SUITE DE LA CONVERSATION DE NAPOLÉON SUR ROBESPIERRE
Nous reprenons cette conversation où le comediante tragediante expose à nu ses propres plans de gouvernement, qui révèlent tant de mépris ou tant de connaissance de Thumanité. Il va se comparer à Auguste, avec lequel lui, futur César, avait plus de parenté qu avec Robespierre. Ce qui ressort surtout au bénéfice de ce dernier, après avoir lu les sentiments que lui prête Napoléon, c'est qu'il y aurait eu en lui TétofFe d"un homme d'État supérieur : il en avait donné des preuves dans les affaires étrangères : mais Napoléon ne l'avait pas connu, il n'était pas à Paris du temps de Robespierre, il était lié seulement avec son frère Robespierre jeune. A l'observation de ses interlocuteurs que, même en ralliant les royalistes, Robespierre aurait péri par les finances, que les assignats tombaient déjà en
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discrédit au 9 thermidor, le général Bonaparte réplique :
0 Détrompez-\ous : il aurait su se créer des ressources. Il lui suffisait de pousser les armées au dehors pour les y faire vivre dans l'abondance comme elles y vivent aujourd'hui'.Quant aux assignats agonisants, il les aurait lui-même démonétisés, comme on l'a fait après lui. Il aurait justifié cette mesure en exposant qu'elle était indispensable pour mettre un terme à l'envahissement des faux assignats ; il aurait en même temps déclaré que ceux qui seraient reconnus légaux continueraient à être reçus en payement de biens nationaux. 11 aurait, dès lors, exigé le payement des impôts en numéraire, les aurait élevés au niveau de ses besoins et se serait facilement créé toutes les ressources nécessaires pour faire marcher son gouvernement. La France est un pays trop riche pour périr par les finances sous des mains habiles. Les chefs de tous les partis, comblés de faveurs, auraient prôné cette mesure ; les journaux et les meilleurs écrivains, largement salariés, auraient exalté son génie, la douceur de son gouvernement; tous ceux qui auraient osé l'attaquer auraient été intimidés ou frappés, et réduits au silence. »
Sachons lire les choses froidement; Napoléon ne fait pas ici un cours de morale, mais un cours de politique à son usage ; il continue ainsi à exposer son système, oij. il touche plus d'un point juste :
« Pour augmenter ses partisans, Robespierre aurait relevé
I. Ici l'annotateur écrit en. marge : • Napoléon se substitue au lieu el place d'un homme abhorré : — il est bien qu'il y ait eu de ''espace, un grand intervalle, nulle solidarité. >
les autels, rétabli le culte et protégé le clergé. Sa fôte à l'Être suprême était le premier jalon dressé sur cette route. 11 était trop habile pour ne pas savoir que le frein des lois ne suffît point pour museler le peuple, qu'il faut le garrotter de religion. 11 s'y serait porté avec toute cette ardeur et cette adresse qu'il mettait à l'exécution de ses desseins. Les prêtres, charmés de ce retour inespéré, l'auraient secondé, et, lorsqu'il serait parvenu à leur rendre leur considération, à consolider leur existence, ils auraient prêché que le ciel avait daigné l'éclairer, l'inonder de sa grâce, et peut-être auraient-ils fini par le béatifier.
