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Un voL gr, in-18, à la librairie Georges Charpentier

nous n'aurons pas la naïveté de lui demander s'il croit que son œuvre peut servir de panacée aux vices qu'il dépeint avec tant de complaisance. Nous savons trop bien que ce n'est pas dans ce but qu'il a trié avec tant de parti pris, et en renchérissant sur les Goncourt, qui l'avaient précédé dans cette voie, les mots d'argot qui émaillent son livre. Il a en cela imité un écrivain royaliste, M. de Lescure, qui, recherchant un jour des portraits de personnages célèbres de la Révolution, pour justifier le mal qu'il en disait dans son Panthéon révolutionnaire démoli, ne trouvait jamais assez laids ni assez horribles les visages de Marat, de Danton, de Robespierre qu'on lui montrait d'après les gravures les plus authentiques. — « Faites m'en voir de plus affreux, » disait-il ; « je ne veux pas les présenter en beau. » — M. Zola met le même soin à rechercher les mots les plus impurs de la langue, et il les imprime en toutes lettres. Drôle de façon de moraliser les masses !

C'est une grande préoccupation évidemment, pour l'auteur de l'Assommoir, que le choix des mots qu'il emploie ; l'essentiel pour lui est de les placer juste. Il y use une grande partie de son talent. Talent de tête et voulu, dans lequel il n'entre pas une parcelle de naïveté, qui ressemble à une gageure et qui en est une en réalité. Quelqu'un qui connaît bien M. Zola, et qui a lu dans sa destinée, nous dit que, doué de volonté comme

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il est, il ira loin, et qu'il lui reste encore beaucoup à produire dans ce genre. Il veut avant tout étonner, et il le montre trop : c'est en cela qu'il est naïf. Il s'est acharné à la poursuite de la popularité, comme d'autres à vouloir décrocher une étoile : seulement il cherche la sienne dans le ruisseau. Les Mystères de Paris, qu'il a probablement lus dans sa jeunesse, et peut-être même dans son enfance, comme nous, l'empêchaient de dormir, il s'est dit : « Je dépasserai cela ». Il y a réussi, en effet, pour ce qui est de l'instinct littéraire ; Eugène Sue ne relevait que de luimême comme écrivain : il était un peu de l'école des teneurs de livres, en fait de style : il ne connaissait ni le classique ni le romantique. Il dépeignait simplement, communément; c'est l'école d"Auber en musique, de Scribe au théâtre, d'Horace Vernet en peinture, un peu aussi de Paul de Kock, encore moins Uttératenr qu'Eugène Sue. Chez eux, Yhuile ne se sent pas ; on les lit avec une grande facilité, ce qui doit être la condition première chez un romancier. Balzac ne l'avait pas, il est vrai, mais Balzac était un maître dans un autre genre !

M. Emile Zola n'est qu'un très-bon élève d'une école sans issue et qui s'est fourvoyée. Avec une faculté de cette nature et de cette puissance, d'autres déterreraient des pierres précieuses ; lui, il découvre des énormités. C'est pour lui ou pour quelqu'un qui lui ressemblait qu'a été

écrite cette note, qui embrasse à peu près toute recelé ' :

« La peur de ressembler à M. Prudhomnie a fait commettre bien des excès; de combien d'affectations ce M. Prudhomme n'a-t-il pas été la cause 1 que de Prudhommes qui (pour se distinguer) ont retourné et mis leur habit à l'envers ! en poésie — en roman — en critique littéraire — en politique — j'allais dire en religion — non, ^ — en théories historicoreligieuses. Les noms se pressent sous ma plume (Théophile Gautier, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire, Flaubert, Bouilhet, etc.). Ah! monsieur Prudhomme, que la peur de vous ressembler a perdu de gens I •>

On dit toujours qu'il nV a plus d'enfants; ce n'est pas faute d'enfantillages en littérature. Il y en a, et beaucoup, dans cette affectation de vouloir paraître autre qu'on est. M. Zola n'avait pas besoin de se défendre, comme il le fait dans sa préface, d'être un buveur de sang. Personne ne l'en a jamais accusé. C'est comme si l'on allait mettre en doute l'exquise urbanité et politesse de M. Manet ou les qualités privées de la secte des impressioiuiistes, — des intransigeants en peinture. Non, — mais ce sont de parfaits aristocrates en art et qui se moquent absolimaent du public. M. Gustave Flaubert, un des patrons de M. Zola, n'a pas fait autre chose dans Salammbô, et il nous pardonnera de le lui dire.

1 . On no peut penser à tout. Sainte-Beuve, en l'écrivant, a oublié M. Xavie;' Aubrvet.

Au fond, il y a là une grande prétention de romantisme que plus rien dans notre temps ne justifie : ce n'est plus même la queue, c'est la ■rallonge de cette fin d'école ; un mouchoir attaché au cerf-volant pour attirer les regards. Il n"j a plus de vie quand l'extravagance s'en mêle ; il n'y a plus que du galvanisme pour faire croire au mouvement et pour arrêter les badauds.

