‹ Plutarque a menti 1923Chapitre 25 sur 59 · ARNE · texte numérisé non relu

ARNE

sèr, de nouveaux renseignements. Le 3, il a encore des doutes ; il n'est fixé que dans l'après-midi.

Ainsi donc, à chaque instant, quand on entre dans la suite des ordres, et qu'on les replace parmi les circonstances où ils se sont produits, on constate que cet ensemble, en apparence si bien lié, témoignant d'une pensée claire et d'une volonté prévoyante, s'est fait à la merca du hasard. Telle prescription, détruite à la minute même où on la lance, va retrouver deux jours après une raison d’être. Mais cela n'a pu inspirer ceci, de toute évidence. Bien plus, telle mesure inspirée par un sentiment assez vulgaire de prééminence apparaîtra dictée par une prudence prophétique. |

Quelle leçon de déterminisme ! quel exemple de a faiblesse humaine! Joffre, le 23 août. prépare une manœuvre capitale d'où dépend le sort de la guerre : la formation de l'Armée Maunoury à son extrême gauche. Si cette Armée n'avait pas dû être mise à la disposition de Paris, elle aurait continué à la gauche de l'Armée française le mouvement de retraite générale. De ce chef, n'auraitelle pas abandonné Paris et ne se fut-elle pas alignée sur la Seine à côté de l'Armée anglaise qu, elle, eut serré vers la droite jusqu'à Braye-sur-Seine > C'est probable. . Le 25. le même jour. un Ministre, par raison politique, enlève à ce Général en Chet qui manque de troupes, une . fraction importante de ses forces pour garder la Capitale. Quelle grave faute ! N'est-ce pas en rase campagne que se décidera le sort du pays ? Mais il faut obéir, et Joffre, le 30 août, annonce qu'il envoie la VIS Armée à Paris.

La manœuvre prévue le 25 août est donc annihilée par les circonstances, il faut y renoncer. Hasard merveilleux ! \ voici que tout à coup cette VIS Armée destinée à défendre une ville bientôt assiégée, cette Armée, pour ainsi dire | perdue pour l'armée de campagne, va se trouver, au . contraire, placée aux premières loges pour exécuter la : manœuvre visiblement abandonnée. Tandis que toute l'Armée française continue sa retraite, la VI® Armée, immobilisée en avant de Paris, se trouvera, naturellement, sans presque bouger de place, dans le flanc de l'ennemi, qui a brusquement changé ses plans. Ce que Joffre a cherché vainement à obtenir, la crainte d'un Ministre l'a obtenu. Et l'ordre qui subordonnait cette VI® Armée au Général en Chef, s'il nous apparaît inutile et illogique quand les Allemands courent assiéger Paris, devient admirable de prévoyance quand ceux-ci s'en détournent. La nvalité de deux ambitions a fait mieux pour le salut du pays que le coup d'œil du génie.

Est-ce diminuer la gloire d'un grand Chef que de prendre conscience de la fragilité des conceptions mihtaires et de constater que nous sommes un jouet dans la main du Destin ? Non, certes. Les vrais grands hommes ont eu plus que personne l'intuition de leur bonheur. Paul-Émile donnait des gages à la Némésis. De quel cœur Condé chantait-il un Te Dewm les lendemains de victoire ! Et Napoléon n'avait-il pas confiance en son étoile autant qu en lui-même ?

Pour quiconque examine la suite des événements d'un œil sagace et d'un esprit dépouillé de toute idolâtrie, le bonheur de Jcffre au cours de cette période est indéniable. Son bonheur n’a d'égal que son inaltérable confiance et son splendide sang-froid. L'art admirable que ses collaborateurs déploient dans la rédaction des ordres fera le reste. Les historiens, quand ils s'appuient sur les ordres du Haut Commandement, pour démontrer ses intentions, perdent de vue qu'un ordre est destiné à couvrir l'État. Major aussi bien qu'à fixer des directives aux exécutants. Une /nstruction envisage souvent plusieurs éventualités, l'étécutant étant laissé maître de choisir la meilleure. Excellente précaution, car il est bien extraordinaire qu'une dés éventualités au moins ne se produise pas. L'éducation des brevetés les prépare À ces exercices de rédaction polymorphe, si j'ose dire. Seulement, ce que les historiens, hypnotisés par la lettre, ne cherchent pas à savoir, c'est la possibilité d'application de ces éventualités parfois

contradictoires. Îls n'essayent nullement de se rendre

compte s'il a été vraiment possible au Chef de Corps de passer d'une éventualité à l'autre, ou s'il n'a pas dû, en … préparant l'une, renoncer virtuellement à l’autre. Etils ne . s'étonnent point quand l'exécutant est {rappé pour n'avoir pas exécuté les ordres reçus. Et cependant ? C'est ainsi | que, par deux fois, nous avons vu le général Lanrezac “ convié à prépare: un dispositif qui lui permit de se porter

