Vatimesnil. Le sobriquet de Bitrffraves, qui leur fut donné alors^ leur est resté.

Somme toute, c'est une triste période que celle de ces trois années qui précédèrent le coup d'État. Les partis n'y purent que constater leur impuissance et s'y épuisèrent en luttes .stériles. Le bonapartisme plaçait ses agents. Voici une anecdote caractéristique :

« M. de Maupas,» raconte Odilon Barrot, • était préfet à Toulouse ou il faisait du zèle ardent contre les adversaires do Louis-Napoléon. Un jour, il demanda à l'avocat général, qui remplaçait le procureur général alors absent pour raison de santé, de délivrer des mandats d'arrêt contre quatre ou cinq membres du conseil général, prétendant qu'ils étaient impliqués dans une conspiration contre le gouvernement. Le magistrat du parquet, avant de déférer à cette demande, crut devoir s'informer sur quelles charges cette arrestation était motivée. — Des charges! lui répond l'administrateur surpris et irrité d'une observation si simple, des charges! ah! voilà bien les scrupules des magistrats tièdes et indifférents! Des charges contre des ennemis notoires, qu'en est- il besoin? il suffit de connaître leurs sentiments. — Mais non, reprit le magistrat, la police peut, si elle veut, sous sa responsabilité, arrêter les citoyens suspects, mais la justice ne saurait procéder ainsi ; il lui faut des preuves ou tout au moins des commencements de preuves. — Bh bien ! je m'adresserai a vos supérieurs, dit le préfet. En effet, M. le procureur général étant revenu sur ces entrefaites reprendre la di-

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lection de son parquet, M. de Maupas se plaignit amèrement à lui de la résistance que lui avait opposée l'avocat général. Après l'avoir attentivement écouté, le procureur général dit au préfet (|ue bien loin d'avoir à blâmer la conduite de son subordonné, il ne pouvait qu'approuver et partager ses scrupules, et que, si l'avocat général eût décerné les mandats qu'on lui demandait sans charges suffisantes, il se fût rendu coupable d'un véritable abus de pouvoir. « Eh bien,» dit le préfet, « si ces preuves sont aussi indispensables que vous le dites, elles se trouveront chez les prévenus, tel jour, à telle heure; c'est moi qui vous en réponds. — Vous avez donc quelques documents qui vous portent à croire que ces pièces sont en effet au domicile de ces personnes ? je désirerais connaître ces documents avant de signer les mandats... — Je suis certain, vous dis-je, qu'ils y seront, » s'exclame le préfet poussé à bout. « car c'est moi qui les y ferai remettre par mes agents... »

Quelle abjection ! — L'histoire du coup d'Etat occupe une grande place dans ces. Mémoires. L'auteur y subit sa petite arrestation, — arrestation bien douce, et qui lui valut tout au plus une nuit passée à Vincennes en compagnie de Berryer, du marquis de Talhouët et autres représentants, dont quelques-uns étaient arrivés là en voiture cellulaire. Odilon Barrot eut la chance d'y être conduit dans un des omnibus des facteurs de la poste, réquisitionnés à cet usage. Le lendemain, on fit monter de nouveau ces représentants en voiture, et on les dirigea sur les boulevards extérieurs de Paris , non loin de la Salpêtrière, où les commissaires de police leur déclarèrent qu'ils étaient libres.

Comme on le voit, ce n'était pas la peine de déranger ces honnêtes députés pour si peu : mais après cela, on est mal venu à se demander avec ironie où était en ce moment cette sentinelle invisible, autrement dit le peuple, invoquée un jour un peu imprudemment par Michel (de Bourges). Après la rude leçon infligée en juin 1848, la sentinelle invisible faisait comme vous : elle restait sur le terrain platonique de Topposition légale et parlementaire.

14 novembre 1876.