Le talent de M. Zola est ici hors de doute ; il est évident que s'il n'en avait pas, il ne lui resterait rien : mais c'est un des roués innocents de cette littérature dont nous venons de parler. Nous croyons savoir que M. Edmond de Goncourt (le survivant des deux frères) travaille en ce moment à surpasser son élève, qui est devenu son rival de gloire. Il veut aller poser ce que ces messieurs appellent le drapeau de la liberté dans l'art un peu plus loin. Alexandre Dumas fils, qui est devenu l'un des maîtres en ce genre le jour où il a écrit cette insanité qui a nom l'Homme-Femine, disait une fois en petit comité : « Quand les Goncourt auront épuisé la veine de l'horrible et du déplaisant qu'ils croient avoir en eux, ils donneront un pendant à Paul et Virginie, et ce sera leur meilleur livre. »

J'entends dire que M. Zola est démocrate, c'est possible : mais sa façon de dépeindre le peuple est plutôt faite pour donner raison à des écrivains du Figaro, qu'il n'est pas besoin d'exciter contre la population de Paris. Il avait en lui une veine

de Gavarni dans sa façon d'observer le peuple, dès les premières pages de son roman. Que ne Fa-t-il suivie jusqu'au bout? Est-ce parce que le succès sur lequel il comptait ne venait pas encore comme il le désirait? Voici un coin honnête et charmant de ce livre :

1- — Mon Dieu! » dit la Gervaise i une brave fille du peuple, mère de deux beaux enfants et battue par un homme qui l'a quittée), « mon Dieu! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas grand' chose.... Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaise^, pas davantage.... Ah! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'était possible.... Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue, si je me remettais jamais en ménage ; non, ça ne me plairait pas d'être battue.... Et c'est tout, vous voyez, c'est tout... u

Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus rien de sérieux qui la tentât. Cependant elle reprit après avoir hésité :

o — Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son lit.... Moi, après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez moi. »

La crainte instinctive de Thôpital ou d'un grabat dans un misérable hôtel garni, pour cette population nomade et travailleuse qui couchait, comme on disait autrefois, à la corde!

Voilà une note émue du roman de M. Zola, et de celles qui en auraient fait une des plus saisissantes peintures de la vie réelle, s'il ne s'était plu si souvent à charger et à surcharger les cou-

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leurs. Non, le peuple de Paris n'est ni si horrible, ni si dégradé que vous le faites, pour donner raison à vos théories d'homme qui veut avoir l'air de mépriser l'humanité. «Je suis homme, » semblez-vous dire vous aussi au rebours de Térence, « et en conséquence tout ce qui est humain m'est étranger. » Mais ce n"est pas une raison pour étaler tout le musée secret du langage poissard dans vos livres. Le prétexte de Rabelais serait une mauvaise excuse, cox vous n'avez pas le tempérament rabelaisien.

Rien n'indique plus l'absence et le besoin d'une critique — d'un gouvernement et d'une discipline, en un mot, dans la littérature — que ce manque de respect envers le public qui vient de passer effrontément du journal dans le livre. Nous l'avions noté déjà çà et là comme des symptômes alarmants dans quelques feuilles hasardées et qui devraient avoir d'autant plus de respect du peuple, qu'elles se piquent d'être les organes de la démocratie avancée. Les gros mots ne sont pas des principes, et en général il vaut mieux s'en abstenir, quand on écrit. Ce sont des signes de décadence en littérature.

« Serions-nous devenus des rhétoriciens ou des byzantins ? » écrivait à ce sujet un critique de bon sens en 1862 [les Misérables venaient de paraître) « .... Lisez Homère, le plus grand, le plus héroïque, le plus magnifique et aussi le plus naturel des poètes : il n'y a pas un seul mot sale dans toute VIliade, le livre des guerriers. J'aime la vérité assu-

rément et la réalité franche, je le répète assez souvent; je sais même surmonter un dégoût pour arriver au plus profond des choses, au plus vrai de la nature humaine; mais je m'arrête là oii l'inutilité saute aux yeux et oii la puérilité commence. Je fuis la rhétorique directe qui s'étale et qui s'affiche ; je ne fuis pas moins la rhétorique retournée, qui est tellement occupée à faire pièce à la rhétorique solennelle, qu'elle en oublie le fond des choses, qu'elle se prend elle-même à des mots, leur donne une importance qu'ils n'ont pas, et devient une manière de rhétorique à son tour.... »

Nous nous sommes étendu plus longtemps que nous ne l'aurions cru sur le roman de M. Zola, et il nous reste à peine un peu de place pour exprimer notre opinion franche sur la conférence où une digne Anglaise, miss Butler, est venue apporter l'autre soir des raisons comme celleci :

• .... Si la prostitution est nécessaire, pourquoi les bons citoyens, les grands, les riches, les préfets de police, les magistrats, les sénateurs, les députés, ne conduisent-ils pas leurs filles, leurs sœurs dans les maisons de tolérance? »

