‹ Plutarque a menti 1923Chapitre 34 sur 59 · EM · texte numérisé non relu

EM

M. D. F. Nous sommes d'accord. En hi nul de la guerre avec la pensée d'être utile au pays.

Moi. Mais alors pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? | Î} est essentiel, dis-tu, de savoir si les ordres donnés ont été bien ou mal exécutés : il l’est plus encore de connaître | st les ordres étaient exécutables ou s'ils s'accordaient avec . la situation.

M. D. F. [s le furent, puisque nous avons remporté . la victoire. À

Moi. Il ne suffit pas qu'à la fin du compte, le pays ait | été victorieux ; 1l importe que nous sachions comment À il le fut. Cela ne peut rester un mystère indéchiffrable : nous avons besoin d'être initiés au détail des choses pour « pouvoir transmettre à nos descendants les moyens du | salut, car ils auront, hélas, à leur tour à se défendre.

M. D. F. Eh ! De quoi te mêles-tu ? Tout cela est \ prévu. L'enseignement de la guerre a déjà commencé « dans les Écoles militaires. Dors sur tes deux oreilles, tes « descendants trouveront pour les conduire à la victoire . d’autres Chefs éminents à qui l'on aura légué le secret M de vaincre. ; 4

Moi. Eh ! c'est justement ce que je ne veux point Ce“ secret dont tu parles n'a pas le don de raccourcir les guerres, m de les rendre plus légères, si j'en juge par À celle-là. La France a été envahie pendant quatre ans. … Elle a perdu quinze cent mille hommes vaillants. Qu'est" | ce qu'un secret qui donne la victoire à ce prix ? Je crois que le moment est venu d'en trouver un autre. Que les

| L'APPEL AU CIVIL ta

mêmes. Je trouve mauvais qu'on leur accorde quatre millions d'hommes pour faire leurs expériences, car 1e crains qu à l'instar des Ministres ils se croient obligés de dépenser leurs crédits jusqu'au dernier sou.

M. D. F. En quoi est-1l plus choquant de voir un mihtaire présider à la défense du pays qu'un magistrat occupé à rendre la justice ?

Moi. D'abord. les magistrats, dans les cas les plus graves, s entourent des avis du jury, ce que ne font point les militaires. Ensuite, tu trouves sans doute naturel qu'on demande des comptes à un magistrat, mais tu protestes avec indignation quand je m'informe si la victoire n'a pas été payée trop cher. Îl n'en a pas toujours … été ainsi, cependant. À Athènes, le peuple assemblé . décernait aux Chefs militaires le blâme ou l'éloge. De … nos jours, l'éloge seul est permis. Pourquoi ce traitement : de faveur, peux-tu me le dire, démon ? Pourquoi, 6 con- “ seiller transmis par ma race, te cabres-tu avec fureur .. quand j'effleure, même d'un doute, la capacité d'un … guerrier ? Quel mystérieux prestige confère l'habit mili- L taire pour qu on ne puisse discuter ceux qui en sont revêé- tus, sans soulever l'indignation la plus vive, sans qu'aus- . sitôt on accuse l’audacieux de vouloir la ruine de sa .… Patrie ? Toi, qui est imprégné de cette admiration sacrée, . dis-moi d'où elle tire son origine, car j'avoue que je ne la comprends pas. Dans la cour du lycée, au temps ‘où

… je faisais mes études, je jouais avec des camarades qui

1} n'étaient mi plus sots, ni plus intelligents que moi. Parmi . ceux-là, il en est qui par goût, par nécessité ou par hasard,

ont opté pour les carrières d l'État. pas uns sont : main-

tenant ingénieurs, d'autres préfets, d’autres officiers. Je.

te jure que sur le front de ceux qui devaient un jour

entrer à Saint-Cyr, je n'a vu briller aucun signe fatidique; en eux, nulle onction spéciale: ils n'avaient point

avec le ciel des entretiens mystérieux. C'étaient de joyeux

| enfants, heureux de vivre. Îls n'avaient point conscience ie qu'un jour ils se distingueraient de nous au point de ne plus être soumis au jugement des mortels. Vers cette . époque, éclata une affaire qui fit grand bruit, un tel bruit qu'il en pénétra des rumeurs dans notre lycée.