soit vers le Nord-Est, soit vers le Nord-Oucst. On ne déplace pas une armée de 180.000 hommes avec ses impedimenta comme un peloton de cuirassiers, cela se : conçoit aisément. Et un tel ordre n en est pas un. N'empêche. le G. Q. G., par ce document, peut prouver qu'il n'a pas été pris au dépourvu et quil a préconisé la manœuvre nécessitée par la situation. Îl ne faut pas oublier ce caractère des ordres du G. Q. G. dans la discussion qui va suivre, où l'on va s efforcer de délimiter la part qui incombe à Joffre et celle qui revient à Gallieni dans la bataille de la Marne. Les partisans de Joffre font grand état d’une lettre adressée par le Général en Chef, le 3 septembre, à M. Millerand, et que celui-ci a citée, tout au long, dans l’article de la Revue Hebdomadaire du 15 février 1919. Ils se fondent sur ce texte pour démontrer que la manœuvre de l’armée de Paris y est d'avance préconisée. M. Le Gofñic, ! notamment, semble s y appuyer « pour entrer dans la pensée du futur vainqueur de la Marne ». Voyons ies principaux passages de cette lettre : « Notre situation dans la coalition nous fait un devoir de DURER ET DE GAGNER DU TEMPS en retenant le plus possible de forces allemandes. Nous ne pouvons le faire qu'en évitant tout accrochage décisif dans lequel nous n aurions pas les plus grandes chances de succès.

« La nécessité d'abandonner provisoirement à l'ennemi une portion plus grande du territoire national, si pénible soit-elle, ne peut suffire à nous faire accepter trop tôt

l: Revue Universeile, 15 novembre 1920.

- une bataille générale qui se présenterait dans des conditions défavorables.

« Ces considérations m'ont dicté la décision que j'ai prise.

« Attendre quelques jours avant de livrer la bataille en prenant à l'arrière le champ nécessaire pour éviter faccrochage de nos armées. Récupérer sur nos deux armées de droite, en leur assignant des missions strictement défensives, deux corps d'armée au moins.

« Recompléter et reposer nos troupes dans la plus

grande mesure possible.

€ Préparer une offensive prochaine en liaison avec l'Armée anglaise et avec les troupes mobiles de la garnison de Paris. La région de cette offensive est choisie de façon que, en utilisant sur certaines parties du front des organisations … défensives préparées, nous puissions nous assurer la supériorité numérique dans la zone choisie par notre effort principal...

Comment ne voit-on pas que cette lettre, aujourd'hui . si merveilleusement adaptée aux circonstances, est rédigée . comme un (topo » d'école, qu elle est conçue dans l'abs- | trait, qu'elle est pratiquement sans application possible “ et contradictoire dans les termes mêmes. C'est le type - du document fait pour rassurer un homme politique.

” Ï. Que ces dernères lignes sont vagues ! Un des points où sera

. donné !'effort principal, n'est-il pas justement le flanc droit de Kiuck?

Or, loin de chercher à se ménager de ce côté la supériorité numé-

rque, Joffre refusera à Gallieni les troupes réclamées avec insistance … par celui-ci, en vue de nourrir l'attaque de ls VIE armée.

Eh ! quoi, la fureur d'offensive aui a soulevé le G. Q. G. depuis le début de ia guerre aboutit à cette vié générale : que notre rôle dans la coalition est dé durer ! Notre seule politique militaire, c'était celle-là, assurément, eu égard à l'attitude prévue de la Russié, qui, lénte à sé inettre en branle, devait en moins d'uñn mois constituer üñ immense danger pour l'Allemagne. Mais, hélas ! üuñ quart dé la France ést envahi : la bataille des frontières engagée au mépris de toùte éonteption de bof sens nous à mis à deux doigts de notre péïte. Bien plus, lés armées fusses ont subi un désastre à Tannenberg. Dans cés conditions, le térme © durér » prénd son séns intégral. 1 né véut point dire remelire au lendemain, à guelqes jotrs, il signifie néttement « attendre » ; attendré äüoi ? Que l’action de la Russie se produise et forcé l'Allemagne à rappeler sur le front oriental une paitié de ses forcés. Et cela peut être long maiñtenatit | J'adinife qu'on puisse songer lé 3 septembre à cette solution de patience quand l'ennemi s avance à marches forcées sur Paris. Cela donne, dirézvous, la mesure du sang-froid de Joffre. Je n'en diséon: viens pas. Mais alors pourquoi, däns lé même orareé, trouve-t-on quelques lignées plus bas : attendre quelques jours avant dé livrer la bataille et parlé-t:on de : prébaret l'offensive prochaine qui contredit nettément éétte poli tique de durée