Des arguments aussi faibles contre un ordre do choses qu'on abomine, nous ont fait plus que jamais regretter l'absence d'un Proudhon, pour empêcher les femmes de gâter leur meilleure cause. Les droits de la femme ne seront jamais mieux défendus que par un homme intègre et

austère, puissant par le talent ou le génie, un Washington plébéien, armé aussi de ce scepticisme bourgeois et si français qui dictait à Molière les Femmes savantes et faisait dire à Diderot : « O f^mme, femme, quand te guériras-tu de la blessure que la nature t'a faite ? »

Nous ne sommes pas encore accoutumés en France à entendre certains discours dans certaines bouches. Le ridicule tue toujours un peu chez nous, quoi qu'en ait dit miss Butler qui avait prévu l'objection. Le sentiment n'a que faire en pareille matière. Il faut encore savoir ce dont on parle, et le discours de miss Butler laisse à désirer sous ce rapport. Comment supposer d'ailleurs qu'une honnête Anglaise peut connaître la matière à fond ?

Nous sommes loin de prétendre qu'il n'y ait rien à faire, mais nous voudrions, pour aborder des questions sociales de cette importance, des esprits complètement dégagés de tout mysticisme et armés de physiologie.

Un orateur a dit que le meilleur remède contre la prostitution serait de faire disparaître la misère et l'ignorance. Il n'était pas besoin de venir de si loin pour proclamer de semblables vérités, qui sont un peu le pendant de celles de La Palisse en économie politique : c'est comme celui qui s'aviserait de découvrir aujourd'hui qu'on peut se préserver de la petite vérole à l'aide de la vaccine. Reste à découvrir le moven de tuer

la misère et l'ignorance, et c'est ce que l'orateur en question a négligé d'indiquer.

îsotre critique ne porte donc pas sur le sujet de la conférence, mais uniquement sur la façon puérile dont il a été traité.

Là encore nous résumerons notre sentiment en deux mots : rhétorique et byzantinisme. C'est ce qui gâte tout dans notre pays. On ne sent pas renaître une patrie dans ces discussions qui ont si peu de fond pour base, et on voudrait des hommes à vertus fortes et viriles qui entraînassent dans un grand torrent toutes ces petites vertus qui s'agitent dans le vide.

Les vieux parlementaires ne sont plus, et la race des Mirabeau et des Danton se perd dans des parlottes interminables. A défaut de tertu, ils avaient au moins le bon sens et le génie qui sait ouvrir la voie aux grandes réformes.

6 février 1877.

ENCORE LE LIVRE DE M. ZOLA. — L HOMME-FEMME, DE M. ALEXANDRE DUMAS FILS. — SYMPTOMES DE FATIGUE LITTÉRAIRE DE NOTRE TEMPS. — LE PRINTEMPS INTEL- LECTUEL APRES LA TERREUR. — ÉPOQUES CRÉPUSCU- LAIRES APRES LES GRANDES CRISES. — ARTICLES DU FIGARO SUR LASSOMMOm. — PLACE A L'ANCIEN.

Nous demandons la permission de revenir sur un sujet qui est loin d'être épuisé, aux proportions qu'il prend dans le public et dans la presse. L'intérêt intellectuel de la semaine continue à se porter sur le livre deM. Zola. Le nom de M. Zola semble avoir des ailes : il vole de boucbe en boucbe et sur toutes les trompettes de la publicité depuis huit jours. C'est un des plus grands succès de librairie d'une époque aussi curieuse que la nôtre de crudités malsaines. Gomme phénomène persistant, il a droit à un redoublement d'attention dans une chronique hebdomadaire, qui a surtout pour but d'entretenir les lecteurs de littérature.

Nous avons vu déjà un phénomène analogue au sortir de la Commune, quand parut VHomme- Femrne, de M. Alexandre Dumas fils. Il est clair que lauteur. en lançant cette insanité sur le public, avait flairé un monde nouveau et qu'il le servait à souhait. On ne poussa jamais plus loin le mépris de la femme et le respect de la Bible. Les incohérences de M. Dumas fils répondaient aux besoins du jour. On était un peu plus blasé qu'avamt la dernière orgie, qui avait abouti fatalement à l'effondrement de la France. Mais on allait pouvoir renouer ia tradition : tout-Paris — le tout-Paris de ce public-là — respirait enfin. On aurait encore un Carême, des Sermons et des spectacles aux Variétés. Le livre de M. Dumas fils s'annonçait comme un présage plein de promesses : il se vendit à soixante-dix mille exemplaires. Il fut la première pierre de réconciliation entre M. Dupanloup et le théâtre moderne, — celui de Fauteur de la Dame aux Camclia^.

On avait plutôt Tair de renaître qu'on ne renaissait en réalité au mois de juillet 1871. On était bien loin de ce printemps nouveau, de cette efflorescence que tous les historiens ont constatée au sortir de la Terreur, après le neuf thermidor. Alors véritablement, la France se retrouvait dans une orgie plus grande encore, et qui n'était pas une orgie de vieillesse. Ce fut comme un immense effluve où tous les éléments s'animèrent à une flamme nouvelle. Il y eut une explo-

sion d'épicuréisme, dont le futur grand-maître de l'Université, M. de Fontanes, ne put jamais se corriger^ même quand il ramenait le culte dupasse à son de cloches avec Camille Jordan (qui lui, du moins, n'était pas épicurien), et qu'il encourageait Chateaubriand (qui l'était au contraire beaucoup) à écrire le Génie du christianisme.

