SCÈNE PREMIÈRE
VINCENT
J'ai si souvent cette vision que je ne puis la considérer comme un rêve... Cette petite fillette coupant les hautes herbes, les roseaux et l'acore au bord de la rivière, je la vois devant moi, vivante... Plus d'une fois elle tourne la tête de mon côté... elle souiit toujours...
IRÈNE
Tu penses continuellement à cela ; ce souvenir obsédant t'impressionne et s'impose sans cesse à tes yeux... C'est un fait avéré... Moi aussi, lorsque quelque chose m'a trop tracassé dans le courant de la journée, j'en rêve toute la nuit... Tiens, par exemple, je rêve de bottines, de bottines éculées, ou bien encore je rêve de vieux bas.
Vincent, d'un ton de reproche avec douceur.
Aie pitié, peux-tu plaisanter ainsi? Peut-on sciemment comparer ce qui se passe en moi, ce qui secoue ma conscience, aux privations que tu endures actuellement?
IRÈNE
C'est évident, ces choses-là ne se ressemblent pas et ne sont pas comparables entre elles. Ta vision n'est dans le fond que la résultante d'une futile angoisse née d'un simple cauchemar et l'apparition de mes bas troués correspond à une réalité évidente... Pendant la nuit, surtout au clair de la lune, cette réalité n'est-elle pas suspendue sur le dossier d'une chaise?... Mais, moi, je ne fais pas une semblable comparaison... non, non... tranquillise-toi. . .
VINCENT
Si cela t'est désagréable, Irène, nous pouvons ne pas en parler. Je croyais qu'il m'était permis de causer avec toi à cœur ouvert ainsi que je le ferais avec mon unique et meilleur ami.
IRÈNE
Alors, narre-moi tout ton rêve, raconte-le moi tout entier, depuis le commencement jusqu'à la fin... je m'arme de toute ma patience pour t'écouter.
VINCENT
^ Non, n'en parlons plus ! Et même il est préférable de ne plus aborder ce sujet. Lorsque pendant la journée je ne penserai plus à ces tristes événements, qu'ils ne seront plus l'objet de mes conversations, ils cesseront, pendant la nuit, de me poursuivre comme des fantômes.
Vico !... Deux ans se sont écoulés depuis cette époque... Tant .d'événements se sont produits et de si... extraordinaires... la guerre et ses cruautés, cette guerre qui torture l'humanité entière... Et toi, tu en es toujours au même point, parce que jadis à Louja une inondation a englouti quelques paysans dans une prairie... Personne ne t'en a fait un reproche et toi, néanmoins, tu y repenses continuellement.
VINCENT
Oui!... Oui!... Tu as tout à fait raison... je n'ai pas encore assez de plomb dans la tête !
IRÈNE
Lorsqu'on est jeune, on peut facilement se corriger d'une faute et enjamber tous les obstacles... ! mais, pour cela, il faut vouloir... Or, toi, tu es incapable d'en avoir la force... Ne devrais-tu pas chercher à améliorer notre situation et à commencer à faire quelque chose dans ce but? ...Commencer! Mais tu n'en as pas la moindre volonté !... Toutes nos privations, dis-tu, ne sont que des bagatelles!... Qui donc ferait attention à de si petites choses lorsqu'il a en tête des questions aussi graves que la justice et l'injustice, que la vertu et la récompense, que le péché et la punition, que l'oppression des uns et la soumission des autres, et que tant d'énigmes analogues?... Quant à moi, j'estime qu'il y a lieu de laisser parfois de côté ces importantes questions et ces insolubles problèmes pour aller se reposer.
VINCENT
Se reposer !... Es-tu donc si fatiguée?
IRÈNE
Moi, personnellement, non... Mais quani vois combien tu t'éreintes !
VINCENT
Tu te moques de moi sans cesse...
IRÈNE
Tant pis, ne faut-il pas quelquefois rire un peu... et même chanter dans cette atmosphère de couvent?...
Chante non seulement qui vit dans le bonheur, Mais, moi, je chanterai malgré notre misère...