Bien mieux, cette offensive prochaine, on doit la déclän- … cher en liaison avec l'Armée britannique et la garnison de Paris: c'est donc qu'elle va être imminente, nos Armées ne reculeront plus guère. Et, en effet, la position

fortifiée fixée dans l’'Instruction du 1° ut est la

limite extrême de notre recul. Si l’on veut concilier ces

deux notions contradictoires de durée, il faut supposer que Joffre espère pouvoir s arrêter, se fortifer puissam.

ment sur la rive gauche de la Seine et repartir de là pour

une offensive, au moment favorable, probablement quand lui parviendra la nouvelle des premières victoires russes. Même en admettant qu'une telle liberté d'action lui soit possible, croyez-vous vraiment qu établie à cette distance de Paris {80 kilomètres). notre armée de campagne pourra agir en liaison avec la garnison du Camp retranché ? Les Anglais auront beau se tenir entre Melun et Juvisv, l'intervalle n'en restera pas moins fort grand et notre aile gauche devra serrer vers Paris. Même si Joffre n'ignore plus, le 3 septembre, que Von Kluck se détourne de la capitale pour tenter de déborder notre aile gauche. il doit penser que, continuant sa marche en avant à notre poursuite, Von Kluck prendra soin de masquer Paris à l'Est,

avec des forces importantes, dès quil sera à sa hauteur.

Les forces du Camp retranché seront certainement trop occupées à défendre étroitement les abords de la ville, pour pouvoir manœuvrer au profit de la bataille générale. Et si loffre, comme c'est probable, continue à croire que Von Kluck va directement investir Paris, il doit penser à plus forte raison que le Camp retranché, isolé et aux prises avec l'ennemi, est impuissant à lui rendre aucun service, De toutes facons la fameuse phrase : « Préparer une offensive prochaine en liaison avec l'armée anglaise ct les froupes s de la garnison », dont la lecture semble

indiquer aujourd'hui la claire et nette prescience de la

manœuvre de Maunoury, ne peut être qu'une phrase de précaution, sans aucun rapport avec la réalité quand

elle tut écrite.

il y a un abîme entre la conception Joffrienne, exposée dans la lettre ci-dessus, conception toute théorique, développée dans un temps et dans un espace idéal comme un thème de « Kriegspiel » et ne tenant pas compte des . mouvements de l'ennemi, et l'idée de manœuvre jaillie comme un éclair du cerveau de Gallien:, inspirée par la marche même de Von Kluck, si vivante qu'il la voit déjà réalisée. Ou Joffre, quandil écrivait cette lettre, n'avait pas encore le renseignement sensationnel du capitaine Lepic, ou s'il l'avait reçu, ni son État-Major ni lui n'en avaient été frappé. La réaction de Galhieni sera autrement vibrante. Comparons leur attitude respective, d'après le récit qu'en a fait Barrès. |

« Le 2 septembre, à 5 heures du soir, le rent: aviateur Watteau, au-dessus de la vallée de l'Oise, a vu les Allemands se diriger de l'Ouest à l'Est et se glisser

dans la vallée de l'Authie. Qu'est cela ? Vers 8 heures 30,

Gallieni est informé de ce mouvement extraordinaire. Successivement tous les rapports s'accordent pour dire que l'ennemi dans sa marche vers Paris n'a pas dépassé Luzarches, que des colonnes paraissent s'infléchir vers le Sud-Est et que l’Armée de Von Kluck s'apprête à offrir son flanc à l'Armée de Paris. Au Lycée Victor-

He

Duruy, tous les jeunes officiers du 2° Bureau, où toute ‘la matinée du 3 septembre affluent ces renseignements,

disent : « Î] faut leur tomber sur le poil. » Gallieni écoute : « Je n'ose pas y croire. Ce serait trop beau. » Dès ce moment, sur ces données, il se met en relations avec le Généralissime. Celui-ci et son État-Major viennent d'arriver à Bar-sur-Aube dans la journée ».