Et je me vois encore, sachant à peine de quoi il s'agissait, répétant avec conviction, quand on mettait en doute devant moi le jugement du Conseil de Guerre, ces mots que j'avais entendu proférer avec éclat autour de moi :

« Des officiers ne peuvent s'être trompés ». Je te jure, | démon, que je ne me doutais pas un instant qu'on pourrait | dire plus tard la même chose de ces camarades destinés

à Saint-Cyr, avec qui j'échangeais sans égards des amitiés

et des taloches. Cela m'aurait fait rire aux larmes qu'on me dise : « Albert ne peut se tromper ». Eh ! bien, Albert est aujourd'hui Colonel, et toi-même, démon, : déclares impie, contraire à l'intérêt du pays, criminel et 4

0 sacrilège d'oser soupçonner qu'il a pu médiocrement » mener son régiment. Et si Albert, breveté de l'École | de Guerre, avait eu l'honneur de collaborer au plan XVII, tu t'insurgerais de me voir déclarer que son œuvre n'est | pas parfaite. Et si le frère aîné d'Albert ou son DEre | sorti des mêmes bancs de la même école, avait été Géné- \

: AU CMIL

‘ralissime, tu me foudroicrais du regard si je commettais le crime de vouloir connaître de ses actes. Étrange état d esprit, en vérité Qu'on siffle un Préfet, qu'on accable . d'œufs pourris un Président du Conseil, la France n’en reste pas moihs belle et intacte : mais qu'on soupçonne tel Chef militaire de n'être pas infaillible, le voile du Temple se déchire, la Patrie cache sa figure meurtrie par l'outrage dans le sein des Dieux irrités. Expliquemoi pourquoi tant de condescendance |

M. D. F. Tu ne l'ignores point, voyons. Ne sais-tu que ces militaires représentent l'Armée, c'est-à-dire / l'honneur national et que tu compromets l'un en ne mettant pas les autres au-dessus de toute dispute.

Moi. Quels citoyens oseraient se vanter d'incarner à eux seuls l'honneur national ! Je ne vois point que les professeurs et les magistrats, n1 même les simples soldats participent de ce privilège ? Vois-tu, démon, quand un corps de fonctionnaires, quel qu'il soit, s'identifie avec le pays à l'exclusion des autres, il faut prendre bien garde qu'il n'y ait quelque chose de faussé dans l'État. Confondre l'honneur d'un groupe de citoyens avec l’honneur national, c'est un abus et un danger : c'est naturellement les placer hors du jugement commun. La minorité favorisée ne sera-t-elle pas tentée, un jour, d’abriter sous ce pa- … villon éclatant les pires défaillances ? | - Ne cherches donc pas, 6 démon, à justifier, ni à motiver

. par des arguments sensés la colère que tu éprouves à

| voir des militaires soumis à la critique d'un simple citoyen; . c'est un sentiment dont tu n'es pas maître, n'est-ce pas ?

il jaillit du plus profond de toi-même. Avoue simplement que cette désinvolture de ma part te choque : je te reconnais bon Français à cela même. Mais que cette attitude est étrange ! Tout à l'heure, quand je les ai assimilés à un corps de fonctionnaires, tu as sursauté. Dans quel ordre veux-tu que je les range ? Ne sont ils pas recrutés par un concours dans la masse des Français, ne sont-ils pas chargés d'une fonction publique, ne sont-ils pas, enfin, payés par l'État ?

M. D. F. Oui, mille fois oui, mais quel autre corps de fonctionnaires a fait comme eux, d'avance, le sacrifice de leur vie pour la défense du pays ? Est-ce que cette mission sublime ne vaut pas un surcroît de respect ?