C'est comme cela, mon prince !...
VINCENT
Misère, misère ! .. mais notre misère n'est que relative... Ne vivons-nous pas comme presque tout le monde vit à présent?
IRÈNE
Comme presque tout le monde !... tu plaisantes?... Est-ce que nous sortons? Est-ce que nous allons dans le monde? Notre unique distraction n'est-elle pas de nous confier réciproquement nos rêves dont les sujets sont bien rarement agréables...
VINCENT
Tout cela changera.
IRÈNE
Allons donc : tout cela changera !... En quel lieu?... Quand?... Pourquoi?... N'est-ce pas tous les jours continuellement la même chose... le déjeuner, le dîner, la nuit, un sommeil agréable ou désagréable..., le déjeuner, le dîner, etc.
VINCENT
Je voudrais, crois-moi...
IRÈNE
Je te crois, mon pauvre Vico... je crois même que tu voudrais me distraire un peu, mais ton désir seul ne suffit pas pour m'amuser...
T'amuser !.
VINCENT
IRÈNE
Pour cela, il faut posséder un peu d'argent afin d'avoir la possibilité de s'éloigner de la cuisine et de ne plus sentir ce parfum que... j'aime tant !...
VINCENT
Que veux-tu, ma chère petite, cela n'est pas encore possible...
IRÈNE
Depuis le jour de notre mariage je t'entends toujours répéter cette phrase sacramentelle en réponse à mes désirs : « Cela n'est pas encore possible. »
VINCENT
Tu t'es, mon aimée, faite à l'idée d'être une héritière, une riche jeune fille, une dame...
irene, avec ironie.
Je le fus 1...
VINCENT
Ah ! combien de méchante ironie tu mets dans ces trois mots.
IRÈNE
Laisse donc de côté mon ironie. Je sais très bien que tu es un homme pauvre...
Vincent, irrité.
Oui, je suis pauvre !...
IRÈNE
Oh ! ne te fâche pas. En prononçant ces paroles que tu qualifies d'ironiques, je te gratifie d'une très haute moralité. Tu es pauvre, mal rémunéré, tu es un tout petit fonctionnaire, un secrétaire laborieux, alors qu'il ne tiendrait qu'à toi de devenir riche !
VINCENT
Non, crois-moi ; ton ironie, si mordante soitelle, ne parviendra pas à modifier notre existence.
IRÈNE
Eh bien, vois !... Moi, je suis positive... je suis une bourgeoise dans toute l'acception du terme... Si madame ta mère n'avait pas engouffré ma dot dans une entreprise douteuse qui devait soi-disant rapporter de gros intérêts et qui, paraît-il, n'a pas réussi, sois certain que je ne ferai pas montre d'un esprit aussi généreux que le tien. J'exigerai tout ce qui m'est dû...
Tu peux l'exiger maintenant encore...
IRÈNE
Swiatobor, qui est un excellent avocat, a regardé mes papiers... Il m'a déconseillé d'agir pour le moment...
Vincent, avec colère.
Vraiment !... Et il les a consultés sur ta demande?...
IRÈNE
Oui!... Mon audace d'essayer de récupérer mon argent t'étonne-t-elle?...
VINCENT
Non, c'est ton droit !...
IRÈNE
Alors nous sommes d'accord. Et comme justement cet ami s'intéresse à nous, il affirme que si j'exigeais maintenant le règlement de ce qui m'est dû, je ne recevrai que très peu, car tout mon argent est engagé dans des entreprises diverses. Il me faudrait donc, pour le moment, payer avec mes deniers personnels des avocats
et qui sait quand je serai remboursée... Au bout de combien d'années rentrerai-] e dans mes fonds?... Du reste la guerre a tout interrompu. En ce qui te concerne, c'est autre chose. Tu as, tu peux donc exiger... Tu en as le droit et même, je suppose, le devoir envers moi... Mais, tu ne veux pas : tu es trop grand seigneur...
VINCENT
Irène..., Irène..., tu sais...
irène, avec emportement.
Oui, je sais... je sais...
VINCENT
Le ton de ta voix...
