‹ Plutarque a menti 1923Chapitre 12 sur 59 · LES HISTORIENS DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

LES HISTORIENS DE LA GUERRE

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L'histoire n'a pas évolué comme la psychologte. Alors que celle-ci, pour se rapprocher davantage de ia réalité, s'annexait les faits de demi-conscience : l’histoire, elle, demeure au stade de l'abstraction. L’historien favonsé par le recul, travaillant sur des matériaux qui sont déjà le fruit d'une simplification, d'un filtrage de la réalité, ne trace son dessein des événements et sa ligne historique qu en omettant une foule de faits souvent capitaux, qui constituent des exceptions Aussi l’histoire s'est-elle longtemps cantonnée dans quelques aspects de la réalité, aisément simplificateurs.

L'histoire a été longtemps l'histoire militaire des

peuples, justement parce que dans ce domaine on simplife à outrance et qu on ne s’embarrasse point de serrer F' de trop près le réel. Le résultat seul importe, quon attni- __ bue directement et uniquement à quelques personnalités éminentes, à des hommes représentatifs, comme dit

Émerson, dont on trace une figure idéale, en harmonie

avec leurs actions. [l en a été de même pour l'histoire

ss politique. De là cette suite de statues, blanches ou noires,

qui jalonnent le passé.

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En fait, l'histoire n'est pas toute l'histoire : ïl la faut éclairer et retoucher par les mémoires des témoins, les œuvres des écrivains contemporains, les actes entre particuliers, etc., etc. bref multiplier les sondages dans la réahté. Depuis cinquante ans, ces idées semblent avoir

be pr dar ceux qui ont 8 de nos “E histoire officielle ont recouru nu Fi :

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JOFFRE ET Ct OÙ LE | COMPLOT D'UN ÉTAT-MAJOR BERGSONIEN

L'image que s'est toujours formée la nation fran

| çaise du héros militaire, d'après les récits d’ histoire,

loft on ne sait quelle fulguration, qui éblouit les yeux.

| César, Condé, Napoléon, ces capitaines de | génie, on les voit, le front illuminé, jetant sur la bataille leur coup d'œil d’aigle, et appliquant la manœuvre déci- sive avec la rapidité de la foudre. De là à considérer que | l'art de la guerre est le fruit de l'inspiration, il n’y a qu’un | pas. [n'y a qu'un pas également, et vite franchi, pour : ba tout militaire un don spécial plutôt que la

vainqueur surtout ne peut être autre chose qu ‘un voyant. ; Lisez les écrivains, les poëtes, les journalistes: entendez s'exprimer l’homme de chez nous, dans la rue ou dans un salon, enfin consultez le trésor des clichés du langage

quérez qu un officier est toujours un « brillant » officier,

Connaissance approfondie d'un métier particulier. Le

qui révèlent si bien les habitudes des peuples : vous remar-

qu'une manœuvre est toujours foudroyante. Il y a là,

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évidemment, une indication du ED national.

Le Français méprise le travailleur méthodique et lent. Îl n’a d'estime réelle que pour celui qui sait sans apprendre ou qui apprend sans effort.

Quand un peuple respire une telle atmosphère il s'enfonce profondément dans le préjugé qui lui plaît. Nous acceptons le plus facilement du monde l'idée du militaire brillant et inspiré, nous la déclarons incontrôlable par le simple bon sens. À plus forte raison ne peut-on admettre qu'un civil puisse discuter avec un tel homme des questions de son ressort. Gros Jean fait la leçon à son curé, mais il ne la fera jamais au capitaine en retraite avec qui ii bat les cartes au café. Mille observations, quelquefois plaisantes, notées par les romanciers au hasard de leurs œuvres, mettent bien en lumière ce préjugé. Tartarin à qui ses concitoyens reconnaissent un génie presque universel, se tourne avec déférence vers le com- . mandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, quand il s agit de questions guerrières et s'abstient pour sa He d'avoir une autre opinion que la sienne. Le Français si , volontiers frondeur cesse de l'être complètement devant un militaire. | A

De son côté, l'armée déteste l'esprit critique. Discuter l'opinion de son chef, classe un subordonné parmi les esprits subversifs. Le fait d’avoir tort ou raison est une conséquence du grade. Évidemment parce que le grade confère un certain pouvoir surnaturel. Il se fait là une assimilation inconsciente avec l’ordre sacerdotal. Pour son : usage donc, l'armée n'admet pas la prédominance de la

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raison cntique dans l'ensemble des valeurs humaines ; la

plus haute vertu réside dans l'adhésion complète aux volontés du chef, c'est-à-dire qu'on confère à celui-ci une sorte d'infaihbilité. Bien plus, le devoir du subordonné est, non seulement de ne point discuter l'idée de son chef, mais encore de se persuader que celui-ci a nécessairement raison parce qu'il est le chef, sans quoi il manque de . confiance pour exécuter ses ordres, ce qui est l'état d'esprit le plus grave ;: sans confiance, 1l est inutile de chercher le succès. Ainsi, de quelque point de vue qu on envisage la question, on voit qu'en France tout concourt à nous donner la certitude que le chef militaire possède des lumières qui ne sauraient être l'apanage d'aucun citoyen, st intelligent soit-il.

L'atmosphère de la France était avant la guerre d'autant . plus favorable à cet état d'esprit qu'une philosophie à la __ mode réservait, au même moment, le mépris le plus complet à l'intelligence. Le Bergsonisme rayonnait de tout son éclat. Il faut lire pour se convaincre de l'état d'âme que maintenait cette philosophie au théâtre, dans les lettres et jusque dans la société, le livre de Julien Benda, Belphésor. | On n'admettait plus comme moyen de connaissance que l'intuition, c'est-à-dire cette sorte de divination de tout notre être jaille de l'inconscient qui nous fait au contact du réel sentir le vrai comme par un choc. De là, la prépondé-ance accordée à l'instinct dans la conduite

nambule et de médium. Îl adhérait à une doctrine qui, à

des batailles en utilisant l'élan vital des troupes qu'en |

: Major Général où fut rédigé le plan XVII était, si Jose.

de La vie, le discrédit du raisonnement à ln < est plaisant de constater que le Bergsonisme fortifiait le préjugé de l'infaillibilité militaire en honneur chez Les.

avils et dans l'armée même.

La France avant 1914 possédait un État-Major die d être appelé bergsonien, dont la doctrine acceptait le discrédit de l'intelligence et favorisait le culte de lintui- … id tion, Constatation stupéfante, incroyable, dont au pre mier abord on reste suffoqué, mais qui apparaît après examen comme l'expression de la pure vérité | Et cet. État-Major poussait la conviction aux dernières limites :

il laissait loin derrière Bergson lui-même qui n La, jamais osé accorder à l'intuition le pouvoir merveilleux à de préparer la revanche de 1870, sans au moins convier l'intelligence à collaborer à cette tâche difficile. L'auriez- ‘ vous cru, notre Joffre, physiquement si bien assis sur ses bases, si complètement rattaché par sa santé, son bon . appétit, au monde des solides que le bergsonien fait pro-. se fession de dédaigner, se ralliaït à cette conception de som- M

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