Moi. Nous y voilà, enfin. Eh ! bien non, tu retardes, petit être subtil, je vois bien que tu es immortel à ce raisonnement suranné. Le respect que tu évoques est la dernière survivance d’un pacte ancien qui est tombé en désuétude. Au temps où le guerrier assumait seul la: charge de défendre la patrie, le bourgeois, le prêtre, le marchand, l’homme du peuple contractaient à son égard une lourde dette. Grâce à lui, ils restaient paisiblement au logis, à l'église, au comptoir ou sur la glèbe, ne courant au plus que le risque véniel d'être pillés ou massacrés par badinage quand le bon guerrier faisait ses fredaines :; mais qu'était cela, comparé à la honte d'être pillé et massacré par l'ennemi ? En échange, ils lui octroyaient le haut du pavé et le premier rang. Reconnaîs que tout cela a bien changé. Désormais nul Français digne de ce nom a est admis à rester au logis quand la Patrie est en danger,

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‘personne n'a le privilège de défendre, à l'exclusion des autres, le sol natal. Est-ce à dire qu'il faille maintenant mépriser les guerriers ? Moins que jamais, puisque nous sommes appelés à l'être tous. Mais justement à cause de cette égalité, 1l importe que tous s'intéressent aux choses de la guerre. Car la rançon de cette inviolabilité que tu proclames c'est l'indifférence vis-à-vis d'une tâche, hélas, trop utile et qui tôt ou tard devient la nôtre, comme elle l'a été déjà pendant quatre ans. Souffre donc que je cherche à démêéler le vrai du faux dans la chose militaire, et que je n'accepte pas les magnifiques récits qu'échaffaudent l'intérêt bien entendu des uns et l'admiration idolâtre des autres.

Crois-tu que je prenne un si vif plaisir à faire le rabatjoie parmi l'exaltation de la victoire ? Pour moi, j'envie le . rôle d'un Albert de Mun, jetant son cri de foi et de . confiance jusqu à en mourir. Mais, je vis et je vois que . son ivresse maintenant nous monte à la tête: je vois . déjà les Français retournant à l'oubli de ces quatre années . de souffrances. Mon pauvre esprit critique va-t-il s'endormir ? Ah ! ces quatre ans affreux, ce martyre désespéré: : des combattants guettés par la mort à toute heure, râlant d'ennui et de souffrance dans la coulée monotone des jours . et dans le cauchemar encore plus lent des nuits, le verrons- . nous revenir parce que notre excès de confiance, notre … vanité de peuple victorieux nous laissera désarmés devant il le problème inconnu de la guerre future >? Non, non, mieux vaut étouffer dans l'ombre cent mérites, plutôt qu'une seule faute. L'ingratitude envers les grands

hommes est la marque des peuples forts. Rome, toujours mécontente, prompte à rejeter ses héros après le triomphe,

maintenait en eux, en haleine, une émulation de gloire.

Regarde les grandes coquettes, habituées à vaincre, se montrent-elles jamais satisfaites des ardeurs qu'on leur …

témoigne ? Les soupirants sont toujours trop tièdes à leur gré ; jamais ils ne font assez pour elles. Et comme d'un petit mot cruel, elles savent réduire l'orgueilleux qui croit leur avoir tout donné !. Je prêche, bon démon, l'école du mécontentement et de l'ingratitude, parce que la France doit être exigeante quand il s’agit de son salut.

Nous avons été vainqueurs ? Pouvait-il en être autre-

ment avec de tels soldats, un tel peuple ? Il eût fallu la trahison ou le comble de l'incapacité pour nous mener à la défaite. Mais la France a été envahie : pendant quatre ans l'étranger l'a souillée impunément derrière un rempart que nos Chefs ne pouvaient briser. Sont-ce là des merveilles devant quoi il ne faut plus que s'incliner ? Il serait invincible le peuple qui, malgré la victoire finale,

oserait, pour tant d'angoisses passées, demander des

comptes, même aux vainqueurs. Hélas ! nous n'en demandons pas même aux vaincus. Commeles oiseaux, les Français

chantent après l'orage, sans voir le nuage se reformer.