Le capitaine Lepic, dès le 31 août, a fait une constatation qui préparait à cette nouvelle. Or, le capitaine Lepic à ce moment, dépendait de la VI® Armée, laquelle était sous les ordres de Gallieni. Si son renseignement est allé quelque part, c'est au Gouvernement militaire de Paris , Le Q. G. G. n'a pas d'oreilles pour un fait aussi mince qu'une reconnaissance. Sa préoccupation principale à cette date, est de mettre Gallieni sous le joug. Si bien que le 2 septembre, alors que Gallien: bouillonne d'impatience et souhaite ardemment l'erreur de Von Kluck, il reçoit l'annonce de sa subordination. Merveilleux

1. Il est évident que le renseignement du capitame Lepic ne parvint pas au G. Q. G. : bien plus, le capitaine Fagaide ayant trouvé le 1! septembre dans la sacoche d'un officier allemand tué, i'ordre

. d'’infléchissement de l’armée Kluck, le transmit au G. Q. G. le 2 sep-

tembre au matin. Or, fait observer le capitaine Gheus: (Ga//ieni, | vol. chez Fasquelle, page 135 et 136) : « Comment expliquer dès lors que le lendemain. 3 septembre le G. Q. G ait transmis au G. M. P.

cette note : « l'armée allemande est à Compiègne, elle ne pourra être

devant Paris avant quelques jours. » À moins que les notes, ordres et instructions ne soient datés selon un principe arbitraire qui nous échappe et qui n’a rien à voir avec la réalité, ceite note du 3 septembre prouve que ‘e document du capitaine Fagalde n'a été pris en con-

. sidération au G. Q. G. que plus tard.

bientait du Destin, jamais mesure vexatoire n arriva plus à propos Alors que les deux Etats-Majors risquaient de travailler en sens contraire, les voilà unis. contrants d'opérer en liaison étroite Que le Démon qu souffle l'orgue! au G. Q. G soit béni pour cette inspiration hautaine Gallien irrité répond du tac au tac en demandant ses ordres au G. Q. G qu lu envoie, le lendemain, la note du 2 septembre, celle qu vise le reph sur la rive gauche de la Seine. Assurément, cette directive cadrait mal avec le plan qui s’ébauchait dans la tête du Gouverneur de Paris. C'est ici quon se rend compte clairement du génie militaire de Gallieni Le 3 septembre, à 20 heures 30, il n'a pius de doute sur ce qu'il doit faire ; 1l écrit au générai Joffre et lui demande l’autorisation de porter l'Armée Maunoury au nord de la Marne, dans la direction de l'Ourcq, en vue de réaliser son projet,

Barrès, à qui son patriotisme enlève la curiosité et l'espnt critique laisse obscur dans son récit la suite de l'événement. La phrase que je cite plus haut : « Celui-ci (le Généralissime) et son État-Major viennent d'arriver

à Bar-sur-Aube dans la journée... », il la termine ainsi :

« ,. L'État. Major se réunit dans l'école. Joffre loge dans une vieille maison où, en 1814, ont logé l'Empereur de Russie et le Roï de Prusse. Les destins de la France se jouent dans les conversations de joiîre, de Gallieni et de French. » Charmant et généreux Berrès, vous avez

cru par tant de prudence éviter à vos lecteurs le malsain

désir de chercher qui, de Joffre ou de Gallieni, a eu l’hon-

Aer l AR Lu. vous les associez tous les deux et vous y ajoutez noblement French. Précaution inutile. C'est vous qui lancez, sans le vouloir, le trait le plus dan- gereux. Le Grand Quartier arrive à Bar-sur-Aube dans la journée du 3 septembre, dites-vous ? [l était donc en plein déménagement Savez-vous ce que cela veut dire ? Que depuis deux iours on emballäit papiers et archives, que les téléphones avaient cessé de fonctionner, et que le courrier des Armées n'avait pas été distribué depuis la veille. Le G. Q, G., à ce moment décisif, était, par la force des choses, isolé, pour un jour au moins, du théâtre de la lutte ; 1 ln fallait un jour encore pour reprendre le courant. Mais 1l n'en avait vraisemblablement aucune inquiétude, puisque la note, dite du 2 septembre, prescrivant de prolonger le mouvement de retraite jusqu'à la rive gauche de la Seine, lui laissait, pensait-1l, un certain répit. Alors qu à Paris, le cabinet du Gouverneur est en effervescence et tressaille à chaque coup de téléphone dans l'attente de l'événement immense qui va changer la face de la guerre : ici, c'est le calme d'esprit qui succède aux décisions prises ;: mais en revanche ce sont les préoc- cupations d'ordre matériel d'une installation en pays nouveau. Ne voyez, je vous prie, rien de malveillant dans |

ces suppositions. Au lieu de « plutarquiser » à jet continu, ne vaut-il pas mieux observer comment dans la tragédie la plus grandiose des détails médiocres jouent un rôle … non négligeable. Le G. Q. G. et le Gouvernement Mih- taire de Paris, à cette date pathétique, ne vibrent pas à . l'unisson. C'est un fait. Tous les récits qu'on a fait de

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