SCÈNE X
(On entend des cris, des menaces et des paroles de malédiction ainsi que des pas derrière la porte; cette dernière s'ouvre et Joachim entre tout trempé, couvert de botte, ruisselant d'eau et les cheveux collant au crâne.)
RUDOMSKA
Te voilà ! ton fossé 1 où donc est l'écluse? Scélérat !
joachim, regardant Vincent et le montrant du doigt.
Te fossé était bien, je n'y suis pour rien, c'est la faute au petit monsieur...
rudomska, avec courroux et menaçante.
C'est la faute au petit monsieur !
joachim, menaçant.
Le petit monsieur a relevé les pales de l'écluse, il a détourné l'eau du fossé que j'avais creusé ; l'écluse n'a pas résisté...
rudomska, avec stupéfaction.
Vico!
JOACHIM
Le petit monsieur...
RUDOMSKA
Qui l'a vu?
JOACHIM
Mon petit Félix l'a vu...
RUDOMSKA
Et M. Olelkowich, qu'ést-il devenu?
joachim, se signant.
Seigneur, prenez pitié de son âme...
rudomska, criant.
Ah!
JOACHIM
La petite Obar qui coupait l'acore sur le bord de la rivière a été emportée. L'eau l'a engloutie et l'a rejetée morte sur la rive... On l'a apportée ici... elle est sous la véranda... Elle attend le petit monsieur... Qui sait si d'autres malheureux enfants n'ont pas péri ; il y en avait tellement au bord de l'eau...
Dieu, grand Dieu!...
JOACHIM, avec calme.
M. Olelkowich devait justement passer par le gué entre les deux rivières. Il venait dans une petite voiture attelée de trois chevaux. Un cheval suivait la voiture, un cheval bais avec une selle... Le cocher Kuwka était sur le siège... Le petit valet était assis sur le petit banc de devant, au pied de son maître. Les paysans fauchaient sur le champ de Katch et regardaient... Tout à coup une trombe d'eau plus haute que les chaumières s'abattit... Moi et le garçon meunier avons eu juste le temps de galoper jusqu'au haut...
RUDOMSKA
Vico!
VINCENT
Je vous écoute, maman !
Écoute...
RUDOMSKA
JOACHIM
L'eau les a attrapés sur l'autre rive encore. Kuwka fouetta les chevaux et s'élança à la nage, car il n'y avait plus à songer à revenir en arrière... dans ce petit boqueteau et dans ce ravin si rude... La rage de l'eau les a emportés.. Les chevaux firent un détour, le timon fut brisé sur-le-champ... La voiture fut entraînée par le courant... Elle sautait en faisant voir tantôt ses roues, tantôt sa caisse... Les gens virent le monsieur nager, s'accrocher à une branche, crier et puis ses vêtements étant pleins d'eau, il coula à pic.
RUDOMSKA
Et les gens... Qu'ont-ils fait?... Ne lui portèrent-ils pas secours?
JOACHIM
Comment pouvait-on lui porter secours, madame la maîtresse? Par quel moyen pouvait-on arriver à lui? L'eau s'éleva en un clin d'œil plus haut que deux chaumières... Point de barques, point de cordes... Moi et le garçon meunier, nous avons couru tout le long de la rive pour leur venir en aide... Mais personne n'y pouvait rien. Qui aurait pu quitter le sol?... Ils étaient emportés comme des canards...
IRÈNE
Alors, M. Olelkowich a péri : c'est certain?
JOACHIM
C'est tout à fait certain... car les gens regardaient loin, loin sur les deux rives... Nous avons fait de même... on ne voit plus ni maître, ni
Kuwka, ni le petit valet, ni les chevaux, ni la voiture. Le cheval de selle, après avoir brisé le licol qui le tenait à la voiture, nagea loin par-dessus les broussailles, par-dessus le haut des arbres et atterrit sur l'autre berge. Il paît là tranquillement (une bête comme ça, ça ne s'inquiète de rien), il broute l'herbe et est content...
RUDOMSKA
Mais, par Dieu, il faut encore envoyer du monde !
J'ai fait tout ce qu'il était humainement possible de faire... plusieurs fois j'ai entendu le cri de Kuwka. Puis il s'est tu... l'inondation toute seule maintenant bruisse et roucoule autour de nous... Elle clapote dans les cimes des taillis... Moi-même, daignez me regarder, madame la maîtresse, je suis tout trempé jusqu'au dernier de mes cheveux... je marchais avec un bois fourchu dans l'eau la plus profonde, je sondais le fond... Ça n'a servi à rien... Amen...
RUDOMSKA
Je sais, Joachim, que tu as fait tout ce que tu pouvais, Dieu t'en récompensera. (Lugubrement.) Va maintenant... calme ces gens, disleur...
joachim, avec une voix sombre.
Ces gens, ils ne se laisseront point calmer. Qu'est-ce que je peux dire à cette mère Obar?... Ils savent tous et elle sait aussi qui est coupable.
RUDOMSKA
Par ta parole sage et honnête tu les calmeras...
JOACHIM
Madame notre maîtresse est mère également î là gît l'enfant.
RUDOMSKA
L'inondation... une force majeure... le petit monsieur a voulu sauver nos récoltes... les blés... les semailles... C'est le but de l'écluse... de la digue... pour que dans un cas urgent, en cas de crue... tu comprends cela tout seul... tu es meunier...
joachim, regardant Vico.
Sauver les blés, les semailles... je ne dirai pas cela aux gens... Le petit monsieur est ici... qu'il aille lui-même le dire !
RUDOMSKA
Joachim I Tu me connais... Tu sais ce que je t'ai fait... va de suite et calme-les.
JOACHIM
Les calmer... Moi aussi, madame la maîtresse, je suis père... Et paysan... Que puis-je leur dire, comment ouvrirais-je la bouche?...
(Il sort. Vincent est immobile; Rudomska cache son visage dans ses mains; Irène feuillette nerveusement un livre et Hélène jest ajoute tremblante. Un long silence.)