Ne trouves-tu pas étrange que l’homme néfaste du 16 avril puisse être accueil partout comme un sauveur, qu'il ait pu prendre place au Conseil Supérieur de la guerre, comme un oracle ?

Prends garde, démon, que cette indulgence ne justifie |

toutes les fautes commises. Voilà bien la conséquence

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de cette idolâtrie dont je parlais tout à l'heure. Plutôt qu'un seul militaire soit accusé d'impéritie, mieux vaut | fêter l'incapacité et célébrer la défaite. Cependant des officiers et des soldats valeureux, contraints de plier | sous le nombre, ont été taxés de lâcheté et fusillés pour l'exemple. Moins heureux que le général Nivelle, ils n'ont pas eu Foch, Gouraud et Brugère pour les couvrir ? Mais quoi, les partis ont des ôtages qu'il faut bien échanger: le général de gauche rachète le général de droite et dans le tonnerre des cuivres du triomphe, la foule des pro- | fiteurs et des (quand même» couvre d’ ADDIARAIR EME tous les défis à la justice.

Un écrivain politique a écrit, il y a peu d'années, un . volume : La République des Camarades ! Aucun mot ne . révèle mieux le régime. Réduite à l'essentiel, notre démocratie s'appelle camaraderie. Et camaraderie signifie responsabilité diluée, étendue à tout un groupe, partagée ven fragments si minimes qu'il n'en subsiste plus rien ; elle a pour corrollaire : indulgence, amnistie et pas d’histoire. Cette camaraderie elle a passé de l’ordre politique à : l'ordre militaire. On a pu croire, au début de la guerre, . que celui-là essayerait de reieter les fautes sur celui-ci tet maintenant on eut pu penser que celui-ci se disculperait sur celui-là. Mais bien vite, l’un et l’autre ont com- . pris qu ils devaient se soutenir. Seuls, des éléments isolés que la fortune a desservis ou que l'ambition fait agir pratiquent encore cette recherche de la responsabilité, La masse des officiels des deux ordres, à la faveur de la | | victoire, entendent amnistier les fautes. Eh bien, ce vice

de la camaraderie, ne sommes-nous pas persuadés qu'il menace de ruiner la démocratie ? Quand un ennemi du régime dénonce nos mœurs politiques, n'est-ce pas sur l’irresponsabilité des dirigeants qu'il insiste ? Maurras et Léon Daudet, réclamant la Haute Cour pour tels ministres, s'efforcent, par ce moyen, d éveiller dans l'esprit public l'impérieux désir de demander des comptes. Maurras et Daudet ne peuvent nous rendre de plus grand service que de nous arracher à notre veulerie et à notre induigence. Combattre la camaraderie, c'est travailler à assainir l'ordre politique. Qui donc me persuadera qu'en combattant le même vice dans l'ordre militaire, c'est travailler contre la France ?

Craïgnons que l’amnistie de la gloire ne fasse sortir de l'ombre, plus audacieux que jamais, les coupables de nos défaites. Craignons que le recul sur la Marne ne devienne un dogme et que sous prétexte de mettre d'accord l’enseignement de la guerre et les immortels principes, on ne fasse de la guerre de quatre ans une nécessité aussi impérieuse que devait l'être la guerre de trois mois. Déjà, dans les écrits de Chefs fameux s’énonce la doctrine de l'usure préparant à la victoire. Tu entends, démon, l'usure — fruit de l'imprévoyance — va devenir un principe ! Et tu voudrais que j'admire, sans essayer de comprendre.

M. D. F. Soit, j'admets ta sincérité et ton droit de critique en pareille matière. Cependant, laisse-moi me réjouir de te voir t'y appliquer. À ton tour, par quelle prédestination spéciale es-tu commis au soin de discuter

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d les he militaires ? Quelle inspiration surnaturelle te fut dévolue à cet effet, ô ô pauvre civil, plus habitué à manier la plume que l'épée ?

