SCÈNE VII
IRÈNE
Il est parti?... Il est vraiment allé à la recherche de cet homme?...
SWIATOBOR
Pauvre dame, voilà quelles sont les conséquences d'une telle vie...
IRÈNE
Ah ! si l'on pouvait tout prévoir !...
SWIATOBOR
C'est bien là un cri de femme !... Je ne vous reconnais pas, vous une créature d'ordinaire si forte et si décidée. Devant quoi reculez-vous donc?...
Vous ne comprenez pas ce qu'il fait pour moi... Vous ignorez tout ce qu'il a de noble en lui et tout ce que son cœur peut renfermer...
SWIATOBOR
En vérité, j'ai dépassé l'âge des transports de jeunesse, des enthousiasmes faciles et des déceptions naïves...
IRÈNE
Il ferait tout pour moi; tout sans exception... Et moi...
SWIATOBOR
Vos lèvres n'ont pas de prix et poser sa bouche sur elles est une joie que l'on doit payer de sa vie et de sa mort...
IRÈNE
Je suis curieuse de savoir si vous êtes disposé à mettre ces paroles en pratique.
SWIATOBOR
Mettez-moi à l'épreuve...
IRÈNE
Je connais d'avance quel en sera le résultat pour moi... Non, vous préférez une victoire plus facile, un baiser obtenu non au prix de votre vie et de votre mort... mais dérobé sans peine, en cachette, dans un coin, tout comme celui que vous m'avez volé à la cuisine...
swiatobor, avec transport.
Je vous jure, madame...
irène, prenant place sur le sofa.
Je vous jure, madame !... Le serment... N'est-ce pas le langage des faibles et des rusés, de ceux qui précisément redoutent que leurs paroles ne soient jamais prises au sérieux par personne. Vico ne m'a jamais rien juré. Lui que vous traitez dédaigneusement d'écolier et de blanc-bec s'est consciemment mis dans une terrible situation uniquement pour moi... je l'ai tant aimé à cause de cela...
(Elle pleure.)
SWIATOBOR
Madame Irène
IRENE
Oui, je connais ces périodes superbes, ces torrents de mots absolument convaincants, ces phrases qui s'enchaînent si bien et qui, en parfait accord avec le bon sens et la loi, ren-
ferment l'expression de la vérité la plus grande. Vous êtes si éloquent et si habile...
SWIATOBOR
Alors je vais me taire... que la vie parle pour moi !
IRÈNE
Maintenant il va aller à la guerre... il se fatiguera, il sera maltraité... il passera peut-être par des situations critiques et imprévues...
SWIATOBOR
A moins qu'il ne prenne place dans quelque bureau militaire, devant une table verte, dans un fauteuil bien rembourré et que là, il entasse de l'argent... toujours pour vous, madame.
IRÈNE
Cette phrase prouve que vous ne comprenez rien au caractère de Vico. Et pour vous écouter avec autant de patience, il faut que je ne vaille pas grand'chose...
SWIATOBOR
Vraiment !... Mais est-ce que ce mari que vous admirez tant n'a pas plié son caractère d'acier devant le premier venu de vos désirs? et dans quelles conditions?... N'a-t-il pas couru après ce paysan pour le supplier de transmettre à sa mère une demande d'argent... A sa mère ! quelle humiliation insensée et sans nom visà-vis d'une personne qui lui a fait autant de mal...
IRENE
C'est exact !.
SWIATOBOR
Vous plaignez Vico... Je comprends cela, j'ai aussi beaucoup de compassion pour lui...
irène, avec ironie.
Vous... de la compassion pour Vico !...
Mais j'ai mille fois, cent mille fois plus d'affection pour vous, madame... je ne vous laisserai pas tomber dans la misère alors que « lui » ne saura jamais se tirer d'affaire tout seul. Il sera toujours sous la domination de sa mère... et il vous entraînera sous cette domination... Défiez-vous et prenez garde !...
IRÈNE
Non, moi, il ne m'y reprendra plus. Ce sont déjà tempi passati.
swiatobor, secouant la tète avec un air de pitié.
Vraiment?...
IRÈNE C'est absolument certain !...
SWIATOBOR
Tant que vous resterez avec lui, vous courrez toujours ce risque... Ne sentez-vous donc pas qu'il s'ennuie, qu'il languit de ne pas aller à Louja? Là est le but unique de toute sa vie, la seule raison d'être de toute son existence... Son âme, par le fait des actions commises dans un moment de surexcitation, presque de démence, est rivée en ce heu... Sa pensée revient sans cesse vers ces événements passés ; il les revit des milliers de fois, des millions de fois. Il les revivra toujours ainsi, il les ruminera, il se les ressassera et il luttera contre la forte impression qu'ils lui firent... Pour les vaincre, il édifiera par la pensée des monuments ; comme sa mère, il fera pénitence. N'avez- vous pas entendu qu'il enviait sa mère... Ne l'a-t-il pas dit, voici un instant : ma mère fait pénitence... et moi?... N'a-t-il pas crié cela tout à l'heure?
irène, décontenancée.