Quelle différence de grandeur avec notre temps dans le triomphe ou dans la défaite ! Dans notre soif de retourner au travail ou aux plaisirs anciens, si on a pu constater d'une part une France industrielle qui ne s'est jamais démentie, de l'autre on sentait plutôt la fatigue, l'affaissement, une sorte de sénilité intellectuelle, surtout au point de vue de la production littéraire. Aucun écrivain n'a peut-être mieux exprimé que M""® Sand, dans certain Journal de province écrit pendant la guerre., la crainte d'être dérangée dans ses habitudes d'écrire à la Revue des Deux Mondes. Un autre romancier, qui ne sacrifierait pas une ligne de ses droits d'auteur, disait dans le même temps : « Bah ! elle est encore assez grande! » en jetant un coup d'oeil rapide et irréfléchi sur la nouvelle carte de France encore une fois rentrée en elle-même et réduite, depuis la Restauration, comme la symbolique peau-dechagrin de Balzac. Un penseur qui parle ainsi n'est pas un esprit chagrin en fait de patriotisme et de vertus viriles.

Ce besoin de repos, cette peur de l'inconnu,

même quand Tordre et la paix sont reconquis, qu"on sent qu'aucun ébranlement nouveau ne viendra de longtemps déranger votre fauteuil inamovible, ne sont pas des signes d'activité et de jeunesse chez nos mandarins lettrés : on n'est plus un leader alors, on marche à la queue; on ne dirige plus le mouvement, on le suit, et on le sert selon ses appétits vénériens ou autres.

Les moments que nous venons d'indiquer sont bons à noter dans l'histoire des littératures, comme expression de Télat social après les grandes crises. C'est à ces époques crépusculaires qu'on peut juger de l'aurore ou du déclin d'une société, — au plus ou moins de degré de verdeur ou de pourriture de ses produits littéraires. On dit que les plus beaux fruits des bords de la mer Morte sont vermoulus. C'est qu'ils ont poussé sur un sol pourri et malsain, qui a gardé toutes ses couches de détritus.

Nous craindrions d'étendre trop loin la comparaison avec la littérature actuelle, qui a évidemment ses exceptions : ce qui console un peu de certains succès, est de voir que le public ne se porte pas tout d'un côté. Quand M. Zola triomphe sur un point, le grand amphithéâtre de la Sorbonne ne peut contenir tous les auditeurs des deux sexes, de tous les âges et du meilleur monde ; le plus grand nombre arrive trop tard pour entendre la conférence de M. Ga-

meron. 11 y a, dans ce besoin de s'instruire, une compensation qui nous rend moins pessimiste.

Le succès de M. Zola vient d'être assuré (il n'en avait déjà pas besoin) par un article du Figaro, sous la plume d'un de se" plus élégants moralistes, M. Albert Wolff. C'est un des premiers ténors de l'endroit. Restif de la Bretonne avait^ dit-on, au xviii'' siècle, un cortège de grandes dames qui se déguisaient en poissardes, pour parler sa langue et souper avec lui, M. Zola a pour lui l'organe de publicité le plus répandu dans le grand monde. C'est un signe aristocratique et actuellement bien porté. « Dis-moi qui te vante et je te dirai qui tu es » : c'est un compliment qu'on peut faire à M. Zola, à qui l'éloge décerné par le Figaro peut passer pour un brevet de distinction. « Il est de notre monde », semblent dire les familiers du lieu. Jamais l'ambition d'un écrivain démocrate (comme on l'a prétendu) n'aurait visé si haut.

Il y a bien cependant, à ce qu'on dit, quelque dessous de cartes, et de telles faveurs s'obtiennent plus facilement qu'on ne pense, dans un temps où tout est réclame de librairie. Mais nous aimons mieux nous en tenir aux apparences.

En sage qui a lair de s'y connaître, M. Albert WolfT proclame V Assommoir « un livre de haute

moralité ». Il appelle l'auteur « un profond philosophe ». Cela lui plaît à dire.

Nous ne serons pas plus sévère que les grandes dames qui vont lire M. Zola sur la foi de l'éminent critique du Figaro. Nous les avertissons seulement du danger.

« Quand M. Zola, » dit M. Maxime Gaucher dans la Revue politique et littéraire, « fait parler ses pestiférés, il met dans leur bouche le plus révoltant argot : ce ne sont que métaphores malpropres, images repoussantes, crudités cyniques. Eh bien ! passe encore, si c'est là leur langage habituel, et si M. Zola ne dépasse pas la triste vérité en concentrant en affreux parfums, en faisant écouler en quelques minutes une provision d'obscénités qui, dans la vie réelle, n'est dépensée peut-être qu'en un mois entier. Mais quand il parle en son propre nom, quand c'est lui-même qui parle, est-il donc nécessaire d'employer cet argot immonde? Pour nous faire savoir, par exemple, que son héroïne a eu peur, ■ est-il indispensable de nous dire : « Le trac lui serra les.... » Eh bien! non, je ne transcris pas le dernier mot, que M. Zola articule très-nettement sans sourciller. »

Et c'est justement là le secret du succès de M, Zola. Les lecteurs blasés ressemblent à ces écoliers avides de lire VOde à Priape et qui éprouvent une joie enfantine d'y trouver certains mots imprimés tout crus.