. Moi. Grâce à Dieu, aucune. Mais voilà bien encore une remarque qui trahit ta race. Selon toi, n'est-ce pas, “le sens commun ne sufht pas pour juger sainement de la

guerre, il est besoin d'être inspiré. Tout guerrier possède es lumières qui sont refusées aux autres citoyens. Un peu voilées chez le lieutenant, elles deviennent plus vives à chaque grade quil conquiert et brillent d'un éclat “incomparable au plus haut degré de la hiérarchie. Des millions de français pensent comme toi et parmi ceux qui partagent ton avis j'en sais un qui fut à plusieurs prises Ministre de la Guerre. [Il disait, avec humihté, ses officiers d'ordonnance, quand on lui présentait un projet : « Moi, vous savez, je n'y comprends rien, Je suis un pékin, mais j'ai confiance en vous. » Aussi l'Armée ui a fait une réputation de grand Ministre. Ah | le pauvre homme, inférieur à sa fonction et comme j'aimerais à imprimer ici son nom, ne fut-ce que pour étonner collègues qui lui ont confié le département de la uerre aux heures difhciles.

- Ah ! démon, quand cesserons-nous de nourrir des idées issi ridicules ? Je ne nie point que dans le domaine litaire, comme en tout, il ne faille de l'application, du vail, une longue étude pour en bien connaître les ress, et qu'il soit utile pour les mettre en œuvre au lieu de l’action, de posséder une pratique de ces choses, défaut de talent. Mais c'est penser comme un sauvage

naïf à qui tout semble miracle qu "imaginer a conduite de la guerre hors de la portée d’ un homme de bon sens, quel qu'il soit. RN

Loin de considérer comme un bien le fait que la défense nationale reste l'apanage d'une catégorie de actoyens, dont c'est le métier propre, jy vois des inconvéments . très graves. : 1

Nous n'aurions pas assisté à ce gaspillage de vies, humaines, à cette persistance de l'esprit routinier, nous . À n'aurions pas constaté cette pitoyable pauvreté de l'ima-. gination militaire si des homsnes venus de tous ies do 4 maines, nourris aux cultures les plus diverses, instruits | des techniques variées, avaient été conviés à unir LR ; efforts pour perfectionner la chose militaire. Bien plus, ! si ces hommes avaient pu appliquer, dès le temps de paix, | leurs facultés à ces problèmes, ur créateur n'aurait-il pas surgi entre tant de cerveaux vigoureux et indépendants, c'est-à-dire l’homme qui s'arrachant sans effort aux dogmes périmés et aux préjugés professionnels eut, » d'un coup d’aile de son intelligence libre, ouvert la voie à l'idée nouvelle. |

La défense du pays ne peut être sil au problème : de l’enseignement ou à l'exercice de la justice. Elle est” chose publique comme la politique. De même que tous! les citoyens, sous certaines conditions, peuvent briguer * un mandat législatif et prendre part au gouvernement Ù du pays, ils doivent pouvoir assurer sa défense. Il est” inconcevable que le Commandant en Chef ne puisse: être choisi que parmi les militaires professionnels alors.

L'APPEL AU CIVIL

que si texte n biche u un électeur, quel qu'il soit, de | devenir Président du Conseil des Ministres ou Président 4 la République. Est-il moins grave de. gouverner le pays que de commander l'armée chargée de le protéger ? Bien entendu, il ne s'agit pas ici de parodier les “soviets et d'introduire le régime électif dans ce domaine. Îl convient d'user de prudence pour de si grands chan- gements qui touchent aux habitudes profondes d'une “nation. Mais que les grands commandements soient accessibles aux officiers de complément aussi bien “qu'aux officiers de carrière, la chose est juste et sera féconde en excellents résultats.