IRÈNE
Le ton de ma voix sonne toujours faux à ton oreille.
Vincent, avec reproche.
Irène !
irène, avec colère.
Mon cher, je vis comme une adepte de l'Armée du Salut. Voici deux années que je passe dans ce trou ! Jusques à quand allons-nous nous morfondre ici?
VINCENT
Est-ce de ma faute si nous sommes dans cette ville?
IRÈNE Non, ce n'est pas de ta faute !... C'est à cause des circonstances de notre vie... c'est à cause de la guerre... c'est à cause de tant d'autres choses !... Je le sais par cœur depuis A jusqu'à Z... Mais, cette existence est tellement mortelle... tellement funèbre et macabre... Il me semble parfois être un chien enchainé et alors j'ai follement envie de hurler de toutes mes forces... Je m'ennuie... je m'ennuie mortellement !...
Si je n'étais pas sur le point d'être appelé à l'armée, j'abandonnerais la banque et nous irions à Varsovie ou à Saint Pétersbourg. Je continuerais mes études à l'Université et nous vivrions d'une façon toute différente.
irène, bâillant.
Nous vivrions de la même façon dans un autre endroit... au quatrième étage d'une maison située dans une rue mouvementée, dans un nid d'amoureux, un nid pauvre et sans feu...
VINCENT
Que dois- je faire? rien ne te plaît I...
IRÈNE
Tu pourrais faire une chose très simple : écrire à ta mère et lui demander de t'envoyer de l'argent.
Vincent, froidement.
Mais tu sais très bien qu'il m'est impossible de le faire depuis que ma mère m'a maudit!...
IRÈNE
Ah ! cette malédiction d'opéra... je savais fort bien que tu saurais en jouer... ta mère t'a maudit, mais elle n'a pas cessé d'être et ta mère et la propriétaire de Louja et dépendances... Et toi, n'es-tu donc plus son fils... n'es-tu donc plus le seul propriétaire de Louja et dépendances?... N'as-tu pas vingt et un ans révolus?...
VINCENT
Je t'en supplie, n'en parlons pas...
Alors, je t'en prie, parle de quelque chose qui soit plus intéressant. Mes bottines sont éculées, le peu de linge que j'ai est de l'année dernière et il a été acheté ici, en Polésie... Pour moi, cette question de l'habillement prime tout... Que veux-tu!... N'est-ce pas aussi un sujet de réflexion pour un ménage et un motif de conversation conjugale?
Vincent, se parlant à lui-même.
Ma chère enfant, je suis coupable ! C'est vrai !... Moi seul ne t'ai-je pas entraînée par mon affection dans cet enfer pavé de privations et de trivialités? Toi, ce papillon éthéré, céleste, multicolore !... Qu'y a-t-il de plus simple que d'écrire à ma mère et de lui demander qu'elle nous envoie mensuellement une somme plus grande?... Mais je ne le puis... Irène !
irène, avec un peu de pitié.
Je comprends que tu ne le puisses pas... je comprends, Vico...
VINCFNT
Cette main qui a été maudite, on dirait qu'elle est inerte... ses doigts sont raides comme ceux d'un cadavre... (Lentement et avec douleur.) Ils n'auront j tmais la force de tenir le porte-plume qui tracera ces mots : « Chère maman. »
IRÈS'E
C'est sentimental, c'est m^me émouvant, mais... c'est dépourvu de sens commun 1
VINCENT
Je trouve toujours en toi la même sécheresse !..
IRÈNE
Si au moins tu pouvais être appelé sous les drapeaux, nous recevrions régulièrement plus d'argent...
VIN' CENT
Toi, tu parles ainsi?... Tu es, je pense, la seule femme sur terre qui, pendant cette horrible guerre, fasse des vœux pour voir son mari entrer dans l'armée.
IRÈNE, avec impatience.
Et toi... tu es peut-être le seul homme sur le globe qui soit auosi dénué de toute notion de la réalité, de la vie, du naturel et du vrai... (On frappe à la porte.) Quelqu'un frappe...
(Elle se lève.)