Un éditeur nous exprimait sa crainte d'être embarrassé désormais quand il s'agira de faire des coupures dans un ouvrage. Il prévoyait, delà part des auteurs, l'objection tirée de l'exemple de M. Zola. Nous ne partageons pas cette appréhen-

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sion, car nous ne croyons pas, malçrré tout, que ce livre lasse école.

De pareils coups de pistolet ne réussissent pas toujours, et le public finit lui-même par s'en lasser. Si, sous prétexte de talent, il était permis de tout imprimer et de tout peindre, nous ne désespérerions pas de voir les peintres, prenant exemple des littérateurs, dépasser les limites de rimpossible. Mais quel salon accepterait leurs incongruités ? où les accrocherait-on ? Il y a un respect de soi-même et du public qui doit défendre l'artiste et le poëte de certains écarts de goût, sans quoi tout son talent ne le préservera pas de n'être qu'un disciple de Piron au . lieu d'être un disciple de Voltaire, ces deux antipodes de l'esprit français.

Le moraliste, vraiment digne de ce nom, prend les choses de plus haut : il s'élève au-dessus de son sujet; il le domine; il ne se vautre pas à plaisir dans les peintures scabreuses *ou licencieuses qu'il veut faire détester. Il se garde d'imiter ces prédicateurs, dont M. d'Haussonville le père (qu'il ne faut pas confondre avec son fils disait, il y a deux ans, en recevant M. Alexandre Dumas fils à l'Académie française :

(t Pour mon compte, je ne déconseillerais pas aux pères de famille de mener leurs filles aux pièces de Molière, quoiqu'elles soient exposées à y entendre des mots un peu crus, aujourd'hui rsjetés par la pruderie de notre langue moderne. J'ai connu, par contre, des mères qui, volontiers,

auraient parfois fait sortir leurs filles de l'église, afin de les dérober à d'autres leçons tombées du haut de la chaire. "

Les mots un peu crus dont se servait Molière étaient dans la langue courante de son temps, tandis que ceux qu'emploie M. Zola n'ont pas cours dans les familles. On n'est pas un esprit gras et fertile uniquement parce qu'on parle cette langue. Il y a un autre moyen de s'approprier l'esprit du peuple, mais on ne le sent bien que quand on est véritablement de la famille de Rabelais ou de Montaigne. C'est au parfait équilibre de l'esprit et à la bonne humeur constante que l'on reconnaît cette race d'écrivains de goût et de tempérament de notre nation; ce n'est pas du gaulois (il y a longtemps que nous ne le sommes plus), mais c'est de pure essence française. L'expression pittoresque et originale, qui revêt la pensée, leur vient sans la chercher; ils ont, eux aussi, fréquenté à leur heure les bateliers et batelières du port ; Malherbe ne s'en cachait pas, et Royer-Collard non plus, tout janséniste et sévère de mœurs qu'il fût : il se vantait même, lui aussi, de préférer la conversation de ces gens à celle des robins musqués de l'île Saint-Louis. Ils ne sont donc pas hommes prompts à se scandaliser; ils ne sont ni prudes, ni bégueules ; mais ils n'ont pas l'air d'attacher un brevet d'invention à toutes les découvertes humoristiques qui leur viennent comme en se jouant; ils ne quittent jamais la

voie moyenne, et ne s'emballent pas, comme on dit, pour une jolie page :

a Quand je rentre dans mes quartiers non lettrés et tout populaires, » écrivait un de ces observateurs de bon sens et qui ont vu le plus justement les choses, « quand je m'y replonge dans la foule comme cela me plaît surtout les soirs de fête, j'y vois ce que n'offrent pas à beaucoup près, dit-on, toutes les autres grandes villes, une population facile, sociable et encore polie ; et s'il m'arrive d'avoir à fendre un groupe un peu épais, j'entends parfois sortir ces mots d'une lèvre en gaieté : Respect à l'âge ! ou Place à l'ancien ! Je suis averti alors, et assez désagréablement je l'avoue, de ce qu'on est toujours si tenté d'oublier, mais je le suis avec égard, avec politesse; de quoi me plaindrais-je?... »

L"école de l'art pour l'art y aurait peut-être mis plus de couleur, mais ce n'eût été ni en situation, ni plus juste.

13 féTrier 1877.

LIVRES RARES ET CURIEUX. — RIRLIOTHEQUE DE JULES JANIX. — POEME DE M. COLLOT SUR LA CHUTE DE NAPOLÉON. — CONVERSATION DE NAPOLÉON SUR ROBES- PIERRE. — OPINION DE M. LOUIS BLANC SUR CETTE CONVERSATION. — LETTRE PROPHÉTIQUE DE VICTOR HUGO, ETC.

