‹ Plus blanc que neigeChapitre 15 sur 32 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Vincent, avec hâte.

Joachim, parle-moi de tout. Je ne voulais pas t'interroger devant cet étranger.

JOACHIM

Je n'ai plus rien d'intéressant à dire.

VINCENT

Ma mère se porte-t-elle bien?

JOACHIM

Comme ça, elle est toujours la même... elle travaille, elle court, elle se fâche.. Oh ! dame ! elle se fâche bien souvent et bien fortement...

VINCENT

Mais, c'est son habitude, elle se fâche beaucoup et pour rien...

JOACHIM

Oui, mais, à cette heure, bien plus qu'auparavant. Elle devient parfois dure, oh ! mais dure...

Serait-il arrivé quelque chose de particulier depuis mon départ?...

JOACHIM Et qu'est-ce qui aurait pu arriver, mon bon petit monsieur?... Ah! ça peut-être?... Nous avons fait une chapelle sur le tombeau de M. Olelkowich.

Vincent, avec humilité.

Une chapelle?... Au cimetière?...

JOACHIM

Mais oui...

VINCENT

Qui a eu l'idée de cela?

JOACHIM

Notre maîtresse, par Dieu !...

VINCENT

C'est donc sur son désir? sur son instigation?... joachim, à voix basse.

Elle a fait venir des ouvriers on ne sait d'où, d'un pays étranger, des noirs qui parlent un jargon pas connu. Ils ont, à ce qu'on dit, traversé les mers pour venir chez nous et ils ont apporté des pierres noires... des pierres blanches plus grandes que ma grande meule... (Après une pause.) Notre maîtresse elle-même travaillait chaque jour avec eux...

Vincent, avec compassion.

Elle travaillait?

Elle-même en personne... elle travaillait ferme... elle portait au haut de l'échafaudage la chaux, le sable et les briques, tout comme les ouvriers... Elle portait toute seule les pierres les plus lourdes et cela du matin au soir, à tel point qu'elle tomba de fatigue... Les uns s'étonnaient de la voir travailler ainsi... les autres en riaient et tous, ainsi que le monde le fait toujours, se souvenaient des reproches qu'elle leur avait adressés... Et en portant ces lourds fardeaux, notre maîtresse pleurait amèrement...

Vincent, pensif.

Elle pleurait amèrement?...

joachim Pour cette petite noyée, Sonka Obar, notre maîtresse a légué à la famille de cette pauvrette le fond du champ tout entier et la prairie jusqu'à la lisière de la grande forêt.

Vraiment.

Vincent, avec ]oie.

joachim Mais, je dis la vérité... (Pensif.) Bien que ça ne fera pas revenir cette pauvre Sonka, même que vous pleuriez toutes les larmes de vos yeux, il faut reconnaître que depuis, les Obar ont la vie plus aisée !...

VINCENT

Tu comprends à merveille, Joachim... Avec toi je puis m'expliquer comme avec personne au monde... Tu sais trouver le chemin de mon cœur. Te souviens-tu, vieux, lorsque j'étais plus jeune et que nous tendions des nasses pour pêcher la tanche?

JOACHIM

La mémoire ne me manque pas encore...

VINCENT

Et ce grand brochet que j'ai attrapé avec ma ligne dans les eaux profondes de l'étang?

JOACHIM

Oui, certes, ce n'était pas un petit poisson. J'ai eu toutes les peines du monde à le soulever et à le porter sur mon dos. Sa queue, elle traînait par terre, et sa gueule, elle touchait le haut de ma tête... (Après une panse.) A cette heure, mon bon petit monsieur, je vais vous poser une question... mais je n'ose pas, avec mon langage ordinaire, je ne sais pas rendre ma pensée comme un maître !... je parle comme un paysan...

VINCENT

Questionne-moi simplement et je te répondrai de même. Parle-moi comme autrefois. Tu me posais alors souvent des questions sur des sujets différents et je te répondais toujours en ami... en frère...

