LA CURÉE
de la peine à se faire. Je me laissai choir sur le cadavre d’une de mes victimes; il était toujours moins dur et moins froid que la neige. Bientôt j'entendis les cris de joie des Esquimaux, le bruit de leurs couteaux tailladant les chairs, leurs claquements de lèvres satisfaits. Puis le froid me contraignit à faire un effort. Baigné de transpiration sous mes vêtements durcis par la gelée, je savais de reste à quelles heures désagréables Je devais m’attendre. J’avalai prestement quelques bouchées de viande crue et je me hâtai de me rouler dans la peau du bœuf qu’on avait écorché pour tâcher d’y trouver un peu de chaleur. Vain espoir ! Trempé comme je l’étais, affaibli, épuisé par la fatigue, cette peau non tannée ne semblait nullement me garantir contre l’âpre morsure du vent. Je passai douze heures à grelotter de fièvre pendant que mes Esquimaux et mes chiens se gavaient de viande au point qu’on pouvait s’attendre à les voir éclater.
Enfin je vis arriver les camarades avec la tente et le peu qui restait de notre équipement. Depuis une heure le vent avait redoublé de force, ce qui n’était pas fait pour diminuer mes souffrances. On se hâta de dresser la tente; pour la protéger contre le vent, on bâtit un mur avec des blocs de neige. On étendit les peaux à l’intérieur, Quelques branches de saule trouvées dans le voisinage nous permirent d’allumer un semblant de feu qu’on alimenta avec le bois d’un traîneau. Enfin on empila à portée de la main un monceau de viande et d’os. Ce travail achevé, nos Esquimaux vinrent
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s'asseoir en cercle autour du feu, et, à part quelques intervalles consacrés à faire un somme rapide, ils ne s’arrêtèrent pas de manger pendant presque deux jours et deux nuits.
Les sept bêtes dont se composait le troupeau étaient très maigres. Une fois la peau enlevée ils avaient l'air de véritables squelettes. Cependant ils avaient l'estomac plein; leur fourrure était en bon état et non pas toute râpée, comme l’était celle des bœufs tués sur la côte de la baie de l’Indépendance en 1892 et en 1805 à la même époque de l’année. Ils étaient plus petits aussi que ceux de la terre de Grant et avaient sur le dos une tache beaucoup plus blanche.
Lorsque la fièvre me quitta un peu, je fis à mon tour honneur au festin. On ne se figure pas la quantité d’os «nettoyés » qui jonchaient, quand nous eûñmes fini, les environs de la tente.
S1 Je me sers du mot « nettoyés », c’est à dessein et dans toute l’acception du terme. Quand un Esquimau affamé quitte un os, une mouche n’y trouverait pas à S y nourrir. Il a rongé la viande, arraché le périoste avec ses dents, comme on pourrait le faire de l’écorce d’un rameau, fendu l’os, enlevé la moelle, enfin sucé et léché les fragments jusqu’à ce qu’ils soient secs comme des cailloux.
Les excès auxquels nous nous étions livrés ne furent pas suivis d’effets aussi nuisibles pendant le temps où nous restâmes tranquilles que lorsqu'il fallut se remettre en route. Débilités comme nous l’étions par l’énorme