APOSTROPHE DE LOUVET A CHASLES A LA CONVENTION NATIONALE. — CONVERSATION DE M. VIOLLET-LE- DUC ET DE NAPOLÉON IIL — FUNÉRAILLES CIVILES DE TALMA. — ANECDOTES SUR LE GRAND ARTISTE.

Le cliché suit son cours. On ne parle plus que du mariage de la Foi avec la Raison dans les hautes sphères gouvernementales. Toutes les époques indéterminées comme la nôtre ont ainsi leur formule vague et creuse, qui sert de passepartout et de laisser-passer à tous ceux qui veulent se créer un nom ou une fonction dans la politique régnante. On ne saurait reprocher au régime parlementaire d'étouffer la médiocrité : plus que tout autre, peut-être, il a la propriété de la mettre en relief, de la faire éclater dans tout son jour; quand il lui donne la parole, ce n'est pas pour qu'elle déguise sa pensée. Il semble que la France ait beaucoup de temps à perdre pour entendre tous les lieux communs qui se débitent chaque jour à la tribune de nos Assemblées politiques. Quand ce n'est pas à la tribune,

c'est dans les bureaux, dans les travaux des commissions : un ministre de la guerre vous dira gravement que c'est la croyance en l'immortalité de l'âme qui fait le bon soldat. Autrefois on disait que c'était la bonne soupe. Nous avons changé de cliché. Oh 1 je ne veux médire ni me railler d'aucune croyance ; chacun a les siennes et je les respecte toutes ; mais il y a un sanctuaire in fietto où ceux qui les ont feraient bien de les garder précieusement, et de les empêcher de s'exhaler au dehors. Décidément ce langage de sacristie ou de salon, qu'on apprend dans l'enfance au catéchisme, est ridicule et puéril dans la bouche d'hommes politiques. On serait tenté de s'écrier, si l'on était député, comme un jour Louvet dans une séance de la Convention nationale. Il s'agissait justement d'un projet de nouvelle organisation de l'armée. Chasles interrompait toujours ; Louvet lui cria : « 11 n'est point question d'organiser un corps de chanoines ; taisez-vous ' . »

Personne n'a pour mission, en France, de réglementer les consciences ; toutes les lumières de l'Église, réunies sous le couvre -chef de M. Soubigou ou de M. Dupanloup, ne feront jamais que le Sénat soit un concile. Le gouvernement, qui se met si ouvertement en opposition

1. Séance du 7 février 1793. On sait quo le conventionné Chasles, père de Philarète Chasles, avait clé chanoine à Tours.

avec la liberté de conscience, aurait raison de se donner charge d'âmes, mais à titre de pilote et non à titre de confesseur.

La France est sceptique : elle n'est ni prêtrophohe ni frêtroi)Mle : mais le vrai moyen de propager les enterrements civils est bien la tournure hargneuse, grincheuse, bigote et défiante qu'on donne en ce moment à cette question des honneurs funèbres rendus aux membres de la Légion d'honneur. Toutes ces distinctions d'ancien régime entre le religieux, le militaire et le civil sont de nature à passionner profondément l'esprit public dans notre pays; c'est de la mauvaise guerre qu'entretient là le gouvernement. Il ferait mieux de donner satisfaction une fois pour toutes à Topiniou publique, en empêchant le renouvellement de ces scènes choquantes et provocantes qui se sont passées à l'enterrement de F^icien David et du commandant Monnot '. Le clergé ne

I. L'article suivant avait paru le 18 septembre 1876 dans la. République du Midi : « L'autorité militaire vient encore de refuser jeudi de rendre les honneurs suprêmes à un membre de la Légion d'honneur, qui a voulu être enterré civilement (c'était peu de joui's après les funérailles de Félicien David). Cette fois le coup a frappé sur un soldat, un officier supérieur en retraite, le commandant Monnot, dont les opinions républicaines étaient bien connues dans l'armée. Le commandant Monnot avait été mis en retrait d'emploi par Louis-Bonaparte, quelques jours avant le coup d'État. Quand il parlait de sa disgrâce, il accusait le chiffre de huit mille officiers,

gagnera rien à fomenter de tels troubles, et Tadministration, en lui laissant prendre tant de prépondérance dans la vie civile, ne peut qu'y perdre en confiance et en crédit. Le parti clérical aime à semer la division et la discorde : c'est au pouvoir laïque à se préserver de ces mauvaises sujétions.

