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RAPPORT

même que la tempête eût complètement cessé, on gagna l’eau libre, à quelques milles à l’est du cap Brewoort, et l’on campa sur le rivage.

Cette nappe libre, large d’environ trois milles sur la côte du Groenland, occupait toute la largeur du canal Robesson et allait aboutir à la Terre Grinnell où elle s’étendait en largeur depuis la baie Lincoln jusqu’au cap Rawson. Au nord et au nord-ouest de ce chenal, s’étendaient à perte de vue des lacs et des canaux nombreux.

Le lendemain fut consacré à nous creuser une route le long de l’icefoot jusqu’au port du Repulse. Le 23, par une véritable tempête de neige, je poussai jusqu’en face l’île Beaumont, un peu à.l’ouest des falaises de la Corne-Noire.

Malgré nos travaux de terrassement de la veille, la traversée de l’icefoot jusqu’au port du Repulse fut aussi fatigante pour les hommes que pour les attelages. Les talus glissants, les montées et les descentes raides exigeaient de leur part des efforts continuels, outre qu’ils occasionnaient aux traîneaux des avaries de toute nature.

Je ne fus guère surpris, en arrivant à l’zg1/00 de Beaumont, de voir qu’une grande nappe d’eau libre s’étendait en face des falaises de la Corne-Noire. Le pack y était en mouvement, et l’on voyait qu’il avait dû récemment exercer une pression violente sur l’icefoot, au point où nous avions construit notre 29100.

Je m'étais imaginé que mes pieds s'étaient complè-

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tement endurcis pendant le trajet d’Itah au fort Conger, mais les efforts auxquels j’avais dû me livrer ce jour-là, pour faire avancer mon traîneau sur l’icefoot, me donnèrent presque à penser que c'était la première fois que J'avais à fournir un travail sérieux.

Le 24, une tempête de neige aveuglante nous empêcha de rien faire. Le lendemain je poussai une reconnaissance jusqu’au sommet des falaises, et le jour suivant j'installai tout mon monde à tailler une route dans l’icefoot. Cette nuit-là la température s’abaissa jusqu’à —32° centigrade; l’eau se recouvrit d’une couche de glace. Le lendemain, je m’avançai jusqu’au pied des falaises; après quoi j’allai avec trois Esquimaux reconnaître la Jeune glace. Je m'’assurai qu’en prenant de grandes précautions, elle suffisait presque partout à supporter le poids d’un homme.

Précédé du prudent et habile Ahsayoo, qui, de son harpon à phoques, éprouvait constamment la solidité de la glace, et suivi des deux autres Esquimaux, marchant comme eux les jambes écartées et en faisant glisser mes pieds sans les soulever, je contournai les falaises. En revenant, nous écartâmes de nos pieds, sur une largeur d’un peu plus d’un mètre, la mince couche de neige récemment tombée afin que le froid pât agir directement sur la glace.

Je lis dans mon livre de bord en date du 27 :

« Nous venons enfin de franchir l’obstacle qui menace depuis dix jours de nous empêcher de continuer notre route — l’eau libre au pied des falaises de Îla

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Corne-Noire. J’ai dû renvoyer au fort Conger deux de mes hommes, dont les nerfs sont péniblement impressionnés par les perspectives de nouvelles fatigues et de nouveaux dangers. Il me reste Henson et trois Esquimaux, avec assez de traîneaux pour transporter mes approvisionnements. »

Renforcée par la température basse de la nuit précédente, la nappe principale de jeune glace n’était plus guère dangereuse, pourvu que les traîneaux se suivissent à quelques centaines de pieds les uns des autres, sans s'arrêter, et que les conducteurs se tinssent à une certaine distance à droite ou à gauche. Au delà de la limite de ma reconnaissance de la veille, il se trouvait des zones de glace beaucoup moins épaisse, qui me causèrent une vive inquiétude en fléchissant dangereusement sous le poids des chiens et des traineaux. Elle était, de plus, brisée par endroits en conséquence du mouvement du pack, tandis qu'ailleurs il s'était formé des crevasses étroites. Enfin, à mon grand soulagement, nous atteignîmes l’icefoof au delà des falaises et nous y dressâmes notre tente.

Le lendemain un long canal, de cent pieds de large, s’était formé, le long de l’icefoot à proximité de notre camp; tout l’espace qui se trouve devant les falaises était occupé de nouveau par de l’eau libre. Nous avions franchi l’obstacle à point nommé.

Il nous fallut de nouveau nous ouvrir une route avec nos piolets le long de licéfoof jusqu’au cap Stanton. Après cela la marche devint beaucoup plus

facile jusqu’au cap Bryant. Au large de toute cette partie de la côte, le pack était continuellement en mouvement; une zone d’eau presque ininterrompue régnait le long de l’icefoot.

Ce n’est pas sans peine que je finis par retrouver, au cap Bryant, ce qui restait de la cache et du cairn de Lockwood, que les ours avaient défoncés. Trois étapes, par un temps presque constamment brumeux, et sur un terrain composé alternativement de glace à hummocks bleue et de nappes de neige profonde, nous amenèrent le 4 mai, à une heure du matin, au cap qui forme l'extrémité septentrionale de la presqu'île Britannia. Après avoir pris quelques heures de repos, je fis encore rebrousser chemin à deux Esquimaux avec les douze chiens les moins vaillants. Henson, un des Esquimaux et moi, avec trois traîneaux et seize chiens, nous restions seuls pour l’expédition définitive.

