LE PLAN XVI
Les Allemands ne s'étaient pas mis en position défensive sur leur gauche sans prendre de grandes précautions. .{l fallait bien s'en douter un peu. Au surplus, la carte était là pour éclairer tous les doutes. Mais quoi ! l'assaillant n'a-t-1l pas toujours la victoire ? Ne sait-on pas qu'une Armée qui adopte la défensive est toujours battue ? I] était clair, en vertu de cet axiome, que les Allemands le seraient.
Or :} arriva, et cela aurait pu être un bonheur nour nous, que nous ne pûmes attaquer en Alsace et en Lorraine avant que le mouvement de la droite allemande fut largement amorcé ?.
Le 15 août, il fallut bien voir que l'ennemi ne se bornerait pas à marcher seulement par la rive droite de la Meuse, mais qu il déborderait sur la rive gauche, et Dieu sait qusqu où ! Notre malheureuse aile gauche arrêtée primitivement au Meuve, en aval de Mézières, voyait pendre sur elle, prête à se rabattre, l'ombre gigantesque de l'aile droite ennemie à l'Ouest de ia Meuse. L'ordre de porter son gros vers le nord-ouest sur la Basse-Sambre fut donné alors au général Lanrezac qui l'avait ardemment sollicité, d'ailleurs. C'était le premier pas vers la sagesse. Peut-être, à ce moment, convenait-il de renoncer aux.
1. La prise de Mulhouse, le 7 août, ne fut qu’une occupation sans endemain.
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| tous les corps retirés aux IF et Te Années dr Ha borneraient à un simulacre d'oflensive, On en avait tout
le temps. On ne le fit point. Au contraire, il parut plus opportun que jamais d'envahir l'Alsace et la Lorraine. à Bien plus, l'armée de Langle, qui prenait la place de l'armée
Lanrezac à droite de la Meuse, — celle-ci glissant vers le nord-ouest — reçut mission de pousser énergiquement À J en avant pour rejeter l'ennemi. Là encore, on croyait 4 trouver des forces insignifiantes, puisque les Allemands commettaient {a folie de s'élargir démesurément sur leur ci droite, En deux points de la ligne allemande, nous pen | sions trouver une !ssue.
Notre État-Major était, hélas, ancré En cette conception à la fois par une théorie lausse et par une 1dée erronée. La théorie ? c'était que l'offensive possède une vertu irrésistible, L'idée ? que les Allemands ne pouvaient avoir assez de troupes en ligne pour obtenir, sur un aussi large front que celui qu'ils adoptaient, une densité de troupes suffisantes. À ceux qui disaient : © Le mouvement débordant de l'aile droite ennemie prend une amplitude inquiétante », on répondait : € Tant mieux, avec quelles
troupes nourriront-ils ce mouvement ? [ls vont s'élargir et sétirer pour notre avantage, » Nous ignorions tout à fait la présence des 20 corps de réserve allemands dans je l'armée d'invasion. Aya C'est une fâcheuse disposition d'esprit, ‘celle qui consiste à croire son adversaire plus sot qu'il n'est: ce fut celle
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sn lÉtat-Majot Hits äu débit de la pee à 1 supposa : 1° que les Allemands laissaient sur le front de
Lorraine dés forces médiocres sans penser qu'ils remédieraient, par uné solide organisation matérielle, à leur infériorité sur ce point : 2° que l'ennemi ayant entrepris un vasté mouvement débordant par la Belgique, l'avait fait, entraîné par goût du colossal, beaucoup plus vaste
que ne le lui permettait le chiffre de ses effectifs, ce qui
nécéssairemént l'obligerait à dégarnir son centré pour nourrir l'aile marchante.
- Voilà bien l'état d'esprit du théoricien, dé raisonine sur des données idéologiques, appuyé sur les immortels
ie principes. Pour lui, rien n'est plus simple que d'enfoncer
le céntre ennemi avant que sa droite ne le déborde. Le théâtre de la lutte s'offre tel un lieu idéal : c'ést un échiquier net et lisse où l'on évolue comme au champ de manœuvres.