JOACHIM

Ça, pour ça, c'est vrai... C'était comme ça!

VINCENT

Cela a été.

JOACHIM, d'un air rusé.

Le temps ancien ne reviendra plus. L'eau qui a coulé au travers les roues de mon moulin, on ne peut point la reprendre dans un seau, cette eau-là n'est plus et le temps est passé...

VINCENT

Alors, interroge-moi comme tu veux...

JOACHIM

Je voulais vous demander simplement, mon bon petit monsieur, ce qu'est votre vie à présent... comment vous vivez aujourd'hui, si votre vie est pleine de bonheur, de santé et de satisfactions?

Vincent, bas.

Pleine de bonheur!... Frère!... J'ai ce que je désirais, Mlle Irka, que tu connais depuis sa plus tendre enfance pour l'avoir vue vivre chez nous, est maintenant ma femme... En dehors d'elle, rien n'existe au monde pour moi... Je ne pourrais, ni je ne voudrais vivre autrement qu'avec elle... Sans elle je préférerais la mort...

JOACHIM

La mort, mon bon petit monsieur, mais elle n'est pas pour vous; c'est pour les autres!... Pour vous, c'est le bonheur avec elle, avec Mlle Irène, et pour les autres : c'est la mort... la mort affreuse, la mort la plus cruelle qui

existe... mourir dans l'eau. C'est une chose abominable que d'avaler de l'eau, que de perdre ses forces et se noyer...

VINCENT

Tu parles bien ; aux autres la mort, pour moi le bonheur...

JOACHIM

Les gens se souviennent qu'un grand bonheur pour vous est une fin horrible pour les autres...

Vincent, hautain.

Qu'ils se souviennent !

JOACHIM, malin.

C'est bien mon avis aussi... Le jugement des hommes, que peut-il faire aux heureux?... Moi le maître, qui ai le pouvoir de forger mon sort, moi le charpentier de ma journée et de ma nuit, que me font les gens?... L'herbe que j'ai coupée avec ma faux... l'acore que Sonka coupait avec sa serpe avant la vague...

VINCENT

Mais toi, tu sais aussi, mon ami, aiguillonner mon cœur avec la serpe de Sonka. Dieu t'en récompensera, Joachim!...

JOACHIM

De quoi? Je suis un homme simple, un paysan de Louja, un homme pareil à ceux de ce pays... (Après un silence.) Il me faut partir, mon bon petit monsieur, il me faut rejoindre mes chevaux. Il faut nous remettre en route et suivre le convoi...

VINCENT

Mais, attends, attends, je ne veux pas que tu partes sans avoir pris quelque chose... Il n'est encore jamais arrivé que quelqu'un ait quitté la maison de Rudomski sans avoir mangé à sa table... Assieds-toi ici !... Tu seras mieux !...

JOACHIM

Non, mon bon petit monsieur, il faut que je parte.

VINCENT

Assieds-toi là!... Que signifie?... tu n'obéis plus à ton maître?...

JOACHIM

Pourquoi ne plus obéir? J'obéis ! Mais prendre quelque chose sous le toit du maître ou ne rien prendre, ça dépend de mon désir de paysan ou de ma répugnance.

VINCENT

De ta répugnance?

JOACHIM

Beaucoup d'eau, depuis l'inondation, nous sépare, mon petit monsieur...

VINCENT

Ah ! c'est ainsi que tu parles. Maintenant, enfin, je te comprends !...

JOACHIM

Que Dieu vous protège !...

Vincent, hautain.

Qu'il t'accompagne !... (Joachim se dirige vers la porte.) Lorsque tu seras de retour à Louja, salue ma mère de ma part.

Je lui décrirai votre bonheur d'une façon exacte, mon bon petit monsieur !...

(Il sort. Vincent reste seul; il s'assied sur un coin du sofa jusqu'à l'entrée d'Irène.)

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