… La grandeur de Rome s'est édifiée justement sur ceci “que l'élite des citoyens s'intéressait passionnément à la chose militaire. Les jeunes gens des grandes familles | après s'être initiés à la politique, à l'éloquence, à la philosophie, briguaient des fonctions à l'armée, qu'ils remplissaient de leur mieux pour s'acquérir du renom. Ils revenaient ensuite prendre part aux luttes politiques. Ainsi il n'y avait point de cloison étanche entre le gouvernement et la défense du pays. Cela n'empêchait point qu'il y eut une armée de métier, une profession militaire pour la à garde de l'empire et l'instruction des soldats. Oserais-tu dire de César qu'il était militaire de carrière uns il vint en Gaule se couvrir de gloire ? N'était-1l pas également et, au même titre, un homme politique ? Crois-tu qu'il lui était indispensable d’avoir tenu quinze ns garnison dans quelque poste du Rhin pour connaître le métier des armes ? Pour exceller dans le commande-

ment, il n'eut qu'à y appliquer sa brillante intelligence

son jugement ferme, sa volonté souple et lucide. Les mêmes dons portèrent le citoyen et le soldat au premier,

rang, 1

C'est cet idéal, appliqué dans les limites Con ba ble avec notre Ponte que la France doit chercher à réaliser.

Quand les ] Jeunes français instruits, dressés aux: exercices . physiques qui endurcissent le corps et trempent la volonté. trouveront dans l’armée un aliment à leur activité et à

leur ambition, sans renoncer à confère le titre de citoyen, ils témoigneront d’une belle.

tous les privilèges que

émulation pour la chose militaire. On favorisera ainsi la

création d'une élite apte à commander et à diriger. L'ère.

des guerres nationales dans laquelle nous entrons exige que l'armée et le pays fusionnent étroitement désormais.

[l faut admettre en effet que l’art militaire n'est pas

incompatible avec l'intelligence, ni peut-être même avec.

la raison telles qu'elles sont l’une et l'autre dévolues au.

commun des hommes. Il n'y a là, que je sache, rien d'in-. sultant pour l'Armée, bien que la prétention des brevetés » soit de nous faire croire que c'est un art d'inspiration divine. Que sont-ils, d’ailleurs, si on les prend dans law réalité, sinon des étudiants apprenant et récitant leur rudiment comme tous les élèves du monde. Ils retiennent de leur temps d'écele ce qu'ils peuvent, et faut-il s'étonner que la guerre les prenne bien des fois en défaut, quand elle leur fournit des problèmes que leurs manuels n'avaient … pas prévus ? Aussi toute période de guerre équivaudrait-

L'APPEL AU CIVIL 143

‘elle pour eux à un désastre si, par bonheur, elle ne se révélait tout autre qu on la leur enseigne dans les livres.

Car, en fait, les problèmes de la guerre ont tant de rapport avec ceux de la paix que ce qui reste en eux du citoyen

raisonnable vient au secours du militaire inspiré.

La guerre nest pas ce qu un vain peuple pense, ni un grand Chef ce qu on croit qu il est. Le concept ‘guerre » est fait de 80”, de problèmes du temps de paix et de 20%

de problèmes spéciaux, exclusivement militaires. Transporter les hommes, les outiller, les nourrir, les vêtir, les approvisionner, les soigner au physique et au moral, autant de tâches que ia société réalise en tous temps, soit par le moyen d'organismes nationaux, soit par les soins d'entreprises privées. L'armée qui dès le temps de guerre s'attribue toutes ces fonctions auxiliaires. de la bataille y est-elle mieux préparée ? Non certes. L'armée ignore le prix de revient, elle ne calcule pas la maind'œuvre qu'elle se figure être gratuite, et le gaspillage . auquel elle aboutit est immense. Au vrai, l'élément combat devrait seul lui être attribué, comme lui revenant en “propre. D'où il ressort qu un chef militaire est un homme ‘ * nécessairement encombré de RECU RaUENS terre à terre, et la foule qui se le représente le front inspiré, l'œil étin- * celant, s’indignera si je dis qu'il est comparable, tour à tour, au tailleur, au cordonnier, à l'entrepreneur de transports. Le plus clair de son génie, en effet, 1l le tire de la connaissance de ces métiers civils honorables, mais peu brillants.