dont la carrière avait été brisée comme la sienne par le deux décembre. Un discours a été prononcé sur sa tombe, au Père-Lachaise, par le citoyen Camille Raspail, le médecin si dévoué et l'un des fils du vénérable doyen de la démocratie. Le citoyen Camille Raspail a protesté contre le nouvel acte d'intolérance de l'autorité militaire, qui refuse à un ancien militaire, chevalier de la Légion d'honneur, les honneurs auxquels il a droit civilement. Le refus se fonde sur ce que la loi dit : que le piquet accompagnera le corps à l'église et au temple ; mais les protestants ne vont pas au temple, pas plus que les Israélites à la synagogue. En outre, la loi ne dit pas que le piquet n'accompagnera pas le corps du défunt qui aura refusé de passer par l'église. C'est un point à discuter et qui sera élucidé, espérons-le, dans la prochaine session parlementaire. Pour nous, tant que le budget des cultes n'aura pas été aboli, ce qui simplifierait et résoudrait naturellement la question, nous ne cesserons de réclamer une égale protection de l'État, tant pour la Libre Pensée que pour les religions reconnues. Quiconque vit et meurt en bon citoyen a droit aux mêmes égards. Un simple article à ce sujet dans nos lois, reconnaissant une l'ois pour toutes la Libre Pensée, ferait honneur à la France qui en aurait l'initiative parmi les nations libérales de l'Europe. En .Amérique, où chaque commune vote comme elle l'entend son budget des cultes, il n'en est pas besoin ; mais en Europe, nous n'en sommes pas encore là, et il conviendrait à la France, qui a toujours inauguré les grandes idées, de commencer. Les chrétiens sincères et libéraux n'auraient rien à redouter de cette égalité parfaite pour leur foi, qui s'imposerait au respect de tous par le fait même de la protection accordée à tous indistinctement. Il nous semble ([ue les progrès accomplis par les idées modernes exigent ce pas de plus dans la voie de la tolérance, à moins qu'on n'y préfère la voie de la persécution, qui crée des martyrs et féconde à la longue l'idée qu'on veut détruire. •

M. VioUet-le-Diic, qui est un homme d'esprit en même temps qu'un grand architecte, recevait quelquefois la visite de ^^apoléon III, pendant quïl réparait . le château de Pierrefonds dans la forêt de Compiègne. Comme tout artiste sur son champ de manœuvre ou de bataille, il avait son franc-parler avec le souverain. Un jour celui-ci lui dit, à propos de je ne sais quel édifice religieux : « C'est que le trône sans l'autel ou l'autel sans le trône sont bien près de tomber, quand ils ne s'appuient pas l'un sur l'autre. » Il cherchait à ébaucher une théorie de droit divin et de gouvernement réunis : telle était la pensée intime de ce restaurateur ramolli des principes de 89. M. Yiollet-le-Duc lui répondit : « Le peuple français est le plus docile des peuples, quand on sait le prendre : un sergent de ville le mènerait, à Toccasion ; quant à l'autorité ecclésiastique, c'est autre chose : il y a au fond de tout paysan français un sentiment de raillerie à cet égard qui se traduisait au moyen âge par un dicton populaire que je n'ose répéter devant vous. » Et comme Napoléon III fixait sur lui un regard interrogateur qui signifiait : dites toujours : « Eh bien ! » ajouta M. Viollet-le-Duc, « on chantait en France, avant et depuis Philippe-le-Bel : Je me... moque du Pape. C'est le refrain d"un ancien fabliau, et c'est dans l'esprit de la population. »

Napoléon III ne profita guère de la leçon, et fit bientôt après l'expédition de Mentana.

