‹ Plutarque a menti 1923Chapitre 36 sur 59 · A ER ET ES RIRE · texte numérisé non relu

A ER ET ES RIRE

Le.

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Après la Marne, l'État-Major français persiste à croire à la guerre courte. Joffre, confiant et calme, assure qu'on « en aura fini en un mois. Îl s'attend encore à recueillir le fruit de sa victoire alors que celle-ci a déjà épuisé tout ce qu'on pouvait en espérer. La notion nette qu'elle doit être complétée par une seconde bataille, aussi ample,

aussi meurtrière que la précédente, lui fait apparemment ‘défaut. L'arrêt de l'ennemi, pense-t-on, est temporaire, . c'est un incident provoqué par l'obligation où 1l se trouve dé réparer son désordre. Que nos troupes attaquent avec … vigueur sur tout le front les positions où l'adversaire s'est arrêté et la poursuite reprendra.

. En revanche, il est évident que le commandement en- |. nemi se prépare, lui, à engager cette seconde batailie et . quil cherche à la gagner coûte que coûte, sachant bien ” que s'il réussit dans son dessein tout est pour nous remis | en question et la Marne annulée. Mais, rendu méfiant . par le redressement prodigieux de cette armée adverse . qu'il croyait en pleine déroute, il manque d’audace. Sur ' la plus grande partie du front, 1] se met en position défen- . sive pour réduire les risques au minimum, cependant qu'il essayera de reprendre le débordement de notre aile . gauche par sa droite renforcée et élargie. Le G. Q. G. . allemand est dépourvu d'imagination guerrière: il ne . sait que remettre en chantier le plan primitif.

Îl semble que de notre côté nous ayons caressé le même projet. Le 11 septembre, dans une lettre adressée au . général Maunoury, Joffre s'exprime ainsi : € … il paraît nécessaire que vous ayez le plus tôt possible des forces … remontant la rive droite de l'Oise pour déborder l'aile … droite ennemie. » L'indication est juste et amorce l'idée . de ce qui nous reste à faire. Mais cette suggestion ne cons-

titue pas un plan. Le commandement n'a pas fait le choix rigoureux qui s'imposait entre les diverses possibilités qui s'offrent à lui. Autant qu'on en peut juger 1l laisse trop de liberté à ses lieutenants, se bornant comme toujours à se réserver, par une rédaction habile des ordres, | le bénéfice d’avoir prévu et ordonné l'éventualité qui { réussira. En effet, deux manœuvres s'avèrent possibles | pour déloger l'ennemi des positions où il se cramponne. Le massif de Saint-Gobain peut être tourné à l'ouest par l'Oise. et la montagne de Laon à l'est par la trouée ! de l’Aïsne. Tenter les deux mouvements à la fois c'est | trop embrasser. En tout cas, il convient de les accorder | étroitement. Comment admettre que Joffre, en même | temps qu'il suggère à Maunoury la manœuvre de débor- | 1 dement par la gauche, laisse Franchet d'Esperey se lancer « à corps perdu dans la trouée de Juvincourt. Le fait pour Franchet d'Esperey d'orienter ses forces au nord-est en vue de cette attaque ne doit-il pas fatalement provoquer un resserrement à l'est de tout notre dispositif ? Or, « pour étoffer le débordement de la droite ennemie, conseillé . à Maunoury, nous aurions besoin au contraire de gagner W vers l’ouest, c’est-à-dire qu'il fallait au moins que notre | Ve Armée marchât droit en direction du Nord. |

Évidemment, en pleine poursuite de l'ennemi, il est | permis à Franchet d'Esperey de croire qu'il va pouvoir s'engager à sa suite dans la vallée de l'Aisne et on ne peut lui faire grief d’avoir cherché à emboucher l'issue quil sait accessible. Mais n'est-ce pas le rôle du commandement de subordonner chacun au plan de la ma-

‘tenter également de percer le centre ennemi à la faveur de la retraite, pourquoi Foch qui commandait le groupe de forces à la droite de la V® Armée n’aurait-il pas recu ce mandat de préférence à Franchet d'Esperey ? Les

deux manœuvres ainsi ne se fussent pas contrariées.

Quoi qu'il en soit, nous voici ramenés des deux côtés au même jeu de l'aile. On n'en sort pas : blanc bonnet | ou bonnet blanc. Et ceci dit, 1l faut s'étonner qu'il faille . à des États-Majors de si longues méditations pour accro- . cher, suivant l’occasion, l'une ou l’autre de ces cordes . à leur arc. Les G. Q. G. en présence vont donc simulta- . nément poursuivre le dessein de prolonger leur ligne à : À l'ouest pour tomber sur le flanc de l'adversaire, mais ils ne cesseront chacun pour leur compte de s'apercevoir, … peut-être avec étonnement, que l'ennemi applique en face un semblable dessein. Il en résultera cette série de wiolents combats qu'on a dénommé la Course à la mer et

pieds des combattants.