Pendant que les petits Parisiens soufflaient à s'époumoner dans des cornets à bouquin, pour célébrer le mardi-gras, nous avions la bonne fortune de houquùier, de notre côté, chez un ami qui possède des rayons riches en souvenirs ou plutôt en reliques littéraires sans grande valeur (si l'on veut) à première vue, car presque toutes portent des millésimes modernes ; mais ce qui rehausse leur importance pour l'avenir, c'est que presque toutes aussi renferment des dédicaces de la main des auteurs ou des annotations au crayon provenant d'écrivains célèbres. Ce n'est pourtant pas encore, à proprement parler, une bibliothèque ; ces volumes ou brochures sont en grande partie sans cohésion entre eux et jurent même parfois de

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se trouver ensemble ; seulement ils ont tous ou presque tous leur marque particulière qui les rend chers à leur propriétaire, en attendant que ses héritiers.... on sait le sort réservé aux livres rares et curieux (comme on les appelle dans les catalogues) ; celui même qui en fait collection les destine aux enchères publiques après sa mort : hahent sua fata libelli, a dit Horace. La petite library (au sens anglais) dont il s'agit ici, n'est elle-même qu'un résidu dont mon ami travaille de son mieux à faire un fond sérieux de bibliothèque, qu'un vent posthume viendra disperser à son tour, comme celle de Jules Janin, qu'on vend en ce moment et qui est ï attraction des grands journaux à réclames. C'est du reste la seule analogie revendiquée par mon sage ami avec le fameux J.-J. : il a la prétention d'être aussi un bibliophile à sa manière.

Parmi les curiosités qu'il possède, se trouve un livre broché dont le titre est moins que jamais fait pour allécher les passants sur les quais : La. chute de Xajjoléou, poi'me par J.-P. Gollot. Poëme, cela donne à réfléchir et à s'abstenir!! Ce volume in-S^, de 178 pages, a été édité chez Perrotiu, en 1846.

L"auteur, plus modeste que M. Guizot, qui a mis son propre portrait en tête d'un livre sur Washington, nous a caché ses traits, mais il a donné à la place ceux de Napoléon. C'est une gloire de ce siècle bien compromise, et dont un homme d'esprit nous disait un jour, en nous mon-

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Irant sur un mur une immense enseigne cFun marchand d'habits : « Tenez, voilà tout ce qui en reste : la redingote grise. »

Un portrait de 2sapoIéon, gravé avec tout le soin que pouvait y mettre l'éditeur de Béranger, produit en effet une singulière impression de nos jours; autant vaudrait exhumer les cendres q\x\ reposent aux Invalides. Décidément cette image nest plus de ce temps-ci. Le neveu (si neveu il y a eu) a tout dévoré. La Colonne elle-même, dont on eut soin de changer le honhomrae en un empereur romain, plus nu encore et plus ridicule que notre Louis XIV de la place du Peyrou, n est qu'un pastiche amoindri de la colonne Trajane, mais elle ne dit plus rien au sentiment ni à la pensée. Il est loin le temps des Vieux Grognards de Théophile Gautier, qui chantait cela sous le troisième empire (dans Émanx et Camées' :

Au pied de la Colonne ils viennent, Comme à l'autel de leur seul dieu.

Le dieu a été changé à la fonderie.

Mais n'oublions pas M. Collot, l'auteur du poëme eu question. Si cet auteur s'était borné à de simples vers, nous n'en parlerions pas ; il a heureusement eu l'idée de terminer son volume par des notes en prose, dans lesquelles il a consigné ses souvenirs personnels. Il y a entre autres

une conversation de Napoléon qui vaut à elle seule tout un poëme. M. Collot eut souvent le loisir d'entendre parler Napoléon. En 1797, il accompagnait déjà le général en chef comme commissaire des vivres. Un écrivain bien renseigné nous dit au sujet de cette conversation, qui est une perle dans ce volume :

« Dès ces années, et sans doute dès sa première jeunesse, quand Napoléon causait, il y était tout entier de verve et de génie. 11 pouvait avoir ses bizarreries, ses rudesses, mais il s'y dépouillait de tout faux goût... M. Collot dut noter cette conversation de souvenir et peu après l'avoir entendue. Telle qu'on la peut lire, elle constitue un mémorable morceau d'histoire, où le gouvernement de Robespierre est jugé d'un point de vue supérieur. Ce qui est piquant, c'est que l'auteur du poëme ne la rapporte qu'à son corps défendant et en la trouvant odieuse. Le propre des conversations de Napoléon, comme de celles de Pascal, était de se graver bon gré mal gré dans les esprits de ceux qui l'écoutaient, de nous arriver reconnaissables même à travers les témoins les plus ordinaires, et l'on est tout surpris, quand on les trouve rapportées quelque part, de l'éclat soudain qu'elles jettent sur les pages insignifiantes d'à-côté. •)

Voici cette conversation, extraite du livre de M. Collot. On verra, par le cadre curieux et les appendices que nous lui donnons, qu'elle méritait d'être rappelée, quand même un de nos lecteurs en aurait déjà connaissance.

Un soir, à Ancône, en 1797, lorsqu'il marchait sur Rome, Napoléon garda quelques-uns de ses

convives après dîner et les entretint des événements de la Révolution.

