SCÈNE V
rudomska, saisit le pistolet que Vincent a déposé sur le sofa.
Je prendrai celui-là...
(Elle le charge.)
Vincent, avec colère.
Laissez-le!... Donnez-le!... Moi seul!...
RUDOMSKA
Dans une seule main tu ne pourras pas tenir deux pistolets... Attends. Je vais te remplacer... Je ne tire pas plus mal que toi... tu le sais bien...
HÉLÈNE
De grâce, cachez ces armes...
RUDOMSKA
Il est déjà chargé.
HÉLÈNE
Joachim a raison... Est-ce que vous êtes fous. Vico ! Que fais-tu? Les soldats bolcheviques sont dans la cour, entourés d'un grand nombre de paysans...
rudomska, chargeant le second pistolet.
Celui-là est également chargé.
HÉLÈNE
Si l'on trouve ces armes, on vous mettra en pièces... nous ne pouvons pourtant pas résister...
VINCENT
Mais nous ne pouvons pas non plus nous laisser égorger comme des moutons...
RUDOMSKA
Nous allons nous défendre suivant l'ancienne méthode...
Maman !... Maman !...
RUDOMSKA
Peut-être ces gens voudront-ils nous parler comme à des hommes. Dans ce cas nous leur répondrons de la même façon... mais s'ils nous attaquent comme des loups, alors nous nous défendrons comme des loups...
Hélène, essayant de retirer le pistolet de la main de Vincent.
De nous deux, je suis la plus jeune et la plus forte... donne-le moi...
VINCENT
Tout à l'heure... attends... nous ne réussirons certainement pas à vaincre ni cette foule dé-
chaînée contre nous, ni ces soldats en armes, car non seulement tous sont armés, mais encore ils sont bien plus nombreux que nous. S'ils ont un juste motif de nous attaquer, nous pouvons et, même, nous devons le leur enlever, le leur arracher des mains.
RUDOMSKA
Expose vite ton idée...
VINCENT
Nous devons devenir inviolables avant qu'ils n'entrent ici.
Mais comment, parle...
VINCENT
Nous devons leur être non inférieurs, mais supérieurs...
RUDOMSKA
Parle avec plus de clarté...
HÉLÈNE
Je saisis. Je l'ai déjà compris... c'est notre seule et unique défense...
VINCENT
Nous devons adopter, dans toute son étendue, la doctrine au nom de laquelle ils veulent nous abattre. Nous devons faire cette doctrine supérieure, meilleure et plus sage... Nous devons leur arracher cette arme des mains...
RUDOMSKA
Comment?... de quoi me parlez-vous?...
HÉLÈNE
Nous devons leur arracher cette arme des mains. Ils seront alors désarmés...
RUDOMSKA
Dépêchez- vous. Vous entendez leur joie sauvage...
VINCENT
Mère ! vous et moi en présence de ce témoin honorable et de bonne foi, Hélène, nous abandonnons volontairement nos biens, ces biens dont nous avons hérité de nos ancêtres et que nous avons dénommés « nôtres », nous les léguons aux habitants du pays.
rudomska, riant.
Oh ! mon doux rêveur...
VINCENT
Vous préférez qu'on vous arrache ces biens par la force, par la violence, en vous tuant?
RUDOMSKA
Je ne donnerai jamais les propriétés que mes parents ont acquises et que par mon savoir-faire et mon travail j'ai agrandies... A qui dois-je donner cela? Peut-être à ces vils roturiers?...
VINCENT
Vous êtes forcée...
RUDOMSKA
Si on emploie la force pour m'obliger à le faire, je céderai hypocritement devant elle. Mais de ma propre volonté, tant que j'aurais toute ma raison, je ne renoncerai jamais à Louja. C'est ma terre à moi.
HÉLÈNE
Vico n'en veut plus. A qui la donnerez-vous, maman?
RUDOMSKA
Il ne veut plus de Louja...
Je n'en veux plus...
rudomska, anéantie.
Je ne dispose d'aucun moyen pour te forcer... Pour cette désobéissance, je ne te punirai pas une seconde fois comme jadis... Vico ne veut pas être un maître... Le monde est devenu fou, ma parole...
VINCENT
Il ne suffit pas, en signe apparent de pénitence, de porter des pierres pour édifier un tombeau à Olelkowich... Il ne suffit pas de faire couler le sang, d'arracher une jambe et un bras... Pour racheter tout le mal que nous avons fait jusqu'à ce jour, il nous faut expier largement...
RUDOMSKA
Tout est contre moi...
VINCENT
Nous devons, en nous modifiant dans notre for intérieur, concevoir des idées plus fortes que celles qu'ont ceux qui luttent contre nous. Et nous sommes capables de faire cela.
RUDOMSKA
Je ne comprends pas ce que tu veux^ dire. Voici ce que concevait encore ma vieille âme... (Elle se lève, tenant un pistolet à la main et le braque dans la direction de la porte d'entrée...) Si un agresseur attaque ma maison, force ma porte, je le tue raide sur le seuil.
VINCENT
Vous m'ordonnez de mourir, comme vous voulez vous-même le faire.
RUDOMSKA
Puisqu'il en est ainsi, laissez-moi seule, je saurai me tirer d'affaire.
VINCENT
Mère, rien ne nous séparera plus à présent... Nous devons agir ensemble, vaincre ou mourir ensemble.
RJDOMSKA
Ma malédiction t'a enlevé le bras, t'a arraché la jambe... Crois-tu que je puisse survivre à cela... Le malheur s'est effondré sur ma tête... Je dois chasser de mon esprit l'impression qu'il m'a causé... Ce chagrin est insupportable... Ce martyre me tuerait...
(Elle recouvre avec sollicitude les jambes de Vincent.)
(Hélène profite de cet instant pour s'emparer du pistolet que Rudomska a déposé sur la table et cherche autour a'elle où le cacher... Elle aperçoit la bibliothèque, elle l'ouvre et y glisse l'arme et les cartouches parmi les livres. Elle ferme à clef la porte de ce meuble et jette la clef dans la cendre de la cheminée. Au même moment, la porte s'ouvre avec violence et un officier bolchevique rentre suivi de six soldats, le fusil en main.)