Rien de plus funeste, dirons-nous toujours, comme nous l'avons appris à l'école d'un grand maître, que Tantagonisme entre le gouvernement et le pays à propos de questions religieuses. Les enterrements civils ne datent pas d'hier : un des plus anciens, le premier peut-être de ce siècle depuis Napoléon, et à coup sûr l'un des plus mémorables, a été celui de Talma en 1826. M. de Viel-Castel constate avec raison, — tout en le déplorant, bien entendu — que ce fut là une éclatante revanche de ce qui s'était passé aux funérailles de M"o Raucourt, la célèbre tragédienne dont le clergé de Saint-Roch avait refusé de recevoir les restes dans l'église en 1813 ; celte fois, ce n'était plus l'Église qui fermait ses portes à la Comédie, — c'était la Comédie qui refusait d'aller à l'Église.

« Lorsque, » dit M. de VielCastel, « à la mort de M"« Rautourt, de Philippe et d'autres encore, on avait vu leurs amis, leurs parents, le peuple même, s'affligeant, s'indignant de ce qu'on leur refusait la sépulture chrétienne, et parfois recourant à la violence pour l'obtenir, on avait pu se dire que, dans l'opinion même des personnes les moins soumises aux prescriptions de l'Eglise, c'était encore une humiliation, une sorte de flétrissure d'en être privé ; que, par conséquent, le droit de la refuser constituait encore pour le clergé une arme de quelque puissance. Cette fois, il n'y avait rien de

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tel. Tiilma lui-môme avait ordonné qu"on le conduisît directement au cimetière ; on avait respecté sa volonté, et, cependant, ses funérailles avaient eu un grand éclat. Il y avait là pour les chefs du clergé un avertissement... »

Tout royaliste et tout dévot qu'il est, M. de Viel-Castel ne peut s'empêcher d'être quelque peu ému au récit de ces simples et grandes funérailles ; le passage vaut la peine d'être cité dans son entier pour l'édification des générations présentes, si oublieuses de nos véritables gloires.

« Le 19 octobre (1826), Talma vint à mourir. Son talent, qui n'avait fait que grandir avec l'âge, avait, dans ces dernières années, porté sa réputation au plus haut point peut-être qu'eût jamais atteint celle d'un acteur, et sa mort, qui tarissait la source de tant de nobles plaisirs, était presque considérée comme une calamité publique. Les opinions libérales dont il avait constamment fait profession ajoutaient encore à sa popularité. Il s'était refusé à recevoir les secours de la religion, et l'archevêque de Paris, qui s'était présenté plusieurs fois pour le visiter (rendant ainsi une sorte d'hommage à son illustration et à l'honorabilité de son caractère), n'avait pas été reçu, peut-être parce que Talma prévoyait que le prélat lui demanderait, avant tout, l'abandon et le désavœu de la profession qui faisait sa gloire et que l'Église gallicane frappait alors d'e.vcommunication. Talma avait fait plus : voulant apparemment prévenir le renouvellement des scandales qui avaient troublé les obsèques de M"» Raucourt, de Philippe et d'autres acteurs, il avait donné l'ordre formel de transporter directement son cercueil au cimetière du Père-Lachaise sans le présenter à l'église. Cet ordre fut strictement exécuté. Le 19 octobre, jour de la cérémonie funèbre, dès le matin, une foule considérable, principalement composée de jeunes gens, était rassemblée aux environs de la maison habitée