À k ln dY: a point, dans tout cela, rien qui soit particuliè-

PURE A rement hors de la portée humaine. r nr que, pour le é caïactère, le grand Capitaine me semble ressortir à la catégorie des hommes pratiques et que ne gênent point le scrupule, ce qui est assez communément répandu dans le monde. S'il pouvait faire que ses troupes fussent munies d'armes perfectionnées et ses adversaires de bâtons, : il le ferait volontiers. Loin d’être de ces fiers à bras qui : défient les géants pour avoir l’orgueil et le plaisir de les . pourfendre, il témoigne du souci constant de provoquer ; l'adversaire le plus faible. Ce qui est méprisable pour un | particulier, ne l’est point pour un héros. César, quand il | attaquait avec ses machines de guerre les Gaulois armés de frondes, d’arcs, d'épées et de poignards, et Annibal : en escomptant l'effet de terreur de ses éléphants, ne se piquaient ni de loyauté ni d'honneur. Tous les héros | couronnés de lauriers ont fait comme eux. Je te le dis, : la recherche de la supériorité matérielle est le commencement de l'art militaire et, presque toujours, les grandes victoires ont été remportées sur des ennemis désavantagés. Les guerres coloniales nous en fournissent tous les jours: l'exemple, et peu ou prou c'est toujours contre des » manières de nègres que les grands Capitaines se taillent 1 leur réputation. |

Le sort défavorable a-t-il placé le grand Capitaine dans l'obligation de livrer bataille à un ennemi supérieur, 1l cherche à se ménager une supériorité fictive, momentanée, juste suffisante pour gagner sa victoire. L'art militaire en son essence est un art de trompe-l'œil et de stratagèmes. Certains Capitaines ont multiplié les feux M

AU GIVIL

de bivouac pour abuser l'ennemi sur le nombre de leurs soldats. Tous ont usé des espions pour connaître les intentions de l'ennemi, se fiant plus aux indications qu'ils en recevaient qu'à leur divination. La surprise, qui joue un st grand rôle dans les guerres, a été imaginée pour provoquer tout au moins l'infériorité morale de l'adversaire, à défaut d’une autre. Le génie, pour ce résultat, trouve en lui d’ingénieuses ressources. Et ies polissons qui jouent tant de tours aux personnes raisonnables ont une sorte de génie militaire en embryon. La manœuvre, enfin, est-elle autre chose que le moyen d acquérir sur un point essentiel la supériorité indispensable, c'est-à-dire une tromperie ? Or par la force des choses, toutes ces tromperies que le génie militaire invente sont fort limitées. Comparée à l'imagination d'un écrivain \ou d'un artiste, celle d'un grand Capitaine est d'une pauvreté déconcertante. On ne sort pas de deux ou trois cas, toujours les mêmes, qui résument toutes les expérlences du génie, si les applications, 1l est vrai, en sont infinies : et c'est là que gît la difficulté. Il y a évidemment quelque chose d'étroitement manuel dans cet art quon “voudrait rattacher aux plus hautes facultés. Je crois bien que l’art militaire est une forme rudimentaire de l'activité ntellectuelle et que la métaphore est juste qui fait du ainqueur « l’ouvrier de la victoire ». Et quel abime pare les œuvres issues des grands artistes de celles niquement guerrières que les capitaines ont réalisées ? Un chef-d'œuvre tend à exprimer les vérités éternelles.