« Voyez Auguste : il s'était vautré dans le sang de ses amis, de ses parents, de son tuteur. Quand il se fut débarrassé d'Antoine, quand il eut subjugué tous les partis, fait cesser l'effusion du sang, rendu partout ses armes triomphantes et ramené dans Rome l'abondance et les jeux, les premiers écrivains de son siècle chantèrent sa clémence, son génie, l'éclat et la douceur de son gouvernement ; les premières familles patriciennes vinrent se ranger sous ses lois ; le Sénat le proclama empereur et père de la patrie, et après quarante ans d'un règne paisible et glorieux, il mourut tranquille, regretté ; et à sa mort, les Romains en firent un dieu. Tant il est vrai que le droit, c'est la force. >>
« Oui et non, » lit-on ici en marge au crayon (et si nous transcrivons ces notes avec tant de soin, c'est qu'elles ont leur importance) ; « le droit, à ces moments de reconstitution de la société, c'est la force au service de la société et la sauvant, se confondant dans la pensée de tous avec le salut de tous. Voilà le titre des Pépin, des Hugues Gapet, des Napoléon (l'ancien, pas le ji^tit) ; — de premiers services éclatants, incontestés et purs. La comparaison d'Auguste avec Robes-
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pierre n'est vraie qu'à demi :■ Auguste n'était pas le fondateur de sa ; race ; avant Auguste, avant Octave et ses crimes, il y avait César, le grand César, ses victoires et sa clémence. Mais si, dans ce discours, il y a de Tincomplet, une ébauche rude et dure, quelque inexpérience encore, trop de Machiavel italien appliqué à la France qui veut être traitée et maniée à sa manière, que de vérités ! que la base sociale est mise à nu 1 mais aussi qu'il est bon de se hâter de la recouvrir ! — Ce sont des maximes trop fortes pour ceux qui ne sont pas appelés à gouverner les hommes ! et à les gouverner de première main! ~ Que nous sommes loin de Louis XIV et même de Henri IV ! — et aussi à des pensées fortes, quelle langue simple! on peut être sûr que le bon Collot, s'il y a corrigé deux ou trois italianismes, n'a rien fait de plus. »
>sous avons mieux en effet, dirons-nous à notre tour, que les Matinées royales, ce livre cynique attribué à Frédéric et qui n'est pas de lui. On n'invente pas ce style net, ferme, concis et fulgurant tout à la fois avec lequel Napoléon vient de faire jouer le grand ressort social et de mettre à nu l'art de gouverner les hommes, tel que l'ont entendu et pratiqué les politiques de sa trempe qui ont eu leur berceau en Italie. Il choisissait bien son ancêtre dans Auguste, lui qui eut encore plus de la folie d'Alexandre que de la pondération et de l'équilibre de César ; mais il était
surtout un disciple de Machiavel, un homme du xvi° siècle. Ceux qui connaissent bien cette époque sont frappés de l'analogie qu'elle a avec l'ère des Bonaparte. Elle se reflète dans toute la famille : meurtres et coups d'État font partie du système ; l'enlèvement du duc d'Enghien sur le territoire étranger et son assassinat juridique rappellent les crimes politiques des Borgia, des Médicis. Les Bonaparte au xvi" siècle eussent été une de ces familles guerroyantes, entretenant la sédition dans leur pays, sacrifiant tout à leur ambition, comme ils Font fait en France, comme ils le pratiquaient sur une petite échelle en Corse avant l'éclosion de l'aigle. Mais comme la nature se distingue surtout par un manque d'équilibre dans la distribution de ses dons, il y a toujours, à l'ombre du génie, quelque rejeton mal doué dans ces familles. Théophile Gautier, qui partageait apparemment cette théorie contraire au libre arbitre, nous disait un jour sur la place du Palais-Royal, à l'époque du procès de Pierre Bonaparte, meurtrier de Victor Noir : « C'est un enfant perdu de la famille : il est venu trois cents ans trop tard ; il eût fait un très-bon condottiere en Italie ; les instincts de sa race sont mal équilibrés chez lui ; il y en a comme cela dans toutes les familles... -> — C'est une théorie vérifiée par l'observation.
îsous avons pour cette fois dépassé toutes les limites et il est temps de nous arrêter. >\ous ne
voudrions pas le faire toutefois sans un mot consolant, après les effroyables théories qu'on vient de lire sur cette pauvre pâte humaine si facilement maniable au gré des empereurs et des philosophes. Et comme nous avons aussi nos prédilections en matière de gouvernement républicain, et que nous ne saurions accepter pour des principes ce qui a été surtout à nos yeux le résultat de conséquences terribles, nous dirons avec Yictor Hugo, évoquant un rayon de soleil sur notre limon :
« 93 est un triste asticot. Parlons un peu moins de Robespierre et un peu plus de Washington... Nous aurons un jour une République, et quand elle viendra, elle sera bonne... la République proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs. »
La prophétie ne s'est réalisée encore que pour la France : c'était beau d'en avoir la vision en
21 février 1877.