« Depuis son origine, nous dit-il, la France n'a eu qu'un gouvernement fort : celui de Robespierre. -<

L'impression d'horreur, ajoute ici M. Collot, que la mémoire de cet homme avait laissée dans tous les esprits était si récente, si profonde, qu'il est difficile d'imaginer la surprise pénible qu'excita cette opinion et avec quelle ardeur elle fut combattue. Loin de l'abandonner, le général Bonaparte la soutint avec ténacité.

« Qu'est-ce, dit-il, qu'un gouvernement fort? C'est celui qui a un but utile bien déterminé, la volonté ferme de l'atteindre ; la force capable de faire triompher cette volonté ; enfin l'intelligence nécessaire pour bien diriger cette force. Examinons si Robespierre réunissait tous ces avantages. Quel était son but? Le triomphe de la Révolution. Il sentait qu'une contre-Révolution serait plus sanglante, entraînerait des maux plus cruels, plus durables que ceux que notre Révolution avait exigés et devait exiger encore. Il voulait donc l'accomplir à tout prix. L'utilité de ce but ne me parait p5int contestable. Sa volonté de l'atteindre ne saurait être douteuse. Le nombre des victimes qu'il avait immolées, celui des familles qui avaient à lui demander compte du sang de ces victimes, l'avaient convaincu qu'il périrait de la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse, s'il échouait. Il ne pouvait donc plus reculer.»

Ici un annotateur, qui a eu de l'autorité sur ses contemporains, a écrit en marge :

« Napoléon ne tient pas assez de compte de l'impression morale; il ne voit que les ressorts, mais qu'il les voit bien! Il a raison comme chirurgien hardi, mais encore faut-il connaître l'humeur morale du malade, qui était capa-

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ble (le mourir de peur avant de se sentir guéri de son amputation ou de sa fracture. »

Reprenons la suite de la conversation de Napoléon :

• Avait-il la force nécessaire pour faire triompher cette volonté? 11 n'en fut jamais d'aussi formidable (p.ie la sienne. 11 Jui suffisait de doimer un ordre pour qu'il fut exécuté sans obstacle et sans retard d'un bout de la France à l'autre. 11 l'avait acquise en se déclarant l'ennemi implacable de la royauté et le protecteur infatigable du peuple, à qui il avait ouvert tous les rangs, distribué tous les emplois et facilité sans mesure l'achat des biens nationaux. 11 l'avait fortifiée en organisant sur toute la surface de la France cette société des Jacobins, imbue de ses principes, animée de son esprit, aveuglément soumise à sa discipline. Pour l'enchaîner à sa cause, il l'avait associée à tous ses actes sanglants. C'est par elle qu'il les faisait exécuter. Quiconque osait s'y opposer était brisé, écrasé à l'instant. La force de

cet homme était donc sans bornes. »

Ici Tannotateur critique écrit eu marge :

« Robespierre avait la volonté, non la force, n'étant pas militaire, n'ayant pas le prestige des victoires, le noble baptême de sang devant l'ennemi. »

« — C'est cette force, continue Napoléon, qui le fît triompher de tous les partis : royalistes, cordeliers, girondins furent terrifiés, subjugués ou anéantis. C'est par elle qu'il put donner à la France ces armées puissantes, nombreuses, disciplinées, qui nous ont préservés du malheur de la voir envahie, saccagée, morcelée; c'est elle qui, dans notre extrême détresse, lui fît obtenir armes, munitions et vivres ; qui maintint sous les drapeaux le soldat sans abri, sans vêtements, sans solde et quelquefois sans nourriture.

Robespierre aurait-il pu opérer ces prodiges sans ce pouvoir colossal?

« Mais sut-il bien diriger cette force? Non, et c'est ce qui le perdit'. N'étant pas homme de guerre, il fut obligé de confier la force armée à un militaire. 11 n'osa point le choisir parmi nos meilleurs généraux, sentant bien qu'il ne pourrait en faire un instrument aveugle ; peut-être même craignit-il de se donner un rival '^. Il mit donc à la tète de la division de Paris ce misérable Henriot, homme obscur, sans expérience et sans capacité. Au jour du danger, ce misérable perdit la tète et ne sut point livrer bataille. Cependant, après la séance du 8 thermidor, il aurait dû voir clairement que Robespierre et tous ses adhérents étaient perdus s'ils n'étaient délivrés, le jour même, des représentants qui, du haut de la tribune, avaient osé l'attaquer et l'accuser. Payan, plus clairvoyant que Henriot, le pressait de les faire arrêter et de les envoyer le soir même à la guillotine. Les forces dont ce commandant disposait étaient plus que suffisantes pour ce coup de main. S'il l'eût exécuté, Robespierre était, le lendemain, plus puissant que jamais. »

Une rumeur générale suivit ces paroles. C'est à qui les réfutera, les combattra. Nous sommes bien forcés d'abréger un peu les répliques, faute de place. Elles sont essentielles pourtant au point

1. ■ Ici, » écrit l'annotateur que nous suivons pas à pas, ■ Napoléon est dans le vrai hi-storique. <

2. Note marginale : « Napoléon a pu dire de lui-même : • Je suis un Robespierre à cheval ; > mais, à pari l'odieux du nom, il voulait dire qu'il était un général représentant les intérêts de la Révolution, personnifiant la Révolution. En se définissant ainsi par ce mot pittoresque, il oubliait et méconnaissait une bonne partie de sa puissance, de son prestige au début : la pureté en même temps que l'éclat de sa gloire, l'innocence de son origine. •

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de vue des événemenls auxquels elles reportent le lecteur.