Voulez-vous que nous ayions en face de ces événements le regard libre et l'esprit critique du philosophe ? Oublions que ces régions où court la bataille sont des lambeaux du lmipire, que des milhiers de nos enfants tombent

‘qui ne prendra fin que lorsque la terre manquera aux

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rations. Plaçons-nous sous l'angle de l'intelligence, devant ‘ un palpitant problème militaire. Bref, ayons nous aussi … l'état d'âme ckriegspielien », si j'ose dire. Nous en tirerons … tout de même un certain profit, et beaucoup plus de leçons que si je racontais cétte lutte, moi centième, avec l'émotion profonde et le lyrisme d'un historien officiel. décidé à flatter l'instinct patriotique, à exalter le génie de l'État- Maior plutôt que d'essayer de parler clair.

Et d'abord comment ne pas voir que cette course à l'aile est l'expédient médiocre de stratèges débordés par l'événement. Le commandement ennemi na plus le pouvoir de manœuvrer son immense armée. L esprit, esclave de la masse, se montre impuissant à modeler de nouveau la bataille et à trouver la forme qui serait imprévue de l'adversaire. Comme la femme de Loth, changée en statue de sel, sentit peu à peu limmobilité l'envahir, l'armée allemande devient rigide de l'aile gauche au delà du centre, et frappée de paralysie stratégique, ne peut plus agir que par son aile droite. Ce grand corps n'a plus qu'un bras disponible. De notre côté, ayant conquis l'initiative, nous ne savons la conserver. Nous nous figeons à l'image de l'ennemi et comme lui nous allons ” tenter un pis-aller.

Quel est le problème qui se pose à nous ? Jeter sur le flanc adverse encore libre une force qui le menace de débordement et l'oblige à se reculer pour s'en garer. Comment ? N'importe comment. Par les plus rapides, moyens naturellement. Nous sommes chez nous. En Normandie, en Flandre française, en Picardie, en Artois, il y a des «

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: HN nÙ rançais dont le cœur bat à l'unisson et bouillonne de l: haine contre l'envahisseur. Ne va-t-on pas se lever en foule pour lui barrer ie chemin du nord ? Et à Lille, Amiens, Arras, ne va-t-on pas grouper des hommes, fussent-ils vieux ou encore enfants, pour constituer une première masse capable de menacer les forces d'extrêmedroite de l'ennemi qui sont quelque part dans la vallée de l'Oise, au nord de Noyon ? N'y a-t-il pas des territoriaux pour les encadrer, des éléments militaires dans les places fortes, des fusils, des munitions dans les arsenaux ? En attendant que le commandement pousse ses troupes aguerries, n y a-t-il pas un général capable de coordonner ces éléments ? Mais oui, tout cela existe. Partout des forces territoriales formées en régiments, en divisions, mais dispersées. Pourquoi ne donne-t-on pas l'ordre de les concentrer dans cette région du nord-ouest, entre Lille et Cambrai et de les lancer à l'heure favorable à la rencontre des régiments de Maunoury ?

Remarquez que depuis Charleroi, on a pu prévoir que ce coin resterait un temps libre d'ennemis, que la bataille allait s'en détourner provisoirement pour se-diriger vers Paris, et que l'Angleterre devait, de toute nécessité, avoir besoin d'une porte libre sur nos côtes de la mer du Nord. Dës le 25 août, on pouvait nommer un organisateur des

… forces et ressources du nord-ouest. Mais cela c'est une … conception de comité de salut public, tiré d'un état … d'esprit civil qui voit grand quand le cri retentit: « La . Patrie en danger ». Une telle idée dépasse un cerveau … d'État-Major. Pour celui-ci la règle est de ne vouloir

qu'un centre de dote de ne voir on de l'armée de ligne aucun moyen de salut. Je ne me dissimule guère que des troupes improvisées ne sont pas longtemps redou-

tables pour des forces régulières, bien que les engins modernes gardent leur terrible pouvoir de destruction … dans n'importe quelles mains. Je sais aussi qu'on a essayé |

/ de créer l'Armée Maunoury dans la région d'Amiens : toutefois celle-ci à peine constituée s'est agrégée à l’armée de campagne et a été entraînée dans sa retraite. Il n'y a pas eu lieu, d’ailleurs, de le regretter, puisqu'elle a joué

un rôle providentiel à la Marne. Mais le groupement du …

nord-ouest s'imposait, pour peu qu on ait eu la vision de l'avenir.

Malheureusement, les vieilles idées du temps des armées de métier subsistent. La France pour un militaire est

limitée à la région que tient l'armée ; le terrain où la |

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