MOMENT CRITIQUE
ses aïeux le soutient. Chaque fois que le taureau retourne auprès de ses compagnes, il revient à la charge.
« Retiens-les encore un moment, mon brave, le temps que je retrouve mon souffle. Je te promets que nous mangerons tous les deux à notre faim! »
Vite je me débarrasse de mes raquettes. Je m’asseois un instant pour me remettre. En ces quelques secondes, il me passe devant les yeux la vision rapide de toutes ces longues journées où nous avons cruellement souffert ; l'effort continu à fournir chaque jour, le temps interminable passé au bord du Styx à attendre l’occasion de regagner la terre; le chaos des séracs; le mugissement et le fracas des ffoes; le cauchemar des nappes d’eau libre qui peuvent encore se trouver devant nous; la faim qui vous ronge les entrailles, les pieds meurtris, les yeux qui vous cuisent, la faiblesse toujours croissante, les malheureuses bouchées de viande de lièvre qui ne servent qu’à aiguiser l'appétit; et toujours, que l’on dorme ou que l’on veille, toujours ce tableau devant les yeux — un troupeau de bœufs musqués, l'espoir de manger une bonne fois à sa faim.
Eh bien, cet espoir va se réaliser. À l’œuvre! Jai retiré mes gants, j'introduis une cartouche dans la culasse de mon fusil, et je m’avance vers le troupeau. Le fidèle Ahngmalokto me crie : « Pas si près, Peary! » mais qu'est-ce que ce chétif adversaire comparé aux eaux noires du Grand Lac dont nous avons tous affronté
les terreurs ?
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Je viens me placer entre le chien gris et le taureau. Pan! Une envolée de poils roux au défaut de l’épaule. Il ne tombe pas, il est vrai, mais il ne pense plus au chien gris. Si ma balle n’a pas trouvé son cœur, elle lui a du moins perforé les poumons. Pan! L'autre mâle fait un bond, s’arrête, recule de deux ou trois pas en chancelant et s’abat lourdement sur le côté. J'ai mieux visé, cette fois. Pan! Pan! Les deux femelles passent de vie à trépas. Pan! La troisième, une génisse est expédiée à son tour. Il n’y a plus que les deux veaux, qui se tiennent serrés l’un contre l’autre, hébétés et tremblants. Trois pas de côté, leurs épaules sont sur la même ligne. Pan! la balle leur transperce le cœur à tous deux, et va s’aplatir un peu plus loin contre un quartier de roche. J'ai une cartouche de reste. L’humanité me fait un devoir d’achever au plus vite le grand mâle, qui se raïdit encore sur ses Jambes, les naseaux ensanglantés, la respiration bruyante.
En le voyant s’abattre, je ne puis m'empêcher de me dire que c’est presque un crime de venir ainsi couper court à ces existences paisibles, Mais il est de ces tristes nécessités. Après tout, la vie leur a été facile; ils n'ont pas souffert pour mourir, et pour nous autres il s'agissait d'éviter les affres d’une mort lente dans ces régions désolées. D'ailleurs, où serons-nous tous dans cent ans d’ici? Alors à quoi bon s’attendrir ?
Je me suis trouvé il y a onze ans déjà dans la même situation, mais ce sont de ces choses auxquelles on a