SCÈNE VIII
rudomska
L'inondation va faire du tort à ta soirée d'avant-noce, chère Irène...
Oui, j'aurai une très triste soirée d'avantnoce...
RUDOMSKA
Toutes les jeunes filles des environs devaient venir, tous les jeunes gens... Si Hélène n'était pas venue plus tôt, nous serions obligés de fêter à deux la veille de ton mariage... Heureusement que cette chère visiteuse...
IRÈNE
Hélène n'est pas en visite dans cette maison, elle est de la famille... Alors, à vrai dire, je passerai cette soirée tout à fait seule.
HÉLÈNE
Est-ce pour cela que le son de ta voix est si profondément triste?
IRÈNE
Le mariage est un acte si grave qu'il n'est pas possible de ne pas être triste en y pensant... Toi aussi une semblable tristesse t'attend...
HÉLÈNE
Oh ! pas encore si vite...
RUDOMSKA
Mais je vous affirme que derrière cette éclipse momentanée se cache le soleil d'un bonheur inconnu qui dissipera les tristesses des ténèbres et remplira les cœurs de joie...
IRÈNE
Qui peut connaître ce qu'est le bonheur d'un autre !...
Tu nous parles un langage étrange, peu naturel, que je taxerai même d'artificiel...
IRÈNE
Demain je serai femme et maîtresse de moimême. Soit, je suis une orgueilleuse et je fais tout pour ne pas me montrer telle que je suis en réalité... Mais, ma tante, je vais cesser de vous parler le langage d'une enfant qui, depuis sa plus tendre enfance, pendant tant d'années, a toujours été tenue par la main. Je commence à marcher toute seule et je commence aussi à dire ce que je pense...
RUDOMSKA
Je serais curieuse de pouvoir connaître les pensées d'une enfant que j'ai élevée avec tant de soins...
IRÈNE
Je vais donc vous révéler, ma tante, quelle sera ma première pensée dès mon indépendance. Elle vous étonnera peut-être et peut-être même aussi vous blessera.
RUDOMSKA
J'écoute!... J'écoute!...
IRÈNE
Je dirai qu'une telle curiosité ressemble à la tentation qu'éprouve un coupable...
RUDOMSKA
Pourquoi?
C'est... Comment m'exprimerai-je?... C'est presque la même chose que d'appuyer son oreille contre la poitrine d'un mort afin de constater, avec la curiosité d'un coupable, s'il n'est réellement plus en vie, ou si, Dieu nous en préserve, il n'est que dans un sommeil léthargique...
RUDOMSKA
Qu'est-ce que tu dis, Irène?
IRÈNE
Je fais une comparaison quelque peu sibylline... J'ai voulu user d'une métaphore, d'une image, je ne sais pas comment on nomme une telle tournure de phrase... Hélas ! Je n'ai jamais été une bonne élève en quelque matière que ce soit ; ma tante avait toujours tant à me reprocher !...
RUDOMSKA
Oui, même en ce moment, j'aurais encore beaucoup à te reprocher.
IRÈNE
Le temps passe et s'enfuit... mes oreilles sont prêtes à écouter, peut-être pour la dernière fois, avec soumission et humilité ; qui sait si, demain, après mon mariage, je serai aussi obéissante qu'aujourd'hui.
RUDOMSKA
Si ta mère vivait, je ne t'importunerais pas avec mes avertissements, je ne te ferais pas la morale et je ne serais pas exposée à tes récriminations peu courtoises...
irène, sombrement.
Si ma mère vivait.
RUDOMSKA
Ta mère était ma cousine germaine, une vraie sœur, nous étions les plus grandes amies du monde. En mourant, Céline savait qu'elle laissait son enfant entre des mains sûres et honnêtes...
irène, indignée.
Les morts vivent et voient... Ma mère sait et voit tout...
RUDOMSKA
Qu'est-ce que cela signifie? Que veux-tu dire là?
irène, dominant son indignation.
C'est tout ce que j'avais à dire aujourd'hui...
HÉLÈNE
Irène, calme- toi !
IRÈNE
Est-ce que je ne suis pas calme?... Est-ce que j'ai dit quelque chose d'inconvenant?... Est-ce que j'ai fait ou est-ce que je fais quelque chose de contraire à la volonté de ma tante? de contraire à son désir? de contraire à ses ordres?
HÉLÈNE
Il serait préférable que tu puisses parler avec plus de pondération à cœur ouvert, avec franchise et sans détour.
irène, ricanant.
Avec franchise et sans détour?... J'ai désappris la franchise et la sincérité...
HÉLÈNE
Aujourd'hui, il faut te maîtriser, afin de faire ce que tu ne sais plus faire... Il faut te dompter pour parler avec toute ton âme clairement et franchement.
IRÈNE
Parler avec mon âme... parler avec mon âme... Ici on n'a pas appris à mon âme à parler... mon âme est une muette... et même si elle avait parlé, il n'y aurait pas eu d'oreille pour l'écouter,
Tu te trompes...
HELENE
IRÈNE
Hélas ! non, je ne me trompe pas... Et même toi, si je te parlais à cœur ouvert, toi la première, tu me maudirais...
HÉLÈNE
Je n'ai jamais maudit personne...
io
Je t'assure que tu t'illusionnes. UJne me reste à moi que mon vieux silenee... c'estjpourquoi je préfère me taire.
RUDOMSKA
Voici une conversation vraiment étrange juste au moment où ton fiancé va arriver.
IRÈNE
C'est exact, ma tante, mais je ne l'ai pas entamée la première.
RUDOMSKA
Oui, c'est pour cela que je l'interromps et que je l'aiguille sur un sujet plus gai... Allons voir ta robe de mariée après sa dernière retouche. Je suis curieuse de savoir quel effet elle produit maintenant.
IRÈNE
Elle doit être belle... Aussi belle que mon sève...
rudomska, s'arrête au moment où elle allait franchir la porte.
Que signifie ce bruit?...
(Elle écoute, on entend dehors un bruit d'eau qui coule à torrent et tout à coup le cri d'un homme.)
IRÈNE
La crue...
rudomska, avec inquiétude.
Où est Vico?...
Hélène, avec inquiétude également.
Il est sorti... seul, il est sorti par un temps pareil...
(Au loin un cri perçant.)
IRÈNE Quelqu'un crie ! (Elle se précipite vers la fenêtre, écarte les fleurs et regarde longuement. Tout à coup elle ouvre la fenêtre et se penche dehors, elle soupire profondément.) Ah !...
RUDOMSKA
Qu'y a-t-il donc par là?
irèxe, malicieusement.
La crue...
RUDOMSKA
Je sais que c'est la crue, mais que se passet-il par là?...
irène, à voix basse.
Par là?...
RUDOMSKA
Parle donc...
irène, avec une joie mal contenue.
L'eau a arraché l'écluse tout entière...
RUDOMSKA
Qu'est-ce que tu dis?
irène, même jeu.
Je crains que cette inondation subite de la vallée ait englouti mon fiancé... Je redoute que toute cette eau l'ait emporté...
rudomska, avec colère.
Tu mens ! tu mens, maudite...
irène, répétant sur le même ton.
Maudite...
(Rudomska regarde longuement par la fenêtre, puis se précipite vers la porte.)