TALMA oo

par Talma dans le quartier appelé alors la Nouvelle- Athènes, dans les rues et sur les boulevards que le cortège devait traverser. Il se mit en marche à neuf heures. Après le corbillaril, entouré de la famille, des amis intimes de l'illustre mort et de ses camarades de la Comédie- Franraise, venaient les gens de lettres qui se proposaient de parler sur sa tombe et le commissaire royal du théâtre, les notaires et gens d'affaires, les médecins et chirurgiens dont il avait reçu les soins, les artistes principaux des divers théâtres, les peintres, sculpteurs et compositeurs, les personnes invitées et celles qui, sans l'être, s'étaient jointes volontairement au convoi. On remarquait dans cette foule, que le Constitutionnel évalua à 80,000 personnes et que des calculs plus modérés portent à 25 ou 30,000, les généraux Exelmans et Alix, MM. Manuel, Laffitte, Casimir Perier, Méchin, Davillier, Rossini, Paër, Cherubini, Gros, Picard, Béranger, Villemain, Soumet, Delrieu, Ancelot. Thiers et Mignet, et les rédacteurs de presque tous les journaux. Quelques personnes, ne pouvant suivre à pied le convoi, l'accompagnèrent en voiture, entre autres M"«^ Mars, Duchesnois et Volnais, actrices du Théâtre-Français. Après une heure et demie de marche, au milieu de la multitude rassemblée sur son passage, le convoi arriva au cimetière oii l'attendait une foule nouvelle ; des femmes s'y trouvaient mêlées. Tel était l'encombrement, qu'il fallut plus d'une heure pour transporter le corps dans la fosse oii il devait reposer, non loin de la tombe du général Foy. Les comédiens-français voulaient s'acquitter de ce soin, mais les élèves de l'École de déclamation demandèrent à s'en charger. L'un des premiers acteurs du Théâtre-Français, Lafon. et MM. Arnault et de Jouy, qui devaient surtout au talent de Talma le succès de leurs médiocres tragédies, prononcèrent successivement des discours interrompus à plusieurs reprises par des larmes et des sanglots. Malgré le nombreprodigieux des assistants et en l'absence de toute force armée, l'ordre le plus parfait ne cessa de présider à cette cérémonie. Une souscription fut ouverte pour élever un monument à Talma, et aussi une statue qui devait être

placée au foyer du Théâtre-Français. Ce théâtre, fermé le jour de sa mort, ne fut rouvert qu'après ses obsèques '. »

Il y a loin de ces funérailles solennelles et grandioses, dues à la spontanéité d'une génération d'élite, au spectacle piteux qu'ont donné de nos jours certains académiciens aux funérailles de Félicien David.

Nous n'aurons pas souvent occasion de parler de Talma : épuisons donc la coupe des anecdotes pendant que nous y sommes. En voici une que nous tenons d'un témoin oculaire, et qui montre combien le grand artiste était aussi un grand cœur et un grand patriote.

Au commencement du mois d'avril 1814, le même jour que Maubreuil s'était promené avec une croix d'honneur attachée au front de son cheval, et qu'il avait essayé vainement, avec une bande de royalistes, de renverser la statue de la colonne Vendôme, Talma jouait à la Comédie- Française le rôle d'Achille dans Iphigérde. A la fm de la représentation, des imprimés ultramonarchiques tombèrent sur la scène. Talma fut contraint d'en lire un à haute voix. On connaissait ses opinions diamétralement opposées

1. Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Castel, tome XV, page o88 et suiv. (Calmann Lévy, édit.'ur.)

TALMA 5o

à la Restauration. L'obligation qu'on lui imposait de rendre hommage publiquement aux Alliés devait lui être la plus dure des humiliations. Ses ennemis le savaient et jouissaient déjà de leur triomphe. Talma prit d'abord connaissance de l'imprimé, et s'avança sur le bord de la scène. Son attitude était simple et noble ; il se lit un silence général. Les spectateurs, attentifs et curieux, épiaient sur sa physionomie les sensations qui allaient s'y refléter. Alors, d'une voix lente et grave, il commença sa lecture, et lorsqu'il arriva au terme du pamphlet, dont voici la dernière phrase : « Recevez donc, ô rois, la récompense la plus glorieuse que des vainqueurs puissent envier, la bénédiction des vaincus ! » on eût dit qu'à ce moment Talma avait amassé dans son sein tout ce que son art avait de puissance ; ses accents étaient magnétiques, sa voix profonde et sourde, le visage consterné, les traits décomposés. Enfin, quand il laissa tomber ces mots : la bénédiction des vaincus, sa tête s'affaissa sur sa poitrine comme courbée par la douleur et la honte.