Le malheur voulait que d'une part, la difficile région de Morhange-Sarrebourg fut aménagée avec un soin fout particuher, hérissée de retranchements en béton armé, bien &arnis d’artillérié lourde : d'autre part, que la région à droite de là Meuse, par où les troupes de la IVe Armée déväiént s'engager, fut de l'accès le plus ardu, couverte a de forêts, coupée de marécages, sañs routes et presque
à la lettre impraticable à une grande masse d'hommes. | Pacte il se trouvait que les Allérnands ayant 20 corps de résèrvé de plus que nous ñ éscomnptions, les armées
de von Hausen, du duc de Wurtemberg et la droite du Kronprinz allemand, échelonnées entre Montmédy et Thionville, et dont l'itinéraire de marche passait par la
région à l'Est de la Meuse, étaient très loin Re pics
gcables. | Chose étrange, partout l'ennemi, à qui nous prétions le dessein de se ruer sur nous avec une force inspirée
par la doctrine de l'offensive à outrance, fit preuve de
circonspection. En Lorraine et en Alsace, il adopta la tactique du repli et se tint sur la défensive. Nos troupes, enthousiasmées par leurs premiers succès, négligèrent les plus élémentaires précautions et se brisèrent le 20 août sur les retranchements fortifiés de la région de Morhange et de la Sarre, où l'ennemi les attendait à coup sûr. La Fe et la [Te Armée furent contraintes de se replier, poursuivies par les Allemands ; l’une sur les positions du Grand Couronné de Nancy: l’autre sur la Meurthe. L'historien Louis Madelin, dans son livre « Le Chemin de la Victoire », relatant ce triste événement, avec un tact parfait, en des termes voilés, doux à notre amour-propre national, constate que le terrain de l'offensive de Lorraine était des plus mauvais. De même, parlant de l'offensive engagée en même temps par les armées Ruffey et de Langle au centre, et qui courut au même échec, il évoque « la difficile région des Ardennes ». Ainsi, les deux champs de bataille choisis par l'État-Maior français pour remporter l'éclatante victoire, qu'il escomptait à coup sûr, étaient par leur nature même impraticables, propres à
l'embuscade et à la surprise, bref, défavorables à l'assail. lant. Que voilà une grave faute à l'actif de notre État-
- L2 L2 LA °n Major ! Eh ! quoi, vous ne vous souciez point d'être tourné, parce que, devançant l'ennemi, vous complez
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lw porter, avec une rapidité foudroyante, des coups mortels en deux autres points faibles de sa ligne ; vous négligez systématiquement, en dépit des avis d'alarme répétés, de couvnir notre frontière du Nord, exposée au plus grand danger, car vous estimez qu'il faut risquer gros pour obtenir la situation favorable à vos armes, et vous ne remarquez point que le terrain choisi pour prononcer l'offensive est fait à souhait pour contrarier votre dessein, puisque par sa nature il interdit une progression rapide et facilite la tâche du défenseur ! Mais cela, c'est une impardonnable légèreté ! L'audacieux, en cas d'in- succès, mérite les plus sévères reproches. C'est la rançon du risque qu il fait courir.
On comprend que l’'État-Major, après l'avortement de . ses plans, ait choisi le rôle de dupe. Il a préféré passer . pour naïf et mal informé, paraître avoir été surpris plutôt que d'avouer qu en jouant les malins il s'était pris à son
| ditions de la guerre. Qu'on ait pu préparer soigneusement un plan semblable, tout au plus bon à servir de thème à quelque brillant conférencier, et faire reposer là-dessus le salut de la France, voila qui est incroyable |
Ah ! comme on comprend les angoisses de ce grand Ô honnête homme, de ce chef habile méconnu, victime ü expiatoire des fautes du Grand État-Maijor, le général | Lanrezac, à qui la postérité rendra un jour une justice
| propre piège et cela par légèreté, par ignorance des con-.
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' à ttes. La foule est éclats a # eugle elle | point les protésiataires. Le général Länreza s" ‘la réprobation générale par ses véhémentés atril contre lé Chef qui, s'il fut lé vaiicu du mois d’ août, fut le vainqueur dé septembre. Moi-même, j'ai longterips été tenté de le prendre pour un mauvais esprit. Mais aussi que dé caloninies à son encontre n ai-je pas entendu formuler au Grand Quartier Général ? On sait avec quelle infernale habileté les gens de büreat savent ruiner leurs ennemis. J'ai assisté à ce terrible travail d'effrite: ment entrepnis, tout à tour, contre Foch, contre Pétain. Un des moyens les plus en usage est d'invoquer une défaillance de la nature physique. Latirezac, à les eñtendre, aurait subi, du fait des prémières batailles, un ébränle- | ment cérébral qui le laissait incapable dé méner son ärmée. ; Le soir de Charleroi, il offrait, disait-on, l'apparence je d'une loque humaine, répétant d’un aïr égaré : plus de sang, plus de sang i L'ordre de retraite prématuré (2) | qu'il donnait, malgré le G. Q. G., alors que la victoire | était au bout de son effort, n’ést imputable qu'à cé moment de faiblesse. Voilà la thèse savarnment entretenue dans le ss pays par les officiels et qui s’est peu où prou accréditée, is en dépit des rectifcations de quelques hommes généreux *. On ne peut rêver de plus affreuse calomnie. On devine la douleur de ce général, brutalement retiré de l'action, alors qu'il a droit à tous les éloges, et qui voit se dérouler
1, 11 faut pañii ceux-là citer en prémièré Hgne, M. Engérand. désute du Caiy sdos. qui ne craignit pas de prendre la den di général Lanrezac dans le Correspondant.