SCÈNE VI
irène, entrant.
Le thé sera prêt de suite... Tiens, où donc est ton honorable visiteur?...
VINCENT
Il est déjà parti...
IRÈNE
Voyez- vous ! je me fatigue à préparer du thé pour ce paysan et lui, ne daignant même pas attendre, s'en va tranquillement, sans même dire « au revoir »... (Elle appelle à travers la porte.) Monsieur Frédéric!... Monsieur Frédéric!... (Swiatobor entre.) On n'a plus besoin de votre thé, vous vous êtes inutilement brûlé les doigts... Buvez ce que vous avez préparé... swiatobor, équivoque.
Comment?... déjà !...
IRÈNE
Le visiteur de Louja est parti...
SWIATOBOR
C'est l'ami et le tuteur de Vico?... Il est parti?...
Vincent, avec un rire forcé.
Il n'a pas voulu se réconforter dans ma maison et il est parti...
swiatobor Il est donc bien fier ce meunier?
VINCENT
Ce n'est pas par fierté qu'il a agi ainsi!...
swiatobor Alors, pourquoi?
Vincent, avec un sourire ironique.
Un prétexte religieux probablement I
SWIATOBOR
Carême? Mais notre thé ne contenait ni graisse, ni viande... il sentait un peu le pétrole, il est vrai, mais les produits de la terre, bien que gras, ne sont pas aussi tentants que la graisse de porc.
VINCENT
Joachim a refusé de manger dans la maison d'un homme... heureux !...
SWIATOBOR
Bien que très probablement il n'ait pas entendu parler de Polycarpe, c'est un paysan prudent... il craignait d'avaler de travers une gorgée de thé ou de s'étrangler avec un morceau de sucre...
IRÈNE
Il ne nous ressemble pas, à nous, qui ne craignons pas d'avoir des relations avec toi, Vico...
VINCENT
Oui sait si, dans quelque temps, vous ne redouterez pas les conséquences de mon bonheur et ne craindrez pas pour votre vie et pour votre bonheur personnel.
swiatobor, gouailleur.
Nous?
VINCENT
Toi et Irène !
SWIATOBOR
Moi et madame?... Non, le courage ne nous fait pas encore défaut. Tout ira pour le mieux. Nous ne sommes pas superstitieux comme ton natif de Louja, mon cher Vico !
IRÈNE
Ah ! Vico, tu me fais vraiment l'effet d'être un homme maudit !...
Vincent, comme somnolent.
Mais oui... Irène.
IRÈNE
Et maintenant que tu vas partir à l'armée, ne pourrais-tu pas écrire à ta mère et envoyer la lettre par ce paysan?
Vincent, très monté.
Je t'ai déjà expliqué que je ne le puis pas... Et précisément Joachim m'a raconté que ma mère a t'ait édifier un monument sur la tombe d'Olelkowich... (Avec io.e.) Durant les travaux, elle portait de grands blocs de marbre et de granit. Je sais ce que cela signifie. Ma mère s'est déjà soustraite à notre insupportable remords. En portant des pierres énormes, elle sentait son cœur s'alléger... Je sais; elle cherche à tout prix le soulagement moral. Elle trouve dans la
pénitence le rachat de mon péché... (Avec remords.) ...Et moi...
La pénitence !.
SWIATOBOR
VINCENT
Que dis-tu?...
SWIATOBOR
Je dis que la pénitence est une simple invention des hommes.
VINCENT
Qu'en sais-tu?
SWIATOBOR
C'est ainsi, mon cher Vico, j'exprime là une généralité objective, une vérité évidente... La pénitence est un moyen de sortir d'une souricière par une fente presque imperceptible, alors que la porte en est grande ouverte...
Vincent, l'interrompant.
Irène, veux-tu que j'aille chercher Joachim et que je lui dise, je ne ferai que cela seulement, qu'il demande à ma mère de m'envoyer, non, de t'envoyer de l'argent, ce qui m'est dû... Le veux- tu, Irène ! car moi je dois enfin faire quelque chose... Tu sais, Irénette, que pour toi... tout... tout...
IRÈNE
Mon cher, si cela doit te faire tant souffrir, si cela doit te causer tant de soucis et tant de chagrin, si cela doit enfin être une cause d'ennuis que je te créerais, moi, toujours moi... alors, laisse... je continuerai après ton départ à vivre dans la misère, à battre la dèche... (Avec une expression comique et un sérieux voulu...) Moi aussi, pour compléter ce tableau, ne faut-il pas que je fasse pénitence?
VINCENT
Non, toi, tu es libre !... Toi, ma petite chérie, toi seule...
(Il prend son chapeau et sort en courant.)