Le parterre resta immobile de stupeur, pas un seul applaudissement n'osa se faire entendre.

La conviction était venue en aide au génie de Talma pour venger la Patrie de l'insulte que de mauvais Français avaient voulu lui faire subir par la bouche du grand interprète.... Ne trouvez- vous pas qu'un tel récit donne le frisson, et que la

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vraie marque pour se sentir patriote, c'est de ne pouvoir retenir ses larmes en le racontant ?

Sainte-Beuve, auquel nous empruntons souvent (et nous croyons que le lecteur ne nous en fera pas un reproche) a donné cette autre anecdote sur Talma :

« Talma tirait parti de tout pour son art; en toute situation, il observait la nature. Lorsqu'on exécuta les quatre sergents de La Rochelle, il habitait Brunoy et y venait de Paris presque tous les jours. La famille Duveyrier habitait alors ce qu'on appelait le petit château ; Talma passait devant, quand il revenait de Paris. Il y entra ce jour-là. On était dans l'attente après le jugement : c'était la préoccupation universelle. Dès que Talma entra, M. Duveyrier père lui demanda : « Eh bien ! les quatre de la Rochelle ? — Exécutés d'hier », répondit Talma. Une grande tristesse s'empara de toutes les personnes présentes ; la conversation n'alla plus que par monosyllabes : on était sérieusement patriote en ce temps-là. Tout d'un coup Talma, se levant et sortant sans dire adieu, se retourna au seuil de la porte et lança de son verbe le plus tragique ces admirables vers du rôle d'Auguste qu'il étudiait pour le moment et qu'il s'apprêtait à représenter : il y donna l'accent le plus actuel, le plus pénétré, s'inspirant du sentiment de la situation même en faisant de cette noble emphase cornélienne la plus saisissante des réalités :

Mais quoi, toujours du sang et toujours des siipplices !

Ma cruauté se lasse et ne peut s'arrêter ;

Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter.

Rome a pour ma ruine une hyd; e trop fertile ;

Une tête coupée en fait renaître mille;

Et le sang répandu de mille conjurés

Rend mes jours plus maudits et non plus assurés.

Et il sortit sans dire un mot de plus '. »

Tel était ce digne contemporain de Louis David, qui, comme le grand peintre, avait fait révolution dans son art ; — un romantique, quoi qu'on en dise, car il revêtit le premier le costume romain au théâtre : — artiste sublime, citoyen et philosophe, c'est un noble modèle à présenter à la postérité dans les temps rabougris.

o décembre 1876.

1. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, tome XI [Notes et Pensces\

t ASSOMMOIR >. — CONFÉRENCE SUR LA PROSTITUTION LÉGALE. —MISS BUTLER, ETC.

Nous avons eu cette semaine la folie Butler et la folie Zola. Le hasard a voulu que la conférence organisée par M. Yves Guyot, sur la police des mœurs et la prostitution légale, servît en quelque sorte de préface à l'Assommoir, ce roman que M. Zola donne comme « le plus chaste de ses livres >->. Que penser des autres après l'avoir lu?

M. Emile Zola se fait d'étranges théories sur la chasteté; il n'en est pas du reste l'inventeur, et puisque c'est contre les excès de boisson qu'est particulièrement dirigé son livre, il nous semble que les Spartiates avaient imaginé avant lui de faire griser des ilotes pour dégoûter les jeunes gens de l'ivrognerie. Mais le livre de M. Zola ne s'adresse pas exclusivement aux jeunes gens ;

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