‹ Plus blanc que neigeChapitre 14 sur 32 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

VINCENT, joycUX.

Voyez quel hasard, en sortant dans la rue, aussitôt la porte cochère franchie, j'ai aperçu Joachim. Il est venu avec un des convois militaires qui traversent notre ville... C'est vraiment extraordinaire... Il y a si longtemps que je ne t'ai vu et voici que le hasard le plus grand fait...

(Irène, écoutant ces paroles avec un sourire ironique, répond avec dédain au salut de Joachim et lui tend sa main à baiser.)

irène, à Vincent.

Ainsi, tu prétends que c'est par le fait du hasard le plus grand qu'il se trouve devant chez nous...

swiatobor, bas à Irène.

Quel est cet homme?

irène, bas à Swiatobor.

C'est un paysan madré... le meunier de Louja... l'homme de confiance de maman Rudomska...

VINCENT

Joachim, toi aussi, malgré ton grand âge et grâce aux événements actuels, tu accompagnes un convoi... Vois-tu, toi aussi, tu fais la guerre?...

joachim Moi, mon bon petit monsieur, je ne marche pas par ordre du gouvernement, mais pour le compte de notre maîtresse... A vrai dire, il y avait à Louja l'ordre de fournir des voitures de réquisition ; notre patronne est allée en ville et a fait tant et tant de marches et démarches

qu'elle a fini par savoir où devait aller le convoi. Dès qu'elle fut de retour à la maison : « Joachim, qu'elle m'a dit, tu vas partir !... » Après, elle m'indiqua : tu feras comme cela et comme cela!... et moi, habitué à lui obéir : « C'est bien, que je lui répondis, notre bonne maîtresse, je pars... »

IRÈNE

Mais pourquoi madame votre maîtresse vous a-t-elle choisi, vous, pour accompagner les voitures du domaine?

JOACHIM

Ça, ce n'est point de mon esprit de savoir une telle chose...

IRÈNE

Et moi, au contraire, je suis convaincu que c'est à ton esprit de savoir une telle chose !

Vincent, faisant, avec la main, signe à Irène de se taire.

Ainsi, tu es en route depuis longtemps?

JOACHIM

Ça fera bientôt quinze jours à cette heure.

VINCENT

Et tu viens directement de Louja?

JOACHIM

Tout droit...

VINCENT

Qu'y a-t-il de nouveau, à la maison?

JOACHIM

Avec l'aide de Dieu, tout va toujours comme autrefois. Notre maîtresse gouverne tout comme avant...

VINCENT

Et les récoltes, comment sont-elles cette année?

JOACHIM

Les récoltes... il n'y a rien à dire... il y a que la guerre... On a pris tout le monde... et les plus forts sont à l'armée.

VINCENT

Dis-moi, Joachim, se ressent-on de la guerre à Louja?

JOACHIM

Est-ce que je sais, mon bon petit monsieur... moi, le meunier, je n'ai pas de vues bien longues ; je vois simplement !...

VINCENT

Simplement mais clairement... je te connais et je sais très bien que tu ne vois que ce qu'il faut voir...

joachim, souriant.

Oh ! mon bon petit monsieur, je vois comment tourne la roue dentée de mon moulin sous

l'eau, je vois comment mes bluteaux tremblent et de quelle façon les meules travaillent. Pour le meunier, la farine, c'est tout.

VINCENT

Oui, c'est seulement la farine !...

JOACHIM

La guerre est peut-être quelque chose de très fort, mais ma farine est encore plus puissante qu'elle... (Avec un sourire.) La guerre, elle-même, elle se met à genoux devant ma farine !

SWIATOBOR

Bien qu'il soit aussi simple que sa farine, cet aphorisme n'en est pas moins profond.

Vincent, changeant de ton.

Dis-moi, Joachim... Dis-moi... Et cette malheureuse jeune fille qui a été noyée pendant la grande inondation, elle repose maintenant dans notre cimetière?... Est-ce exact?...

JOACHIM

Dans notre cimetière, mais bien sûr...

VINCENT

Tu as certainement été à son enterrement?

JOACHIM

J'y ai été comme tout le bourg.

VINCENT

Comment s'appelait-elle?... j'ai oublié son nom...

JOACHIM

On la dénommait Sonka... son père avait nom Obar...

VINCENT

Si je me souviens bien, au moment de la catastrophe, cette pauvre petite coupait de l'acore au bord de la rivière?...

JOACHIM

Oui, mon bon petit monsieur..., de l'herbe et de l'acore... elle coupait. C'est alors que l'eau s'est précipitée à torrent, l'inondation... Ainsi que M. Olelkowich... L'eau n'était pas comme à l'ordinaire... elle emporta cet homme si puissant... comment dire ce qu'elle fit d'une telle enfant, un vrai petit oiseau...

VINCENT

Oui, frère... (Il reste silencieux quelques secondes dans le fond de la chambre. Après un instant :) Sais-tu, Joachim, qu'aujourd'hui, je suis appelé sous les drapeaux !...

JOACHIM

On vous a pris?... Comme notre maîtresse va avoir du chagrin !

VINCENT

Pourquoi donc? Tout le monde part... moi, comme les autres... la guerre n'épargne personne... tu dis que ta maîtresse aura de la peine.

JOACHIM

Pour ça, oui !

VINCENT

Je voudrais te demander mille renseignements, mais tout se brouille dans ma tête.

IRÈNE

Peut-être devrais-tu t'entretenir avec cet homme de ton pays en particulier, en tête-àtête... Il n'y a qu'ainsi d'ailleurs que vous pourrez parler à cœur ouvert et que vous pourrez, ce messager et toi, vous bien comprendre l'un et l'autre.

VINCENT

Tu dis quelque chose de si...

irène, à Vincent, d'un air confidentiel. Par ce paysan tu pourrais envoyer une lettre...

VINCENT

Quelle lettre?...

IRÈNE

A la mère. Profite de l'occasion, tu n'en auras pas une semblable de si tôt.

Vincent, comme sortant d'un songe.

Oh ! laisse-moi...

IRÈNE

Alors, fais au moins voir à ton hôte comme le propriétaire de Louja est confortablement installé dans sa demeure familiale !

VINCENT

Sais-tu, Irénette, que tu ferais mieux d'offrir quelque chose à Joachim... le reste de notre dîner; il est fatigué et ne refusera pas...

Vraiment ! mais quoi lui donner?... Ne te souviens-tu pas, par hasard, de ce que je puis offrir à ton visiteur?

VINCENT

Eh bien ! ne fût-ce que du café ou un verre de thé...

irène, impatientée, à Swiatobor.

La bonne n'est pas encore rentrée, je dois maintenant préparer le café pour son excellence le meunier de Louja !

SWIATOBOR

C'est moi qui vais préparer le thé...

irène, riant.

Vous allez faire le thé?

SWIATOBOR

Mais certainement... N'est-ce pas l'apanage d'un vieux garçon !

IRÈNE

Non, je ne permets pas que vous alliez tout seul dans ma cuisine.

(Elle se dirige vers la porte de droite.) SWIATOBOR

Parfaitement, je le ferai vite et bien.

Mais vous ne savez pas où tout se trouve et comment le thé se prépare.

SWIATOBOR

Vous n'avez qu'à me montrer, madame, je remplirai à merveille les fonctions d'un parfait marmiton.

(Irène sort par la porte de droite, Swiatobor la suit.)

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