« Quoi ! vous pensez que ce monstre aurait pu se soutenir ! » objecte-t-on à Napoléon ; « mais depuis deux mois il était frappé à mort; son pouvoir déclinait chaque jour... tous les représentants, qu'il n'aurait pu ou n'aurait osé immoler dans cette journée... n'auraient eu de repos qu'après s'être défaits de leur bourreau. »

— « Sans doute, » répliqua le général Bonaparte, " s'il eût persisté dans la même voie, s'il ne les eût pas rassurés ; mais, vainqueur, il rurait dès le lendemain suspendu les supplices, interdit toute arrestation et créé un comité de clémence, chargé d'élargir peu à peu les détenus, en commençant par les moins redoutables. Depuis quelque temps, il préparait cette mesure ; il ne paraissait plus au comité de sûreté générale, il en blâmait les excès et en désignait les auteurs. •

Ici, nouvelle interruption des auditeurs, que nous abrégeons à regret.

« Et la France, » crie-t-on à Bonaparte, « aurait pu croire à un retour volontaire de Robespierre vers un sentiment d'humanité?... Ses complices eux-mêmes, alarmés de cette marche rétrograde, l'auraient assassiné avant qu'il eût pu les dépouiller de leur pouvoir.

— « 11 se serait bien gardé de les en dépouiller, » répond Bonaparte : j ils lui étaient trop nécessaires. 11 se serait seulement appliqué à dominer les partis, en les opposant l'un à l'autre. Il aurait dit aux Jacobins : « Si vous me perdez, vous êtes perdus ; je le suis si je vous perds . Je n'ai de force que la vôtre; vous n'avez que la mienne. Efforçonsnous donc de consolider notre puissance. Mais, pour atteindre ce but, il faut en changer la direction. C'est assez de sang répandu, même trop : la France ne peut en sup-

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porter plus longtemps la vue. Arrêtons-en l'etlusion. Nous en rejetterons ainsi l'odieux sur Les traîtres que nous avons immolés. Ils avaient poussé la Révolution aux excès pour la faire avorter : il faut la ramener dans ses justes limites, si nous voulons en recueillir le fruit. Le seul dont je sois jaloux, c'est de pouvoir vous récompenser de vos nobles efforts. »

« Aux royalistes, il aurait dit : « Gardez-vous de susciter le moindre trouble, de faire craindre la moindre réaction ; vous inquiéteriez les terroristes'; ils en exigeraient la répression ; ils l'exigaraient prompte et sanglante. Je ne serais p!us le maître de m'y opposer ; ils me massacreraient si je le tentais ; vous verriez alors la Terreur renaître. J'ai pu seul la comprimer; je le pourrai tant que vous serez tranquilles, que vous ne penserez plus au passé. Il faut l'oublier, sous peine de voir de nouveau votre sang ruisseler. J'ai adouci vos maux ; je veux les adoucir encore, les effacer même, si c'est possible; mais laissez-vous conduire, contentez-vous des gages que je vous ai déjà donnés, je ne tarderai point à vous en donner de nouveaux et de plus efficaces. Laissez mon pouvoir se consolider si vous voulez que je puisse cicatriser vos plaies. » — Ce langage et des faveurs accordées avec discernement auraient maintenu la tranquillité. »

Nous .sommes forcés de renvoyer à demain la suite de celle machiavélique leçon d'hisloire. Déjà Napoléon perçait sous Boiuqmrte, — peul-on dire en lisanl ces sentimenls lout personnels du héros sur Fhomme politique. M. Louis Blanc, à

1. L'annotaleur de ce livre curieux écrit ici en marge : • L'iiomme d'État se prononce, s'essaie ; — seulement il s'essaie sur un vilain nom ; mais que de raison au fond, dans cette anticipation du politique ! •

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qui CCS pages avaient été communiquées comme à un partisan Ihéorique de Robespierre dans son Histoire de la Récolulion française, répondit :

« (7ost d'après lui-même que Bonaparte y juge Robcsl)icrrc. Il le défend comme lui, Bonaparte, aurait voulu qu'on le défendit. Je m'assure ([ue Robespierre n'aurait |)as voulu d'un tel avocat et d'un tel plaidoyer. Si ce M. Collot avait été un homme d'esprit, je serais tenté de regarder son récit comme une ruse fort bien imaginée pour frapper Bonaparte et Robespierre sur le dos Tun de l'autre. »

Ce jugement de M. Louis Blanc sera encore plus confirmé dans ce qui nous reste à citer de la conversation de Napoléon.

20 février 1877,

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