Passé le cap Britannia, un ruban de jeune glace, recouvrant le chenal côtier, nous permit de franchir assez rapidement presque toute l'embouchure du goulet Nordenskjold; après quoi il nous fallut passer pardessus une forte digue de pression et gagner un vieux floe que nous suivimes jusqu’au cap Benêt où nous campâmes et où nous eûmes l’agrément d’essuyer une nouvelle tempête de neige.

Je trouvai encore une zone de jeune glace par le travers du goulet Mascart; mais sous le cap Payer la glace était tellement disloquée que deux des traîneaux et presque tous les chiens tombèrent à l’eau avant que

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nous pussions nous en tirer. Ensuite je me vis arrêter définitivement sous le vent du cap par un banc de neige où l’on enfonçait jusqu’à mi-cuisse et même, par endroits, jusqu’à la ceinture. Je fis dresser la tente et mettre les chiens à l’attache; puis nous passâmes le reste de la journée à tracer une route en piétinant la neige avec nos raquettes. Encore me fallut-il, lorsque nous nous mîmes en route le lendemain, me servir de deux attelages pour chaque traîneau.

Le cap Payer nous donna un mal infini à tourner. Sur la première moitié du trajet, il fallut creuser une route avec nos piolets et sur l’autre nous mettre, trois hommes et douze chiens, à chaque traîneau, à le pousser et à le traîner à travers la neige épaisse à la façon d’un chasse-neige.

Le cap Lointain ne fut guère moins pénible à franchir. Ce ne fut qu'après une reconnaissance longue et attentive du terrain que nous pûmes faire passer nos traïîneaux sur la crête étroite de l’énorme digue de glace soulevée contre les rochers du rivage. Après cela la marche devint meilleure. Lorsque nous eûmes dépassé le cap Ramsay, le cap du Dôme et franchi le fiord Meigs jusqu’à l’île Mary Murray, la glace redevint mauvaise. Enfin, le 5 mai, à 11 h. 40 du soir, nous parvenions au cairn de Lockwood, à l’extrémité septentrionale de l’île qui porte son nom. Je recueillis le rapport et le thermomètre qu’y avaient déposés Lockwood dix-huit ans auparavant. Le rapport était dans un état de conservation parfait.

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L'étape suivante nous mena au cap Washington. À minuit précis nous arrivions à la pointe basse que l’on aperçoit de l’île de Lockwood. Quelle ne fut pas ma joie, en tournant cette pointe, d’apercevoir un second promontoire, des plus majestueux, avec deux orands glaciers tout auprès, qui se dressaient sur l'autre rivage d’un goulet. Ceci me prouve que le cap Washington n'était pas, comme je l’avais craint, la pointe septentrionale du Groenland. C'eût été pour moi une grande déception, après être venu si loin, de m’apercevoir que d’autres yeux que les miens avaient été les premiers à contempler ce point tant désiré.

Presque toutes les heures que j'eusse pu consacrer au sommeil se passèrent à prendre des observations et une série d’angles. La glace, au nord du cap Washington, était dans un état épouvantable, n'offrant aucun chemin praticable. En quittant le cap nous traversimes l'entrée du fiord, complètement bloquée par des ÿ20ebergs à sommets bleus, jusqu’au bord occidental d’un des grands glaciers. Nous franchîmes ensuite la base du glacier lui-même pour aller camper près du second. Je me trouvais à présent au lieu d’origine des ffoebergs qu’on y voyait à tous les degrés de formation. Ces floebergs ne sont autre chose que des icebergs de moindres proportions, surtout sous le rapport de la hauteur, détachés de l’extrémité d’un glacier qui s’est avancé à une certaine distance le long d’un bas-fond relativement uni.

En quittant notre camp, nous franchîmes le second

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glacier, puis un petit fiord où nous tuâmes un ours blanc. J'étais de plus en plus convaincu que nous approchions maintenant de l’extrémité septentrionale du Groenland, et lorsqu'on distingua le promontoire suivant, Je sentis que mon regard se posait enfin sur l’Ultima Thule arctique (le cap Morris K. Jesup).

La terre vers laquelle nous nous dirigions me sembla présenter les caractères d’une région à bœufs musqués. Nous y arrivâmes au cours de l’étape suivante et je fis halte pour prendre des observations de latitude et de variation magnétique. Pendant ce temps, notre indigène tirait un lièvre, et relevait une piste de loup et une autre de bœufs musqués.

Une observation attentive du pack vers le nord, à laquelle je me livrai, à l’aide de ma lunette, du haut d’une centaine de pieds d’altitude, me montra que la glace y était d’une nature moins inabordable qu’au nord du cap Washington. On voyait très distinctement à l'horizon des nuages indiquant la présence d’eau libre, nuages qu'on apercevait depuis le moment où nous avions quitté le cap Washington. À un moment donné, ils avaient même revêtu une forme si remarquable que j avais cru avoir une terre sous les yeux et qu’il m'avait fallu une observation longue et minutieuse pour dissiper l'illusion.

Mes travaux terminés, nous nous engageñmes sur le pack dans la direction du nord et nous campâmes à quelques milles de la terre. Les deux étapes suivantes se firent par un épais brouillard au travers duquel nous

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