Il l'a dit..., il l'a crié, mais qu'est-ce que cela prouve?
swiatobor, à mi-voix, insinuant.
Ce sera toujours ainsi... pendant toute sa vie... cela augmentera avec les années... comme une maladie incurable... comme un vice. Rien ne pourra effacer le souvenir de ces événementslà... Ce sera pour vous un bagne fait de mysticisme... un lugubre et insupportable conflit de sentiments... Vous étoufferez dans cet enfer.
IRÈNE
Si vraiment ce devait être ainsi, ce serait bien un véritable enfer.
SWIATOBOR
Non, vous ne pouvez plus retourner à Louja, ni vivre dans quelque autre ville de province... La grande ville... de grandes impressions... une joie continue... la grande vie... voilà ce qu'il vous faut pour oublier les tristesses de cette monotone Polésie... (Il s'assied à côté d'Irène.) Beaucoup d'espace... beaucoup de lumière... beaucoup de monde... (Irène se recule.) Si vous m'ordonnez de m'éloigner, je me retirerai... mais laissez-moi le bonheur de vous voir heureuse... Ne perdez pas votre jeunesse...
Je plains Vico !
IRENE
SWIATOBOR
Et moi, est-ce que je ne le plains pas !... je l'aime tant !... C'est un charmant et un bon garçon... Mais vous laisser entre ses mains après ce qu'il a fait... vous laisser faire pénitence avec lui pour des fautes que vous n'avez pas commises !...
irène, avec doute.
Il a péché pour moi !
SWIATOBOR
Pour vous, madame? Non, il l'a fait pour lui... par jouissance... par passion... Si cet Olelkowich était venu à Louja plus tôt, le mariage aurait eu lieu dès son arrivée, et lui, Vincent, aurait épousé la femme que lui destinait sa mère.
C'est probable !
IRENE
SV/IATOBOR
Vous en convenez enfin !
IRÈNE
Mais comment... lui seul, sans moi...
SWIATOBOR
Cela lui fera du bien de rester seul... il lui faut, à la guerre, se mûrir, prendre de l'énergie et devenir un homme. Il ne sera digne de vous que s'il sort de cette épreuve plein de vigueur et avec un moral bien trempé.
Oh ! comme vous savez bien tout faire ressortir !...
SWIATOBOR
Que pouvez-vous faire encore... d'une façon ou d'une autre, il fallait que Vico parte, n'est-ce pas?
IRÈNE
Il était en effet forcé.
SWIATOBOR
De toutes façons vous étiez donc obligée de rester seule ici. Est-ce exact?...
IRÈNE
Toujours les mêmes questions.
SWIATOBOR
Je veux que vous vous rendiez compte de la réalité... Ou rester ici, dans cette petite ville, ou aller dans une grande. La seconde alternative est la meilleure...
IRÈNE
Nous avons déjà parlé de cette question... Vous répétez tout le temps la même chose !...
SWIATOBOR
Oui, je répète et je répéterai jusqu'à ma mort... je serai votre serviteur... votre défenseur... votre conseiller..., votre protecteur... Je serai tout ce que vous ordonnerez... tout ce que vous permettrez... Seulement, par pitié, donnezmoi une ombre d'espoir...
(Il prend sa main.)
irène, tristement.
Si je dis un mot, un seul mot, un tout petit « oui », alors ce sera outrageant pour ce pauvre Vico... Et cependant, je dois consentir, car que puis-je maintenant sans vous... Seule, je ne puis vivre !...
SWIATOBOR
Outrager Vico?... Il a donc l'éternel droit d'embrasser cette bouche... de vous serrer contre son cœur... (Il se met à genoux.) Et moi l'éternel ennui... l'affolement... Irène...
(Sa tête tombe sur les genoux d'Irène.) IRÈNE
Monsieur Frédéric... Monsieur...
SWIATOBOR
Rien... Rien... je vais m'en aller tout de suite... Mais encore cela... Encore cela uniquement... Ce moment-ci sera à moi!... Irène!... pour toutes mes souffrances...
(Il saisit ses mains et les couvre de baisers. Vincent ouvre la porte et aperçoit Swiatobor qui embrasse Irène.)
Irène