AU

Plus il y a en lui d'amour du vrai et de noble franchise,

plus il inspire de respect aux hommes. Mais le chef. d'œuvre militaire, fruit de la ruse et de l'artifice, consolide souvent l'erreur et le mal. Seul, dans un tel ouvrage, le sacrifice des soldats qui luttent pour la Patrie mérite une admiration sans mélange. | À quoi se ramène, je te prie, toute la science des batailles > À ceci : qu'il faut déborder, tourner ou couper l'armée ennemie pour la mettre en posture d'infériorité, soit que sur l'une de ses ailes un parti survienne qui la prend à revers, soit qu en un point affaibli de son centre une masse compacte ouvre une brèche. Dans tous ces cas, le soldat accablé par le nombre, se démoralise et le grand corps organisé qu'est une Armée se disloque, c'est-à-dire n'est plus à même d'obéir à la direction de son Chef. Tu verras les Généraux recourir sans cesse à ce débordement des ailes ou à cet enfoncement du centre. Les plus ingénieuses dispositions en arrivent toujours. à cet unique objet et les plus grands progrès n'ont pu apporter de perfectionnement que dans les moyens d y: parvenir. Tant de simplicité étonne, mais l'expérience prouve qu'il faut pour exceller dans l'art militaire une cervelle simple, un entendement sans nuances et qui va. droit au but ; et si le bon sens était, comme l'affirme Des-« cartes la chose du monde la mieux partagée, nous verrions fleurir fréquemment d'estimables talents militaires. Sans compter que les victoires remportées par l'application. des principes, si primitifs soient-ils, sont fort rares. Le plus souvent il n'y a que tuerie et massacre, parmi des ébauches ! de manœuvres qui n'aboutissent point. C'est alors du

L'APPEL AU CIVIL

courage des soldats, de leur esprit de sacrifice ou de leur valeur combative que dépend le succès, autant que du hasard. C'est pourquoi, cher démon, cesse de t'étonner que je me fie à mon bon sens pour juger de cet Art miitaire dont tu te fais une idée mystérieuse. Crois-moi, : il n'y a rien en lui qui doive échapper à un jugement » droit, habitué à confronter les faits et les causes et dont l'impartialité est assurée par le vif désir d'être utile à son pays.

LM. D.:F. 1. crains, néanmoins, que toutes ces belles raisons que tu donnes pour légitimer ton étude ne finisse par desservir le dessein même que tu poursuis. En réclamant le droit de critiquer l'œuvre des chefs militaires, tu mineras l'autorité dont ils ont besoin.

Moi. L'autorité qui n’a pas à craindre la critique équivaut à l'irresponsabilité ; or, c’est la conscience aiguë de la responsabilité qui fait la valeur des Chefs. De même l'obéissance passive engendre la lâcheté de de l'esprit et affaiblit le ressort de l’homme. On ne remplit bien son devoir que lorsqu'on l’a compris. J'avoue qu'invoquer le droit de comprendre et de critiquer en pareille matière, cest vouloir passer pour paradoxal.

nrezac n'a-t-il pas eu sa carrière brisée pour avoir fait preuve d'esprit critique ? C'est le motif vrai et le seul

sujet. L'Armée de métier s'accommode peut-être d

l'obéissance aveugle et mécanique mais une armée nationale en meurt, car si la première est guidée par le profit ou la satisfaction d'instincts destructeurs, la seconde. n'obéit qu'au sentiment de son utilité. L’ ‘organisation

hiérarchique de l'armée rend vaine l'émulation des intelligences, car le droit de commander se confond avec la certitude d'avoir raison, de même que la nécessité d'obér

comporte la conscience d'être incapable de discuter.

Cet édifice de respect, consolidé par les siècles, ne manque pas de noblesse, mais s’il pare d “idéal la loi parti-

culière qui régit le corps militaire, dont on a eu raison

de célébrer les grandeurs et les servitudes, il est diamé-

tralement contraire à l'intérêt du pays qu exige que

les citoyens déploient toutes leurs ressources pour son

salut.

Et justement les conditions de la guerre moderne ‘s’accommodent de moins en moins de cette conception, | belle, mais surannée.

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